Le péché peut-il être accompli sans un acte
Cette question regarde surtout le péché d'omission ; pour les autres, la réponse est évidente. Des théologiens prétendent que le péché d'omission ne suppose pas nécessairement un acte : par exemple, après avoir prolongé la veille d'hier il se trouve qu'aujourd'hui, jour de dimanche, je ne puis aller à la messe. Il faut voir, dans ce cas, si l'on aurait pu et dû prévoir que tel acte causerait indirectement l'omission d'un devoir. Si la réponse est négative, le péché n'existe pas. Si elle est affirmative, il y a péché, mais j'ai produit un acte. Il est tellement de l'essence du péché d'être volontaire, que si la volonté n'y a aucune part, il n'est plus péché. Le volontaire peut-il exister sans un acte de la volonté ?
Cet acte est intérieur ou extérieur. En ne voulant pas, un jour de dimanche, aller à la messe, je produis un acte intérieur qui me retient chez moi. Ou bien, le même jour, je me livre à une occupation qui m'empêche d'accomplir le précepte de l'Eglise : je me livre au jeu, à la chasse, prévoyant que la messe sera oubliée ; un acte extérieur accompagne alors mon péché. Il est évident que, me livrant à un travail incompatible avec mon devoir, je
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veux ne pas l'accomplir. Ainsi, sans un acte de ma volonté, il n'y aurait pas en moi l'ombre de péché.
6. Le péché, dit saint Augustin, est une parole, ou une action, ou un désir contraire à la loi éternelle. Un acte est mauvais quand il manque de conformité avec sa règle. Quelle est la règle des actes humains? L'une qu'il porte en lui, est la raison ; l'autre , la règle suprême ou la loi éternelle , qui est comme la raison de Dieu. L'homme ne peut s'élever contre ces deux règles, que par un désir, une parole ou une action. La première partie de la définition regarde ce que le péché a de matériel, la substance même de l'acte ; la seconde montre ce qu'il a de formel, l'essence même du mal.
Ni ma raison ni la loi éternelle ne me commandant de faire maigre le vendredi et le samedi, ce n'est donc pas un péché de ne pas garder l'abstinence ces deux jours?
La raison et Dieu nous disent qu'il faut obéir à l'autorité légitime. Telle est l'autorité qui nous ordonne l'abstinence. User d'aliments gras quand l'Église le défend, violer Une loi humaine, soit civile, soit ecclésiastique, c'est un péché, parce que Dieu nous ordonne d'obéir à nos supérieurs, et que sans ce devoir d'obéissance, il n'y a pas de société possible, l'ordre naturel est renversé. Ces deux règles des actes humains étant subordonnées l'une à l'autre, la loi éternelle embrassant tout ce qui est du domaine de la raison et étendant même son horizon plus loin, on ne saurait admettre l'existence d'un péché philosophique, c'est-àdire contraire à la raison, sans être une offense contre Dieu.
OUEST. LXXII. — 1. Qu'est-ce qui distingue les péchés entre eux?
Leur objet, ou l'idée qu'il imprime en nous. Les désirs, les paroles, les actions varient avec leur objet. Pourquoi un vol de cent francs n'est-il pas le même qu'un vol de mille francs ? Pourquoi le désir de la luxure est-il autre que le désir de l'homicide? Enfin pourquoi la médisance diffère-t-elle de la calomnie et du
faux rapport? Cette différence tient à la diversité de l'idée laissée dans mon esprit par ce qui est l'objet de mes désirs, de mes paroles, de mes actions. C'est là, et non sur le dérèglement, que se porte ma volonté : « Personne, en agissant, ne se propose de mal faire. » (S. Denis.)
2. On distingue aussi les péchés en péchés de l'esprit et péchés de la chair. Le péché lire de son objet, son espèce et sa distinction. Il consiste, tant qu'on n'a pas un bien, à le désirer d'une manière déréglée, et, quand on le possède, à s'y délecter désordonnément. Comme ce ne peut être qu'un bien changeant et périssable, nous nous hâtons d'en jouir et y cherchons des délectations immodérées. Or, il y a deux sortes de délectations. L'une s'accomplit dans la seule perception de l'âme, comme la délectation delà louange. L'homme, en s'y abandonnant avec désordre, commet le péché de l'esprit. L'autre a lieu par le contact des sens avec leur objet : telle est la délectation de la gourmandise et de la luxure : de là le nom de péché de la chair. Donc la distinction dont il s'agit est bien fondée : « Purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit. » (11 Cor., vu, 1.)
3. Il en est de même de leur distinction en péchés contre Dieu, contre nous, contre le prochain.
Le caractère dominant du péché, c'est le désordre. Nous devons garder l'ordre envers Dieu, et de ce côté, c'est la loi divine qui est notre règle. Nous devons le faire régner en nous, et c'est par la raison. Si nous étions des êtres solitaires, sans rapport avec nos semblables, ces deux ordres suffiraient, mais nous sommes destinés à vivre en société. Il nous faut de l'ordre envers le prochain. La justice nous fait respecter ses droits.
Le premier de ces ordres renferme les deux autres et les dépasse, comme la foi est au-dessus de la raison ; mais certains péchés, attaquant Dieu directement, comme le blasphème, l'hérésie, le sacrilège, sont appelés péchés contre Dieu. Le second renferme le troisième ; mais quand les péchés que nous commet-
tons contre la raison s'accomplissent en nous, comme la gourmandise, la luxure, on les appelle péchés contre nous. Quand ils blessent les droits d'autrui, comme le vol et l'homicide, ils sont appelés péchés contre le prochain. Donc cette distinction est bien fondée. — Remarquez que tout péché, en ce sens qu'il trouble l'ordre établi par Dieu, est un péché contre Dieu, mais il peut avoir une malice particulière, en outrageant directement la souveraine majesté.
4. Les péchés d'omission et de commission diffèrent-ils d'espèce ?
11 faut distinguer une différence qui est toute matérielle, comme celle de ces mots, lapider, étrangler, empoisonner ; une différence qui est formelle et se tire de la fin qu'on se propose : par exemple, dans les exemples cités, la mort d'un criminel. De ces deux différences, les péchés d'omission et de commission n'ont que la première. L'avare pour la même fin, qui est d'accumuler de l'argent, prend le bien d'autrui et omet les aumônes qu'il devrait faire. Le gourmand recherche les mets exquis et ne jeûne pas, se proposant la même fin, de satisfaire sa sensualité. Donc les péchés d'omission et de commission ne sont pas réellement d'espèce différente.