‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 76 sur 155 · La raison peut-elle être le siège du péché? La raison a · texte numérisé non relu

La raison peut-elle être le siège du péché? La raison a

deux grandes missions à remplir : l'une de connaître le vrai, l'autre de diriger les puissances inférieures de l'âme. Le péché peut entrer en elle de ces deux manières : elle peut faillir en restant dans l'ignorance de ce qu'elle peut et doit savoir et en tombant dans l'erreur ; elle peut faillir en ne réprimant pas le désordre des puissances inférieures. Ainsi, de la raison vient le péché que je commets en me complaisant dans une délectation illicite. Je puis provoquer les passions intérieures, par exemple, la concupiscence et la colère; ou si elles sont excitées, juger qu'il est bon de m'y arrêter et de m'abandonner à la délectation que j'y trouve.

4. C'est aussi de la raison que vient le consentement à l'acte mauvais. La volonté adhère et commande aux puissances d'agir, mais seulement après que la raison mauvaise a délibéré et jugé. La raison spéculative juge des choses métaphysiques, la raison pratique, des choses qui regardent la vie active. Le jugement suprême appartient toujours à la faculté de juger qui est la plus élevée en nous. Une proposition n'est définitivement prouvée, que quand on l'a ramenée aux premiers principes. Qu'y a-t-il de final et de suprême dans la pratique? C'est l'acte, la délectation n'en est que le prélude. Donc le consentement à l'acte appartient à la raison supérieure ; la délectation, à la raison inférieure, bien qu'elle relève aussi de la première. Ce qui est du ressort d'un inférieur, regarde le supérieur et en dépend. La loi divine est un tribunal encore plus élevé que notre raison.

o. Ce consentement à la délectation est-il toujours un péché? Toute délectation vient d'une opération. On peut donc la considérer relativement à l'opération dont elle est la suite, ou à l'objet vers lequel elle se porte.

Quelquefois l'opération même est l'objet de la délectation : je m'y repose alors, m'y réjouis comme dans ma fin, et le consentement spontané que je donne, participe à la moralité de l'opération. Quelquefois cette opération n'est que le souvenir d'une pensée. Si je reviens aujourd'hui à une pensée qui m'a flatté au-

trefois, par exemple, à la pensée d'une vengeance injuste, il n'y a pas, dans cette pensée même, de péché mortel ; il y a péché véniel si je me la rappelle sans utilité ; et pas le moindre péché si je le fais utilement : ainsi je puis penser à une chose illicite, pour faire à ce sujet un sermon ou une dissertation.

Mais si, réfléchissant à ma pensée, je me complais dans son objet et m'y affectionne, ma volonté consent à un désordre grave et pèche mortellement.

OUEST. LXXV. Causes du péché en général. — 1. Quelles en sont les causes intérieures? il suffit pour les connaître, de savoir quelles sont les causes de l'acte humain. Ce sont, d'une part, la raison et la volonté ; de l'autre, l'appétit sensitif. La perception du bien apparent qui porte à agir sans motif légitime appartient à cet appétit sensible ; l'absence de la droite règle est attribuée à la raison ; l'accomplissement de l'acte à la volonté.

2. Le péché a-t-il une cause extérieure? Cette cause, si elle produisait le péché, entraînerait nécessairement l'un des trois principes qui en sont les causes intérieures. Quant à la volonté, Dieu seul, nous l'avons vu, peut l'entraîner irrésistiblement, et Dieu ne peut porter au péché. La raison peut être sollicitée, jamais forcée par l'homme et le démon. Les biens sensibles ne peuvent non plus entraîner forcément l'appétit ; ils ne peuvent que l'exciter, le provoquer. D'ailleurs, l'appétit sensitif n'a qu'une faible influence, sur la raison et la volonté. D'où il suit que les causes extérieures du péché ne sont jamais que des causes insuffisantes et ne peuvent le consommer.

3. Un péché peut-il être la cause d'un autre péché? c'est demander si un acte humain peut être la cause d'un autre. Il peut réunir les quatre genres de causes : il en est la cause efficiente lorsqu'il produit en moi une disposition qui me sollicite à le réitérer, ou lorsqu'il renverse la barrière qui me fermait l'entrée dans la voie du péché : tel est le péché, lorsqu'il fait perdre la honte qui éloigne du mal et retient dans la vertu.

Un péché peut être la cause matérielle d'un autre péché; par exemple, l'acquisition illicite de l'argent me fournit matière à des procès injustes. Il en est la cause finale, si je commets la fornication pour voler, la simonie pour satisfaire une ambition démesurée. Et comme la fin donne aux actes humains leur forme, il s'ensuit qu'un péché peut être la cause d'un autre péché.

OUEST. LXXVI. Voyons en particulier chacune des causes du péché: du côté de la raison, c'est l'ignorance. — \. L'ignorance peut-elle causer le péché? il y a une cause qui agit par sa propre vertu. Une autre opère seulement par accident, en ce sens qu'elle éloigne ce qui empêchait un acte. Telle est l'ignorance. Elle éloigne les lumières de la raison, qui sont un obstacle au péché en donnant la connaissance des principes généraux et des principes particuliers : par exemple, il ne faut pas tuer votre père, il ne faut pas tuer cet homme, c'est votre père. Mais si vous êtes décidé à le tuer quand même vous sauriez qui il est, votre ignorance n'est plus cause de péché. En un mot, elle le cause quand elle prive la raison de la science qui empêcherait l'accomplissement de l'acte mauvais.

