‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 69 sur 155 · Il n'y a pas de vertu morale sans passion · texte numérisé non relu

Il n'y a pas de vertu morale sans passion

Nous ne donnons pas à ce mot le sens des Stoïciens. Il signifie, selon nous, un mouvement de l'appétit. S'il avait lieu sans passion, il tiendrait l'appétit dans l'oisiveté et l'inaction, ce qui n'est pas, car la vertu ne peut priver de leurs actes, les choses soumises à la raison. De même que la vertu dirige les membres du corps vers les actes qui leur sont naturels, elle porte l'appétit aux actes qui lui sont propres.

Les vertus qui ne règlent que les opérations peuvent être sans passion : par exemple, la justice appliquant la volonté à un acte qui lui convient. Cependant, si la justice est parfaite, elle produit dans la volonté une délectation si grande que le plaisir peut de là s'épancher sur les puissances inférieures et y produire une passion.

OUEST. LX. Comment les vertus morales se distinguent entre elles. — 1 . Les vertus morales qui regardent les passions, diffèrent-elles de celles qui regardent les opérations?

On peut considérer la passion et l'opération comme effets de la vertu, ou comme étant la matière sur laquelle elle s'exerce. Dans le premier cas, on ne trouve en elles aucune différence, car toute vertu tend à l'action, produit des opérations et des passions, qui sont la tristesse ou la joie. Dans le second cas, il est encore possible qu'aucune différence n'existe entre elles : par exemple, si la

rertu regarde autrui, concerne la justice, la reconnaissance. Je donne par justice une bonne mesure, et cet acte juste me fait éprouver la passion de la joie. Mais si la vertu regarde l'agent, la bonté comme le vice de l'opération peut différer de la bonté et du vice de la passion : par exemple, dans la colère je frappe mon voisin. Cette action blesse la justice, et de plus ma passion est déraisonnable. 11 y a là un double mal, celui de l'action et celui de la passion.

2. Une seule et même vertu peut-elle régler toutes les passions?

Non, puisqu'elles appartiennent à des puissances différentes, celles de l'irascible et du concupiscible, et que l'objet de l'une n'est pas l'objet de l'autre. Mais une vertu peut régler à la fois plusieurs passions. Elle est, je le montrerai tout à l'heure, un milieu entre deux extrêmes; tel est le milieu qui existe dans les choses naturelles, entre le jour et la nuit, le noir et le blanc. Elle peut donc les modérer l'une et l'autre, et les soumettre ensemble au frein de la raison.

Deux passions peuvent être contraires à la raison de la même manière, comme l'audace et la crainte, l'espérance et le désespoir. Sous l'empire de la raison et de la vertu, vous ne vous approcherez, ni ne vous éloignerez pas trop du bien, mais restant dans un juste milieu vous réprimerez toutes les passions désordonnées. La tempérance règle et dirige conformément à la raison toutes les passions du concupiscible, la force réprime également la crainte et l'audace : la magnanimité modère l'espérance et le désespoir ; la douceur dompte la colère.

3. Les vertus morales se diversifient suivant l'objet des passions. Les vertus, recevant de la raison leur excellence et leur perfection, se distinguent comme leurs rapports avec la raison. La raison régit les puissances inférieures, et étendant son empire nonseulement au corps et à l'âme, mais aussi à des êtres séparés de nous, elle régit les relations de l'homme avec tout ce qui l'en-

toure. La vertu de force nous conduit d'une manière raisonnable au bien qui est difficile. La tempérance règle les rapports du bien agréable que les uns perçoivent, avec la droite raison de l'homme. Le bien que les sens ne peuvent percevoir et que l'âme saisit par l'imagination, est l'argent ou l'honneur, supposé toutefois que ce bien soit agréable et sans difficulté. La raison présidant au mouvement qui nous porte vers ce bien détestable, produit à l'égard de l'argent la vertu de libéralité, et à l'égard de l'honneur, la vertu appelée philotimie (philolimia). Si le bien dont il s'agit suppose des difficultés à vaincre, la magnificence et la magnanimité nous y font aspirer d'une manière conforme à la raison. Quant à ses relations extérieures, l'homme se procure le bien en se livrant aux autres. Il le fait en matière sérieuse ou en matière plaisante. Les vertus qui le perfectionnent dans le premier cas, sont l'amitié ou l'affabilité, et la véracité ; dans le second cas, la gaieté (eutrapelia). C'est pourquoi Aristote compte dix vertus morales qui règlent les passions. Si l'on y ajoute la justice, qui règle les opérations, nous aurons en tout onze vertus morales, qui présentent onze aspects divers ou onze manières dont les mouvements de l'appétit, appelés passions, peuvent se rapporter à la raison.

OUEST. LXI. Vertus cardinales. Quelles sont ces vertus? — 1 . Le principe formel de la raison, ce qui la caractérise essentiellement, c'est le bien enharmonie avec la raison. Si nous le considérons dans la raison même, nous y trouvons la vertu de prudence. Considérons-nous ce bien dans l'objet en qui la raison établit l'ordre, nous voyons d'abord les actions de l'homme, et la vertu qui y préside est la justice. Nous trouvons ensuite les passions du concupiscible et de l'irascible. La concupiscence nous sollicite -t-el le au bien du corps d'une manière désordonnée? la tempérance lui oppose un frein. Est-ce l'irascible qui nous en inspire une aversion excessive? La force nous retient et nous empêche de fuir. Il y a donc quatre vertus qui sont la base de toutes les autres, la

prudence, la justice, la tempérance et la force, et c'est sur ces quatre vertus que s'élève, dit saint Grégoire, tout l'édifice des bonnes œuvres.

