Peut-on en dire autant des vertus théologales
Dieu, leur objet, est le bien infini. On peut pécher à son égard par défaut, jamais par excès. Peut-on trop le connaître, trop l'espérer, trop l'aimer? « Bénissez Dieu, exaltez-le autant que vous le pouvez, car il est au-dessus de toute louange. » (Eccli., xliii, 33.) Cependant, si l'excès n'est pas possible du côté de Dieu, il peut se trouver du côté de ceux qui pratiquent les vertus de foi, d'espérance et de charité. Nous devons croire, espérer, aimer rai-
sonnablement, et, pour cela, le faire au temps, au lieu, de la manière qu'exige notre condition.
OUEST. LXV. Connexion des vertus. — 1 . Les vertus sont-elles unies toutes ensemble, ou bien l'une peut-elle exister sans l'autre?
Si vous parlez de vertus accomplies, elles sont inséparables. L'indissolubilité de leur union s'explique différemment, selon la manière d'envisager les vertus. Nous les avons ramenées toutes à quatre vertus, les vertus cardinales, et nous avons dit que pour avoir une vertu il faut du discernement, ce que donne la prudence ; de la rectitude, ce que donne la justice ; de la modération, ce que donne la tempérance ; de la fermeté, ce que donne la force. Comment la fermeté serait-elle raisonnable sans la modération, la rectitude et le choix éclairé? « Si vous avouez qu'il y a une vertu qui vous manque, il faut avouer que vous n'en avez aucune. » (Cicér.) Quant aux vertus imparfaites, c'est-à-dire, dont la nature ou la coutume n'a déposé en nous que le germe, elles vont l'une sans l'autre. Un homme enclin à la libéralité, peut avoir peu d'aptitude à la chasteté.
Il est évident que les vertus intellectuelles ne sont pas inséparables. On en voit tous les jours des exemples. Tel savant qui excelle dans la géométrie, la botanique, est tout à fait étranger à l'histoire, aux belles-lettres.
2. Les vertus morales et les vertus infuses peuvent-elles exister sans la charité ?
Les premières ne nous disposant qu'à un bien naturel, nous pouvons les acquérir et les conserver par les seules forces humaines, comme le prouve l'histoire profane, mais les vertus infuses ne sauraient exister sans la charité, qui en est la vie. Elle est à ces vertus, ce que la prudence est aux vertus morales.
3. La charité peut-elle exister sans les vertus morales et sans les vertus infuses?
Ayant la charité, j'accomplis toute la loi ; or la loi nous donne
des préceptes qui font de toutes les vertus morales, une obligation rigoureuse.
Dieu n'agit pas avec moins de perfection dans les œuvres de la grâce que dans les œuvres de la nature. Que fait-il à l'égard de celles-ci? Il ne pose jamais un principe sans lui procurer les moyens d'arriver à son entier développement. Il donne aux animaux des organes pour faire toutes les œuvres auxquelles ils ont de l'aptitude. Nous proposant une fin surnaturelle, il nous donne un principe qui transforme nos œuvres moralement bonnes et les revêt d'un mérite proportionné à notre fin : ce principe c'est la charité. Donc la charité n'existe pas sans les vertus morales.
Elle ne saurait non plus exister sans la foi et l'espérance. La charité suppose une communication et un amour réciproques entre Dieu et nous. Cette union existe en cette vie par la grâce, en l'autre par la gloire. Comment avoir l'amour sans croire à cette société et vie commune, sans espérer d'y participer un jour? Qui manet in charitate, in Deo manet et Deusin eo. (I S. Jean, iv, 16.) Fidelis Deus, per quem vocati estis in societatem filii ejus. (ICor., i, 9.)
Quant à Jésus-Christ durant les jours de sa vie mortelle, il avait la charité sans la foi, parce qu'il voyait, et sans l'espérance, parce qu'il jouissait de la béatitude. On n'espère qu'un bien absent, on ne croit que ce qui est invisible.
