Et les péchés du cœur, de la langue, de l'action
Deux choses peuvent différer en possédant l'une et l'autre la perfection de leur espèce, comme le bœuf, le cheval ; ou en offrant divers degrés d'une même perfection : par exemple, les fondements d'une maison, les murailles et le toit.
De même, le péché prend son origine dans le cœur, se développe par la parole et se consomme par l'action. Voyez l'homme qui veut se venger. La colère a d'abord ému son cœur, puis il se répand en paroles injurieuses, et en vient ensuite à l'acte.
6. Les péchés changent-ils d'espèce selon le défaut de chacune des circonstances qu'ils déviaient avoir? Ce qui change l'espèce du péché, c'est le motif qu'on se propose en le commettant, car le
motif en est l'objet et la fin. Si le même motif vicie plusieurs circonstances, il est évident que le défaut de chacune ne produit pas une nouvelle espèce de péché. L'avare qui reçoit au lieu, au temps où il ne devrait pas recevoir, et plus qu'il ne lui est dû, n'a, en agissant ainsi, qu'un seul motif, le désir d'accumuler de l'argent. L'absence des circonstances qui manquent à son acte ne change pas l'espèce de son péché.
Si le défaut des circonstances tient à divers motifs, elles peuvent ou justifier l'acte ou changer l'espèce du péché, en lui donnant un nouveau caractère de malice. Nous en voyons la preuve dans les exemples suivants : Je mange avant l'heure accoutumée et j'omets le jeûne, parce que mon tempérament l'exige. Si je tardais de prendre mon repas, ma santé en souffrirait, à cause de la promptitude avec laquelle les opérations digestives absorbent en moi l'élément humide nécessaire à la vie du corps. Ou bien un homme prend une nourriture excessivement abondante, parce que sa nature demande beaucoup. Le motif qui nous fait agir est innocent et nous préserve du péché, nonobstant le défaut d'une circonstance que doit avoir l'acte humain pour être bon. Ce serait différent, si un homme, recherchant les mets exquis, mettait son plaisir'dans les choses qu'il mange et ne vivait que pour manger au lieu de manger pour vivre.
Si le défaut de circonstance provenait d'un autre motif, il causerait encore un péché d'espèce différente : le gourmand qui un jour de jeûne se livre désordonnément au plaisir de la table, commet un péché contre la tempérance et viole de plus une loi de l'Eglise (1 ). OUEST. LXXIII. Rapport des péchés entre eux. — 1. Ils ne sont
(1 Est-on obligé d'accuser en confession une circonstance qui aggrave le péché, sans toutefois en changer l'espèce? Les théologiens sunl divisés. Le concile de Trente a décidé qu'il faut accuser les circonstances qui changent l'espèce de péché, c'est-à-dire, lui donnent un nouveau caractère de malice. Sess. xiv, 5. Mais n'ayant rien défini au sujet des circonstances simplement aggravantes, il a laissé celte question à a libre appréciation de chacun. On pourrait citer autant de théologiens pour la négative que pour l'affirmative.
pas connexes et ne se suivent pas nécessairement : quelques-uns même s'excluent. Les vertus ont leur racine dans la raison qui est semblable en chacun de nous et répand partout les mêmes clartés. C'est un centre commun où se réunissent tous les gens vertueux comme des hommes placés à la circonférence d'un cercle et tendant, par tous les rayons, vers le centre. Les méchants suivent une voie contraire. Ils s'éloignent de la raison, et s' égarant dans mille routes différentes, cherchent des biens dont la diversité fait la diversité des péchés, et quelquefois leur incompatibilité.
2. Tous les péchés ne sont pas égaux. Le péché est une privation. Or il y a une privation pure et simple, qui est une sorte d'anéantissement. Elle ne souffre pas le plus ou le moins : un corps est aussi bien mort au moment où il vient d'expirer que deux ou trois ans après, lorsqu'il est réduit en poussière. Si vous mettez sur une lampe un voile qui en intercepte toute la lumière, votre appartement ne sera-t-il pas aussi obscur que si vous l'aviez recouverte de plusieurs voiles? Une autre privation n'est que partielle et laisse encore subsister quelque chose de l'état contraire. La maladie trouble les humeurs, mais leur laisse encore un certain équilibre, autrement l'animal périrait. La difformité laisse encore aux membres une certaine harmonie. Ces privations sont donc susceptibles du plus et du moins, selon qu'elles s'éloignent de l'état normal des membres et des humeurs. Il en est ainsi du péché. Il trouble l'ordre de la raison, mais en laisse encore quelques traces. L'absence totale de l'ordre rationnel empêcherait l'affection de l'appétit et détruirait la substance de l'acte humain. C'est pourquoi les péchés sont plus ou moins graves, selon qu'ils s'éloignent de la rectitude de la raison.