2. Peut-elle être elle-même un péché? Il faut distinguer entre ne pas savoir et ignorer. Le manque de savoir se trouve dans tout être créé, parce qu'il y a toujours certaines choses qui nous échappent. Ce défaut tient à la faiblesse de la créature, les anges mêmes n'en sont point exempts. Ignorer, c'est ne pas savoir les choses dont la connaissance nous est accessible, comme les théorèmes de la géométrie, mais l'ignorance n'est un péché que quand elle nous prive de connaissances que nous pouvons et que nous devons avoir; tels sont communément les articles de foi, les principes de la loi naturelle, les devoirs de notre état. Si cependant cette ignorance était invincible, c'est-à-dire, si nous n'avions pas à notre disposition les moyens suffisants de connaître les vérités de la révélation, ou si, après avoir employé les moyens ordinaires de connaître ce qui concerne notre état, nous n'en

possédons qu'une science médiocre, l'ignorance du reste n'est pas coupable.

3. L'ignorance n'excuse pas toujours. C'est quand la connaissance qu'elle exclut ne nous empêcherait pas, si nous l'avions, de produire l'acte : par exemple, je veux tuer cet homme , que ce soit mon père ou non. Quelquefois elle est une légère excuse : je tue cet homme, et il se trouve que c'est mon père. Si je l'avais su, je n'aurais jamais osé tremper mes mains dans son sang. Ce n'est pas un parricide , mais seulement un homicide, parce que l'homicide seul est volontaire.

Elle excuse totalement si elle est involontaire ou invincible, ou se rapporte à des choses que je ne suis pas obligé de savoir. 11 est de l'essence du péché d'être volontaire.

4. Peut-elle diminuer le péché? Elle le peut, dans la même mesure qu'elle diminue le volontaire : si elle le détruit totalement, elle efface tout péché : « j'ai obtenu miséricorde, parce que j'ai agi sans savoir ce que je faisais. » (I Tim., i, 13.)

Elle peut en atténuer indirectement la gravité : par exemple , travaillant des mains au lieu d'étudier, m' occupant à des riens, il arrive que j'ignore ce que je devrais savoir, ou bien, buvant immodérément, tout à coup il se trouve que je manque de discrétion, mon ignorance et mon péché sont indirectement volontaires. Mais si je voulais directement mon ignorance , elle augmenterait le volontaire, par conséquent la gravité du péché : ainsi je veux ignorer mes devoirs, afin de me jeter plus librement dans le vice. Inutile d'insister sur ce qui a déjà été dit.

OUEST. LXXVII. Cause du péché du côté de V appétit sensitif. — 1. Comment l'appétit sensitif est-il la cause du péché? Les passions qu'il subit peuvent-elles entraîner la volonté ?

Toutes les puissances de l'âme ont leur racine dans son essence. L'une de ces puissances est-elle fortement émue? elle entraîne les autres et diminue ou détruit totalement le propre mouvement de la volonté.

La perception violente de l'imagination et des puissances inférieures trouble la perception 'de la raison. Les nuages montent dans la région qu'habite la raison, et elle suit l'imagination, comme le goût suit la perception de la langue. Or le mouvement de la volonté répond à la perception de la raison. Donc les passions de l'appétit sensitif agissent indirectement sur la volonté et peuvent l'entraîner dans leur impétuosité.

2. Les passions peuvent-elles entraîner la raison et la faire agir contrairement à sa science ?

Saint Paul répond : « Je sens dans les membres de mon corps une loi qui combat la loi de mon esprit et me rend captif sous la loi du péché. » (Rom., vu, 23.)

Socrate le niait, disant que la volonté ne se porte jamais que vers un bien révélé par la raison, et que tous les péchés sont des ignorances. Cela est vrai sous un rapport : « Ceux qui font le mal se trompent » (Prov., xiv, 22) ; mais il avait tort de croire que cela suffit pour établir son opinion. Ayant une science du général, et une science du particulier, nous pouvons, dans le particulier, oublier le général, comme un géomètre peut oublier, tel cas donné, les conclusions d'un théorème antérieur. Nous pouvons même perdre de vue la science du particulier, absorbés par une occupation qui nous empêche de voir les lumières de la raison. C'est ce qui arrive dans la distraction, ou lorsque la connaissance de l'esprit contrarie notre passion, ou qu'un changement survenu dans les organes empêche le libre exercice de la raison. On a vu des personnes entraînées par l'amour ou la colère tomber dans la folie. Ainsi la passion peut vaincre la raison, et lui faire juger dans un cas particulier le contraire de ce qu'elle sait d'une manière générale.

3. Pourquoi appelle-t-on péchés d'infirmité, les péchés commis sous l'influence d'une passion? L'âme, siège principal du péché, est sujette comme le corps à des infirmités sans nombre. Le corps est dit infirme quand il est faible, ou que le trouble de ses

différentes parties l'empêchant d'agir, le prive de ses propres opérations. C'est ce qui arrive quand les humeurs et les membres n'obéissent pas à la puissance qui doit les mouvoir et les régir ; un membre est infirme quand il ne peut plus remplir les fonctions auxquelles la nature l'a destiné : par exemple, l'œil qui ne voit plus clairement. On dit par analogie que l'âme est infirme quand le trouble de ses puissances l'empêche de produire ses propres opérations. La raison est la puissance souveraine qui doit les commander. Donc, toutes les fois qu'une passion du concupiscible ou de l'irascible trouble l'ordre de la raison ou en entrave l'exercice, l'âme est infirme, et le péché commis en cet état est un péché d'infirmité. Aristote compare l'incontinent à 1 epileptique.

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