4. La foi et l'espérance peuvent-elles exister sans la charité ?
Elles le peuvent ; mais alors ces vertus sont défectueuses et très-imparfaites. Je puis croire et espérer en Dieu, mais je n'ai pas pour lui l'amour que je lui dois, ma foi est morte, mon espérance mal fondée. Combien de personnes ne peuvent, malgré les plus grands désordres, éteindre la foi et l'espérance en Dieu ! mais sans la charité ce sont des vertus imparfaites, qui n'ont pas le vrai caractère de la vertu, comme les vertus morales, la tem-
pérance et la force, sans la prudence. Il est de l'essence de la vertu, non-seulement de faire le bien, mais de le bien faire.
OUEST. LXVI. Égalité des vertus. — 1 . Toutes les vertus sontelles égales?
Les vertus d'espèces différentes, peuvent être plus ou moins grandes, selon qu'elles se rapprochent de la raison, racine et cause du bien humain. La vertu qui a son siège dans la raison même, la prudence, occupe le premier rang. Il faut placer au second rang, la justice dont le siège est la volonté, l'appétit rationnel. Nous voyons ensuite la force, dans la partie de l'âme appelée 1' «Verse ible; enfin la tempérance, dans le concupiscible, qui est la partie la plus éloignée de la raison.
S'agit-il des vertus qui sont de même espèce, et renfermées dans le même ordre? Considérée en elle-même, la plus grande est celle dont la puissance s'étend le plus loin. La tempérance et la force l'emportent sur la science et l'art ; les deux premières comprennent tout ce qui est de la tempérance, de la force, mais on peut avoir une science, par exemple, celle de la physique, et ne pas savoir tout ce qui la concerne.
Si l'on considère les vertus dans le sujet qui les reçoit, elles sont plus ou moins grandes, selon qu'on les considère dans les divers individus, ou dans le même, à des époques différentes, selon qu'elles viennent de la nature ou de la grâce : secundum mensuram donationis Christi. (Ephés., îv, 7.)
Les Stoïciens se trompaient à ce sujet, n'appelant vertueux que celui qui est parfaitement disposé à la vertu. Il n'est pas nécessaire, pour arriver à la vertu, d'atteindre constamment ce juste milieu qui existe comme un point indivisible. Les hommes vertueux en approchent plus ou moins. Ainsi des archers qui s'exercent à percer de leurs flèches un point déterminé, en approchent plus les uns que les autres, bien que tous aient de l'adresse.
2. La vertu intellectuelle est-elle plus excellente que la vertu morale ?
Parlez-vous de l'excellence pure et simple, sans condition? 11 vaut mieux philosopher que de thésauriser, mais supposé qu'on n'ait pas besoin d'argent. Ainsi la vertu intellectuelle, abstraction faite de toutes circonstances, l'emporte sur la vertu morale. L'objet de la première est l'universel ; celui de la seconde, le particulier désiré par l'appétit. Mais le caractère de la vertu éclate davantage dans la seconde. Perfectionnant en nous la partie appétitive, elle dispose à l'action d'une manière plus immédiate et plus prochaine.
Parmi les vertus morales, la plus excellente est celle qui se rapproche le plus de la raison, qui a une part plus abondante à sa lumière. C'est la justice, car d'un côté elle existe dans la volonté, qui est l'appétit rationnel ; de l'autre, elle règle nos actions soit à l'égard de nous-mêmes, soit à l'égard des autres : justifia est prœclarissima virtutum.
La première des vertus qui règlent les passions de l'appétit sensitif, c'est la force. De la force relèvent les puissances qui peuvent conserver la vie ou donner la mort, elle tient en son pouvoir ce que l'homme a de plus précieux ici-bas, ce qui lui est uni par les liens les plus étroits et les plus chers.
Après la force, vient la tempérance. Elle modère le désir de la nourriture et les passions des choses vénériennes. Ces trois vertus, avec la prudence qui en est la reine, sont donc le fondement sur lequel repose tout l'édifice des vertus morales. C'est pourquoi on les appelle cardinales ou fondamentales.