3. La gravité des péchés varie aussi d'après leurs objets. La santé de l'homme consiste dans la juste proportion des liquides. Le cœur étant l'organe qui les répartit dans tout le corps, il s'ensuit qu'une maladie est d'autant plus grave qu'elle se rapproche
de cet organe et le menace davantage. De même, un péché est d'autant plus grave qu'il s'écarte davantage de la règle tracée par la raison, et qu'il viole un plus grand principe. Quel est, dans la pratique, le premier principe de la raison? c'est la fin ou l'objet de l'acte. La fin est le poids qui toujours nous fait pencher et nous attire, comme le centre de la terre attire les corps graves.
Remarquez cette conséquence immédiate : lorsque je commets un vol, mon péché est moins grave que si je tuais un homme, parce que les choses extérieures se rapportent à l'homme; mais lui-même a été fait pour Dieu, notre fin dernière. Donc un blasphème, abstraction faite de toute circonstance, est un plus grand péché qu'un homicide.
4. Ce qui fait aussi la gravité d'un péché, c'est son opposition à une plus grande vertu. Une vertu et un péché peuvent avoir le même objet, quoiqu'ils tendent vers lui d'une manière différente : par exemple, la tempérance et la gourmandise. Le désordre d'un vice augmente selon l'excellence de la vertu avec laquelle il est incompatible.
Une vertu peut encore être grande, en ce sens qu'elle s'étend plus loin et exclut les plus légers défauts : une santé parfaite exclut jusqu'aux moindres indispositions. L'excellence de cette vertu n'augmente pas la gravité de chacun des vices qui lui sont opposés.
5. Lesquels sont les plus graves, les péchés de la chair ou les péchés de l'esprit?
Les premiers entraînent avec eux une faute moins grave et une plus grande infamie.
C'est à l'esprit qu'il appartient de s'unir à Dieu ou de s'en éloigner pour porter nos désirs vers le bien créé ; la chair s'unit à ce bien par la délectation de l'appétit et la perception des sens; voilà pourquoi cette délicatesse est si profonde, et les liens du péché de la chair si difficiles à rompre. En quoi consiste le caractère de la faute? Dans la conversion désordonnée vers la créature, et surtout dans l'aversion, ou l'éloignement de
Dieu. Le péché de l'esprit m'éloigne , Je péché de la chair m'unit ; donc celui-ci a moins que l'autre le caractère de la faute.
Le péché de la chair outrage le corps ; le péché de l'esprit outrage Dieu et le prochain, qui étant d'un plus grand prix doivent être aimés davantage.
L'homme est naturellement plus porté au péché par le corps que par l'esprit, à cause des mouvements de la concupiscence qui se font sentir dans le premier, et que n'éprouve pas le second ; donc les péchés de l'esprit sont plus volontaires et plus graves.
Mais si les péchés du corps supposent une moins grande faute, comment causent-ils une plus grande infamie ? C'est qu'ils peuvent se consommer sans participer en aucune manière à la lumière de la raison, et que les actes de la chair nous rendent plus semblables aux bêtes.
6. La grandeur de la cause qui le produit augmente-t-elle le péché? Cela est évident, si la cause est telle que le péché en sorte tout entier; par exemple la volonté, d'où sort le péché, comme le fruit de l'arbre. En multipliant la puissance de la cause, on ajoute évidemment à la grandeur de l'effet.
S'il s'agit de causes extérieures, produisent-elles leur effet conformément à la nature de la volonté, comme la fin ? La grandeur de la cause augmente le péché ; mais si cette cause influe sur la volonté contrairement à sa nature, comme l'ignorance, la violence, la crainte, le péché diminue et quelquefois disparaît totalement.
7. Des circonstances peuvent-elles aggraver le péché ? Un être s'accroît par l'union avec son principe. Qu'est-ce qui fait la bonté d'un acte? C'est l'ensemble de toutes les circonstances qu'il doit avoir et qui constituent sa rectitude ; donc l'absence d'une de ces circonstances le rend mauvais, et il est d'autant plus défectueux qu'il lui manque plus de circonstances. L'homicide est contraire à la loi divine et à la justice. Si l'homme auquel vous ôtez la vie est votre père, votre action viole doublement la justice et la loi de Dieu. Cette vertu et cette loi nous imposent des
devoirs particuliers envers celui à qui nous devons les bienfaits de la vie et de l'éducation.
