Peut-on dispenser de la loi humaine
On appelle dispensateur celui qui distribue à chacun sa part d'un bien commun. Le père d'une famille en est le dispensateur, parce qu'il distribue à chacun le travail et les choses nécessaires à la vie. On appelle dispensateur de la loi celui qui affranchit certaines personnes de préceptes communs. Ce qui est utile au plus grand nombre peut, tel cas donné, porter préjudice à quelqu'un. D'un autre côté, si on m'en laisse la décision, il est à craindre que je ne porte trop souvent un jugement qui me sera favorable. Que faut-il pour sauvegarder le droit légal et mes intérêts? Recourir au législateur, qui est chargé de dispenser avec fidélité et prudence, et qui en a seul le pouvoir.
OUEST. XCI et XCVIII. Loi divine. — 1. Est-il nécessaire à l'homme d'avoir, outre la loi naturelle et la loi humaine, une loi divine ?
Il faut, outre ces deux lois, une loi divine qui enseigne à l'homme le chemin de la béatitude éternelle , car Dieu nous ayant destinés à une fin que nous ne pouvons naturellement ni connaître ni atteindre, il nous faut une loi qui dirige vers cette fin nos pensées et nos actions. Elle est aussi nécessaire dans Tordre de la grâce, que la loi naturelle dans Tordre de la nature.
Le jugement des hommes est faible, incertain. Ils apprécient un acte les uns d'une manière, les autres d'une autre. Il leur faut donc une loi qui leur donne un jugement droit et sûr, sinon ils ne sauraient jamais avec certitude ce qu'ils doivent faire, ce qu'ils doivent éviter.
L'homme ne peut régir par des lois que ce qu'il connaît. Or, il ne connaît que les actes extérieurs. Il ne peut descendre dans une conscience pour voir ce qui s'y passe et imposer des lois à mes mouvements intérieurs. Cependant la perfection de la vertu demande que nous soyons droits au dedans et au dehors.
L'homme ne peut punir tout ce qui est mal. En le voulant, il empêcherait le bien commun. Cependant aucun mal ne doit rester impuni; toujours la peine doit suivre la faute. C'est pourquoi il est nécessaire que la loi divine interdise tout mal, et le punisse, si caché qu'il soit. Le Psalmiste énumère en ces termes ces attributs de la loi divine : Lex Domini immaculata, convcrtens animas, testimonium Domini fidèle, sapientiam prœstans parvulis. Elle est sans tache, ne souffrant pas la plus légère souillure ; elle convertit les âmes, mettant Tordre dans les mouvements intérieurs et les mouvements extérieurs. Elle juge avec autorité et ses promesses sont certaines, appuyées sur la parole de Dieu. Elle donne la sagesse aux petits, en les éclairant d'une lumière surnaturelle.
2. L'Apôtre dit (Héb., vu, 18) que l'ancienne loi a été abolie à cause de sa faiblesse et de son inutilité. Ce n'était donc pas une bonne loi ?
Tel n'est pas le sens de T Apôtre, car dans TEpître aux Romains
il appelle la loi sainte, ses préceptes saints, justes et bons, (vu, 1 2). Je consens à la loi, dit-il, je reconnais qu'elle est bonne. — Comme on appelle bonne une doctrine conforme à la vérité, il faut appeler bonne une loi qui est conforme à la droite raison. Telle était l'ancienne loi, car elle réprimait la concupiscence, qui est la grande ennemie de la raison : non concupisces. Elle défendait tous les péchés, qui obscurcissent la raison et affaiblissent la puissance de l'entendement.
Mais il y a différents degrés dans le bien. Quelquefois la bonté d'une chose ne suffit pas pour nous conduire à une fin, elle y dispose seulement : ainsi un médecin dispose le malade à la santé. Quelle est la fin de l'homme ? le bonheur éternel. La grâce seulement le mérite. Or la loi y disposait et ne la donnait point : « La loi par Moïse, la grâce par Jésus-Christ. » Saint Paul l'appelle faible et inutile en ce sens qu'elle n'avait point par elle-même la force de nous conduire au ciel, mais elle était bonne, nous préparant à la loi nouvelle, qui nous en ouvre l'entrée.
3. Si la loi était imparfaite, il semble qu'elle n'était pas l'œuvre de Dieu, car perfecta sunt opéra Bel. (Deut., xxx, 41.)
La loi préparait à la venue du Messie soit en lui rendant témoignage : Moyses scripsit de me (S. Jean, v, 46), soit en conservant parmi le peuple juif, la connaissance et le culte du vrai Dieu. « Avant que la foi fût venue, nous étions sous la garde de la loi, pour nous disposer à embrasser celle qui devait un jour être révélée. » (Galates, m, 23.) 11 appartient au même homme de commencer une œuvre et de la conduire à son entier accomplissement. Donc c'est le même Dieu qui a donné la grâce par son fils Jésus-Christ et la loi par lui-même ou par ses représentants.
La loi était imparfaite, mais son imperfection n'était pas un défaut. Elle tenait au temps où la loi fut donnée, et au dessein que Dieu s'était proposé de préparer par elle le peuple juif à la venue du Messie. Le corps d'un enfant est imparfait et peut néan-
moins, vu son âge, n'avoir aucun défaut. La loi, dit saint Paul, fut notre pédagogue. Comparés aux chrétiens, nous étions ce que sont entre eux l'enfant et l'homme fait.
