‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 79 sur 155 · La passion qui est cause du péché l'excuse-t-elle · texte numérisé non relu

La passion qui est cause du péché l'excuse-t-elle

Si elle n'empêche pas totalement l'usage de la raison, nous pouvons y résister, et elle ne nous excuse pas. Suspend-elle tout exercice des facultés intellectuelles? Il est encore possible qu'elle ne donne lieu à aucune excuse, cest quand elle est volontaire à son origine : la passion d'un homme peut devenir, par suite d'un amour coupable, un crime sans excuse ; telle est aussi la passion d'un homme qui s'enivre afin de commettre, dans l'ivresse, un homicide. Mais si elle n'est pas volontaire à son origine, si elle vient dune maladie qui m'a privé de la raison, elle excuse totalement du péché (1).

8. Un péché qui provient d'une passion peut-il être mortel ? Le péché consiste en ce que nous nous détournons entièrement

de Dieu, lui préférant un bien créé en qui nous mettons notre

(1) « Quand le bras a failli, on en punit la tête. » S'il n'y a pas de tête, on ne punit personne, parce qu'il n'y a pas de coupable.

fin dernière. Si nous le faisons entraînés par une passion tellement subite que la raison n'ait pu la réprimer, il n'y a ni péché mortel, ni péché véniel. Mais si la raison l'a pu et a négligé de le faire, le libre arbitre nous restant, le péché peut être mortel : tels sont beaucoup de suicides et d'homicides qu'on excuse avec trop de complaisance.

OUEST. LXXVIIL Cause du péché du côté de la volonté. — 1 . Peuton pécher par malice? « Ils se sont retirés de Dieu comme de dessein formé, et ils n'ont pas voulu comprendre. » (Job, xxxiv, 27.) Donc il y en a qui s'éloignent de Dieu sciemment, et c'est pécher par malice. — Tout être désire naturellement le bien. L'homme le cherche, il y aspire de toutes ses puissances. S'il se porte vers le mal, ce n'est que par suite d'une perturbation dans les lois de son être : ainsi le vice dans les êtres naturels. L'homme a trois principes d'activité , l'intellect , la volonté et l'appétit sensitif. L'ignorance trouble l'intelligence ; la passion met le désordre dans les puissances sensitives; comment s'égare la volonté? En préférant un bien inférieur à un bien supérieur. C'est dans ce choix déréglé que consiste la malice. Quelquefois, il est vrai, la volonté sacrifie un bien qu'elle aime moins, à un bien qu'elle aime davantage : par exemple, elle consent à l'amputation d'un membre pour sauver le corps ; mais quelquefois elle fait le contraire. Ayant à choisir, d'une part, entre les richesses et la volupté, de l'autre, le bien de la raison et de la loi divine, elle fixe sur le premier son choix de préférence. Elle renonce de dessein formé à l'amour de Dieu pour jouir d'un bien temporel, et ainsi, se prive sciemment d'un bien supérieur pour avoir un bien inférieur.

2. Celui qui pèche par habitude pèche-t-il par malice, c'est-àdire à dessein ?

Qu'un homme qui a une habitude, pèche, ou qu'un homme pèche par habitude, c'est différent. Je puis avoir une habitude et ne pas en user. Elle ne corrompt pas tellement la volonté, qu'on

ne puisse même en faire un bon usage, ou qu'on ne puisse, n'en tenant pas compte, pécher par passion ou par ignorance. Mais quand on pèche par habitude il y a toujours malice de la part de la volonté. Pourquoi? c'est que nous affectionnons cette habitude, c'est que nous aimons tendrement cet enfant gâté, et que nous nous empressons de satisfaire tous ses caprices.

3. Le péché de malice est-il plus grave que le péché produit sous l'influence d'une passion?

Le péché est principalement dans la volonté ; de sorte que plus il est volontaire, plus il est grave. Tel est le péché de malice, car il vient d'un principe interne. La passion, au contraire, naît d'un principe externe qui nous est d'autant plus étranger, qu'elle est plus ardente.

La passion qui porte au péché passe vite; l'habitude reste et fait durer plus longtemps le péché. C'est pourquoi le Philosophe compare l'homme qui pèche par passion à un malade qui a une lièvre intermittente, l'homme qui pèche par malice, à un malade que la fièvre agite constamment.

Celui qui pèche par malice, est mal disposé relativement à la tin de l'acte. La fin, dans les choses pratiques, est le point de départ, le principe de notre activité : Atqui defectus principii sernper esl pessimus. L'homme entraîné par la passion se propose quelquefois unebonne fin, bien qu'àcertains moments il la perdede vue. OUEST. LXXIX. Causes extérieures du péché. Elles ne sauraient être que Dieu, le démon ou V homme. — 1 . Dieu n'est pas la cause du péché. 11 ne pourrait l'être que de deux manières : en inclinant l'hommeà pécher et en l'y portant directement; ou bien indirectement en ne l'empêchant pas d'y tomber. Le péché est une aversion désordonnée, une violation de l'ordre établi par Dieu. Dieu ne peut donc levouloiretle causer directement ; par la raison qu'il veut une chose, elle est bien ordonnée, l'ordre n'étant que l'harmonie avec la volonté divine. Il ne peut non plus causer le péché de l'autre manière. 11 retire, il est vrai, sa grâce qui empêcherait l'homme

de tomber ; mais il n'est pas obligé de l'accorder, sa sagesse et sa justice en ayant disposé autrement. Il n'est pas plus la cause du péché, que le pilote ne l'est du naufrage d'un navire, à moins qu'il n'ait pu et dû l'éviter.

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