Parmi les vertus intellectuelles, la sagesse est la plus excellente, puisque remontant à la cause première de toutes choses, elle voit en Dieu la raison d'être de tout ce qui est. Elle juge des vertus intellectuelles, et, comme un architecte, indique à chacune la place qu'elle doit occuper.
Enfin la reine des vertus soit morales, soit intellectuelles, soit
théologales, c'est la charité : major autem horum est chantas. Dieu est l'objet des trois vertus théologales ; mais aucune ne nous unit aussi intimement -à lui que la charité. Je croisée que je ne vois pas et qui est loin de moi. J'espère ce que je ne possède pas ; mais il semble qu'aucune distance ne sépare de moi l'objet aimé, il est pour ainsi dire en moi, par l'intelligence et la volonté qui aspire à lui : qui manet incharitale, in Deo manet et Deus in eo. OUEST. LXVII. Durée des vertus. — 1 . Nos vertus nous suivront-elles dans l'autre vie ?
Les vertus morales nous suivront dans le ciel, mais elles existeront d'une autre manière que maintenant. Nous n'éprouverons plus, et nous n'aurons plus besoin de modérer l'inclination de l'appétit vers les passions et les opérations ; mais l'ordre que la raison établit dans les vertus survivra au corps. Il n'y aura plus de concupiscence désordonnée, la raison régnera en souveraine, et la partie appétitive ne paraîtra plus qu'autant que le permettra un état si saint. La prudence sera sans danger d'erreur, la force sans peine à supporter, la tempérance sans lutte des passions. La prudence consistera à ne préférer, à n'égaler même aucun bien à Dieu ; la force à s'y attacher indissolublement, la tempérance à se réjouir dans la satisfaction des désirs légitimes ; la justice sera d'être soumis à Dieu, comme en ce monde à nos supérieurs.
2. Les saints conservent aussi leurs vertus intellectuelles. Ce que ces vertus ont de matériel, comme les images sensibles, périt avec les organes. Mais il y a en elles quelque chose d'immuable et d'incorruptible, par exemple, l'intellect passif et les espèces intelligibles. C'est ce qui fait qu'il est tout ce qu'il connaît et qu'il est le lieu des espèces, comme l'espace est le lieu des corps. Enfin nous aurons la connaissance du particulier, de ce que nous avons fait, de ce que nous avons souffert, et de tout ce. qui pourra nous intéresser, témoin ces paroles dites au mauvais riche : Recordare quia recepistibona invita tua, et Lazarus simili ter mala. (S.Luc,
xvi, 25.) A plus forte raison, aurons-nous la connaissance de l'universel et du nécessaire, qui a plus de stabilité.
3. En est-il ainsi des vertus théologales? « Pendant que nous habitons dans ce corps mortel, nous sommes éloignés de Dieu et hors de notre patrie, parce que c'est par la foi que nous marchons vers lui, et que nous n'en jouissons pas encore par la claire vue. » S. Paul.) Il est évident que l'Apôtre, par ces paroles, met en opposition la claire vue et la foi, disant que lune est notre partage ^n cette vie ; l'autre, notre partage dans la vie future.
11 y a des choses opposées seulement en perfection, comme le plus ou le moins. D'autres le sont par l'espèce même, comme le noir et le blanc. On aurait beau les modifier, si l'on n'en changeait pas l'espèce, elles ne se ressembleraient jamais : un bœuf, un cheval si parfait qu'on le suppose ne ressemblera jamais à un homme. Il en est de même de la vision intuitive et de la foi. Ce qui les distingue tient à leur essence même, et affirmer l'une, c'est nier l'autre. « La foi est une pleine conviction de choses que l'on ne voit pas. » (Hébr., xi, l.) Donc, elle exclut la vue claire et parfaite.
Il en est ainsi de l'espérance. On n'espère pas un bien que Ton possède. Le bonheur des saints étant une pleine et entière satisfaction, comment pourrait-il encore donner lieu à l'espérance"? Ce qui est la blancheur même, ne saurait blanchir.