OUEST. LXIÏ. Vertus théologales. — 1. Mais ces vertus, si grandes et si précieuses qu'elles soient, ne suffisent pas à l'homme Dieu dans son amour nous appelle à une fin, à un bonheur que les seules forces de la nature ne sauraient atteindre : « Il nous a fait par Jésus-Christ participer à sa propre nature et veut nous associer à sa vie et à son bonheur. » Comme il faut à l'homme des principes naturels pour atteindre sa fin naturelle, il lui faut des principes surnaturels pour s'élever au bonheur qui est audessus d'une nature créée. Ces principes sont les vertus théologales, ainsi appelées, parce qu'elles ont Dieu pour objet direct, que nous les devons à la seule libéralité de Dieu, et qu'elles ne nous sont connues que par la parole de Dieu ou la révélation.

2. Comment se distinguent-elles des vertus intellectuelles et morales ?

Les habitudes diffèrent selon leurs objets ; or l'objet des unes, c'est Dieu connu parles seules lumières de la raison ; l'objet des autres, c'est Dieu connu par des lumières surnaturelles. Les premières découlent de la nature et ne nous donnent qu'une fin naturelle. La source des autres est en Dieu, d'où elles se répandent directement en nous, pour nous reconduire d'où elles sont venues.

3. Quelles sont les vertus théologales? Elles inclinent l'homme et le disposent à son bonheur surnaturel, comme les principes naturels le disposent à son bonheur naturel. Pour atteindre celuici, nous avons la raison et la volonté, éclairée par la raison. Les vertus théologales suppléent à leur insuffisance. La raison reçoit un surcroît de lumières par la foi, qui nous fait entrevoir notre bonheur surnaturel. La volonté, par l'espérance, tend vers lui comme possible. La charité nous unit à Dieu notre bonheur, et nous transforme pour ainsi dire, en lui, comme deux êtres unis par un véritable amour.

4. Quelle est Ja première de ces trois vertus ? 11 faut distinguer entre l'ordre de génération et celui de perfection, qui est différent. Avant d'espérer et d'aimer, il faut que je connaisse l'objet de mon amour et de mon espérance. La foi existe la première, mais la plus excellente c'est la charité, parce qu'elle nous unit de plus près à notre fin : major... est charitas (S. Paul) (1).

OUEST. LXIII. Cause de la vertu. — Qu'est-ce qui la produit en nous? Est-ce la nature ou un principe extrinsèque ? Ce ne peut être la nature, car tous les hommes ont la nature humaine, et tous ne sont pas vertueux.

Le péché nous fait perdre la vertu et nous laisse les dons naturels : Etiam indœmonibus bona naturalia manent. S'ensuit-il que la nature n'ait aucune part à nos vertus ? Ce serait une erreur de le penser. Les Platoniciens disent que notre âme possède toutes les vertus. Seulement le poids du corps l'empêche de prendre son essor et de produire des actes vertueux. L'étude et le travail lui donnent l'éclat des vertus étouffées en elle, comme la lime polit le fer. D'autres prétendent au contraire, que toutes les vertus nous viennent du dehors. Saint Thomas a évité l'une et l'autre de ces deux exagérations. La nature, selon lui, réunit les germes de toutes les vertus intellectuelles et morales. Aux yeux de tous, brille la lumière des principes naturels, qui peuvent produire la sagesse, la science, et qui sont, si l'on marche à leur clarté, les germes de la prudence, de la justice, etc. Tous aussi nous avons le désir du bien que la raison nous montre naturellement. 11 avoue, d'un autre côté, que les individus, suivant leur constitution physique, ont des aptitudes diverses, les uns étant portés naturellement à la science, les autres à la force, d'autres à la tempérance. Ainsi la nature ne nous donne que l'aptitude et la faculté d'acquérir les vertus morales et intellectuelles. Quant

(1) Nous reviendrons dans la suite à ces trois vertus, qui sont le fondement de Ja vie chrétienne.

aux vertus théologales, elles viennent totalement d'un principe extrinsèque.

OUEST. LX1V. Après avoir vu Vessence des vertus, leur sujet, leur distinction et leur cause, il faut examiner leurs propriétés. — 1 . Que veut dire le fameux : In medio virlus?

La vertu morale dirige la partie appétitive de l'âme vers un bien déterminé. La règle et la mesure de ce mouvement, c'est la raison : de sorte que la raison règle le bien ou le mal moral, comme dans les œuvres d'art, la pensée de l'artiste. Le mal du mouvement appétitif consiste donc en ce qu'il ne s'harmonise pas avec la nature, et ce désaccord peut venir d'un excès ou d'un défaut. La vertu morale corrige l'un et l'autre, se tient dans un juste milieu entre le trop et le trop peu, et ramenant toujours la passion à sa règle, ne la laisse ni en deçà ni au delà : In medio virtus.

2. Comment la vertu intellectuelle peut-elle nous placer dans un milieu ?

Elle regarde le bien, comme la vertu morale; seulement le bien de celle-ci est réglé par la raison, tandis que le bien de la vertu intellectuelle est réglé, déterminé par le vrai, perçu par la pensée. Comment pouvons-nous nous tromper? par excès, en affirmant d'une chose plus qu'elle n'est ; par défaut, en affirmant inoins. La vertu intellectuelle nous fait marcher entre ces deux écueils, et ne nous laissant dire que ce qui est, nous retient dans un juste milieu.

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