8. L'étendue du dommage causé par le péché en augmentet-elle la gravité? Oui, si vous prévoyez le dommage, et que votre intention soit de nuire : tels sont le voleur et l'homicide. S'il est prévu sans qu'on se le soit proposé , il aggrave le péché, mais indirectement; par exemple, voulant dévaliser des voyageurs, vous traversez un champ de blé, afin de les atteindre plus tôt. Vous montrez par là que votre volonté suit un mouvement violent et qu'elle adhère de toutes ses forces au péché. Si le dommage n'est entré ni dans vos prévisions ni dans votre dessein, il faut dire si vous étiez obligé de le prévoir : tel est celui qui donne un scandale public.
9. Et la dignité de la personne qu'on offense? Cette personne est l'objet, ou la fin de notre acte. Les actes humains ont toujours pour fin principale Dieu, le prochain ou nous-mêmes. Si la personne que nous offensons est unie à Dieu par la vertu ou par son caractère, l'offense retombe sur Dieu même : Qui vos tetigerit tangit pupillam oculi mei. (Zachar., n, 8.) Si elle nous est unie par les liens de la parenté, de la reconnaissance ou de l'amitié, le mal retombe sur nous, et il semble plus grave que s'il n'offensait que le prochain, « car celui qui est méchant pour luimême, pour qui sera-t-il bon?» (Eccl., xiv, 5.) Nous pouvons aussi, en offensant une personne, non-seulement blesser ses droits, mais ceux de la multitude, ce qui ajoute à la gravité du péché : Principi populi tui non maledices. (Exod., xxiv, 28.) De même l'injure faite à une personne célèbre augmente la gravité du péché, à cause du scandale et du trouble qui en est la suite.
10. La dignité de la personne qui pèche ne fait rien à la gravité du péché, s'il s'agit de ces fautes légères qui échappent à la faiblesse humaine ; mais c'est différent, si l'on parle de péchés délibérés ; les grands, c'est-à-dire ceux qui ont le plus de science et de vertu, pouvant résister plus facilement au péché, sont tenus
à plus de perfection : Servus sciens voluntatem Domini sui et non faciens, plagis vapulabit multis. (S. Luc, xn, 47.) Dieu a des droits particuliers à la reconnaissance de ceux qu'il a comblés de ses bienfaits, et leur ingratitude est plus coupable que celle de personnes moins favorisées : « Potentes potenter tormenta patientur. » (Sagesse, vi, 6.)
Le péché contraste avec le caractère d'une personne élevée en dignité : tel est le péché d'un prêtre lié par des vœux, d'un roi, gardien de la justice.
Enfin le scandale qui en résulte est plus grand et plus propre à causer la chute des autres. Les scandales suivent la loi des corps pesants : plus ils viennent de haut, plus ils ont de retentissement.
OUEST. LXXIV. Sujet du péché. — 1 . Dans quelle partie de l'âme réside le péché ? Il y a des actes qui passent de celui qui les produit dans une matière étrangère, comme brûler, couper un arbre ; c'est ainsi qu' Aristote a dit : Le mouvement est un acte du mobile, venant du moteur. D'autres actes demeurent dans l'agent, comme désirer, connaître, et tels sont tous les actes moraux, bons ou mauvais. Le propre de ces actes, c'est d'être volontaires, c'est-à-dire de résider dans la volonté comme dans leur sujet principal.
2. Le péché peut avoir son siège non-seulement dans la volonté, mais aussi dans les autres puissances qui sont les principes de l'acte volontaire; la volonté pouvant les faire agir ou les tenir dans l'inaction, la sensualité est lesujet du péché quand elle commet le désordre, mue par la volonté. Les puissances de l'appétit sensitif sont le siège d'habitudes morales ; pourquoi ne le seraient-elles pas aussi d'actes vertueux, ou d'actes vicieux ? Cependant le péché n'est jamais dans la sensibilité proprement dite ; son premier mouvement, fût-il désordonné, peut se faire sentir à ceux qui sont en état de grâce et n'est un péché que quand il a entamé la volonté, obtenu son assentiment réfléchi.