Les saints ont faim et soif, en ce sens que les biens dont ils jouissent ne leur causent aucun dégoût. Avant la résurrection ils ont aussi un désir, celui d'être de nouveau réunis à leurs corps, mais ils n'en ont pas l'espérance proprement dite. L'objet de cette vertu, avons-nous dit, est un bien difficile. Or la gloire de l'âme est la cause, la garantie de la gloire future qui brillera dans le corps. Celui qui a de l'argent n'espère pas, il désire seulement ce qu'il est en son pouvoir d'acheter sur-le-champ.
Mais la charité durera éternellement : charilas nunquam excxdit. Quand l'imperfection d'une chose ne tient pas à son essence, mais lui est seulement accidentelle, rien ne l'empêche, tout en
conservant la même espèce, d'atteindre la perfection. L'homme croit sans cesser d'être homme ; ce qui est blanc peut acquérir une blancheur plus éclatante. Telle est la charité dans l'autre monde. Elle voit, et la vision étant une cause de l'amour, elle doit d'autant plus aimer Dieu qu'elle le connaît davantage. La gloire, qui unit sans le plus léger obstacle le sujet qui aime à l'objet aimé, ne fait donc que redoubler l'ardeur de la charité.
OUEST. LXVIII. Dons de V Esprit-Saint. — 1. Diffèrent-ils des vertus?
Lesdonsconcourent, avec les vertus, à la perfection de l'homme; mais, considérés dans leur essence même, ils sont autre chose que les vertus. L'homme a deux grands principes de mouvement : l'un, intérieur, la raison ; l'autre, extérieur, c'est Dieu. Les vertus nous disposent, comme un mobile, aux mouvements que nous inspirera la raison; les dons de l'Esprit-Saint, aux mouvements qui nous viendront de Dieu. Quelle est la perfection d'un mobile ? C'est d'être bien proportionné à son moteur. Dieu et la raison étant deux moteurs différents, demandent dans leurs mobiles des habitudes différentes. L'élève qui veut apprendre une doctrine plus élevée, a besoin, pour comprendre son maître, d'une intelligence plus développée et plus forte. De même l'homme a besoin pour suivre sans résistance et sans délai l'impulsion de Dieu, d'une disposition particulière. On l'appelle don de l'Esprit-Saint parce que nous le devons à l'amour de Dieu : « Le Seigneur m'a ouvert les oreilles, je ne contredis point et ne vais pas en arrière. » (Isa., l, 5.)
• 2. Sont-ils nécessaires à l'homme?
Il est aisé de le voir, après ce que je viens de dire. L'homme peut aspirer à deux sortes de biens, tendre vers deux fins. Il désire un bien et une fin naturels, et sa nature peut l'y conduire avec ses seules forces, pourvu toutefois que Dieu lui prête l'existence ; sans cela il retombera dans le néant : ainsi le soleil, supposé que Dieu le conserve à la voûte du ciel, a naturellement la
propriété d'éclairer. Quant à sa fin surnaturelle, il lui est impossible de l'atteindre sans un secours d'un ordre plus élevé. Les vertus théologales lui suffisent-elles? ÎSon, et en voici la raison. Ces vertus n'apportent pas à l'homme une nature tout entière, mais seulement une participation de la nature divine : ce sont des formes imparfaites, des agents qui ont besoin, pour imprimer le mouvement, de recevoir l'impulsion du premier de tous les principes. Ce sont ces motions surnaturelles que nous appelons les dons de l'Esprit-Saint. Donc, ils sont nécessaires à l'homme, et sans eux le chemin du ciel nous est inaccessible : a Ceux qui sont mus par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont les enfants de Dieu et ses héritiers. » (Rom., vm, 14.) «Votre esprit, plein de bonté, me conduira dans la terre des saints » (Ps., cxlii, 10 ; c'est-à-dire, personne n'arrivera au bonheur céleste sans le mouvement et l'impulsion de l'Esprit-Saint.