Cette imperfection de l'enfance n'empêchait pas les Juifs d'avoir un moyen de salut : c'était la foi au Messie futur. Jésus- Christ attendu a été le Sauveur des patriarches, des prophètes et de toutes les âmes saintes de l'ancienne loi ; comme Jésus- Christ venu est le Sauveur des apôtres, des martyrs et de tous les saints de la loi nouvelle.
4. Est-ce Dieu lui-même qui donna sa loi à Moïse, ou la donna-t-il à son serviteur par l'intermédiaire d'un ange ?
Les interprètes ne sont pas unanimes à ce sujet; saint Thomas pense que Dieu parla à Moïse par l'intermédiaire d'un ange, et il fonde son opinion sur plusieurs passages de l'Ecriture qui sont extrêmement clairs . La loi a été donnée par les anges. (Gai. , ni, 1 9.) Saint Etienne dit aux Juifs qui le lapidaient : Vous avez reçu la loi par le ministère des anges. (Actes, vu, 53.)
Saint Denis en trouve une preuve dans l'ordre que la Providence a coutume de suivre ; elle se sert des anges pour annoncer aux hommes les volontés de Dieu ; c'est donc de leurs mains que Moïse reçut la loi.
Dans tout gouvernement bien ordonné, le prince se réserve à lui-même les affaires principales et confie les autres à des ministres. La loi, comparée à la fin de l'homme, est secondaire; ce qu'il y a de plus précieux et de plus important, c'est la grâce. Aussi Dieu a parlé sous l'ancienne loi par ses ministres ; sous la nouvelle, par Jésus-Christ, son propre Fils. C'est une des principales preuves dont saint Paul se sert pour montrer l'excellence du Nouveau Testament sur l'Ancien. (Ep. aux Hébr.)
On lit dans l'Exode des paroles qui annoncent la présence de Dieu même : « Je suis le Seigneur votre Dieu qui vous ai tirés de la terre d'Egypte. Le Seigneur a parlé à Moïse face à face. » Mais il est facile de concilier ces paroles avec notre sentiment.
Quand un ambassadeur dit : Je consens, je veux, je propose, on sait bien qu'il ne parle pas en son nom, mais au nom du prince qu'il représente. Tel fut le langage de l'ange au Sinaï.
L'Exode, en disant que Dieu parla face à face à Mgïse, ne fait qu'emprunter le langage populaire; c'était une croyance répandue parmi le peuple que Dieu descendait du ciel et parlait à Moïse à travers la nuée. La vision intuitive n'est pas possible à ceux qui sont encore dans la voie. Ce langage, « face à face, » peut aussi s'entendre dans le sens d'une contemplation très-élevée, voisine delà vision intuitive queMoïse aurait eue en présence de l'ange.
5. Pourquoi Dieu ne donna-t-il sa loi qu'aux Juifs et non à tous les peuples ? Le Messie devait apporter le salut à tous : Salus mea usque ad extremum terrœ. (Is. , xlix, 6.) N'eût-il pas mieux valu donner à tout le monde une loi qui préparât tout le monde à sa venue?
Les Juifs, à l'exclusion de tous les autres peuples, ont reçu les bienfaits de la loi, et furent appelés à une plus grande sainteté, parce que c'est d'eux, et non d'un autre peuple, que le Messie devait naître : Sancti eritis, quia sanctus sum. (Lévit., xix, 2.) Il devait naître au sein de ce peuple, parce que la promesse en avait été faite à Abraham et aux patriarches : Dilexit patres tuas et elegit semen eorum. (Deut., îv, 36.) Pourquoi les patriarches eurent-ils le bonheur d'entendre une si consolante et si magnifique promesse, préférablement aux fondateurs de Rome, d'Athènes, etc. ? C'est parce que Dieu aima d'un amour de préférence le peuple juif, et l'appela à une vocation spéciale. Pourquoi ce peuple, et non tel autre? Ne cherchez pas, dit saint Augustin, ne cherchez pas à le savoir, si vous ne voulez vous exposer à l'erreur. On dit: Dieu fait donc acception de personnes? Non, le Verbe devant s'incarner, il fallait bien qu'il naquît d'un peuple. S'il était né du peuple romain, on pourrait dire : Pourquoi n'estil pas né du peuple athénien, du peuple juif? Dieu, en choisissant ce dernier et en le comblant de ses faveurs, n'a pas fait acception de personnes. Quel est celui à qui on peut adresser ce reproche?
i28 LA THÉOLOGIE DE SAINT THOMAS.
Celui qui distribue, en parts inégales, des biens communs auxquels chacun a le même droit. Or, dans l'ordre surnaturel, Dieu ne doit rien par justice ; tout ce que nous avons, nous le tenons de sa miséricorde et de sa bonté. Si, pour témoigner à votre frère la tendre affection que je lui porte, je le comble de mes libéralités, préférablement à vous, direz-vous que je fais acception de personnes? Ne vous devant rien à l'un ni à l'autre, je suis généreux envers lui, juste envers vous : toile, quod tuum est et vade.