Ceux de l'ancienne loi étaient-ils figuratifs
Ce n'était point là leur but direct comme celui des cérémonies, mais ils l'étaient en ce sens qu'ils réglaient la justice de ce peuple à qui tout arrivait en figures : Omnia in figuris contingebant Mis. Les guerres, les triomphes et les défaites du peuple juif s'interprètent dans un sens mystique, tandis qu'on ne saurait donner le même sens aux exploits des Assyriens, des Romains, qui cependant sont plus célèbres dans l'histoire.
3. Les préceptes judiciaires sont abolis, mais pour un autre motif que les préceptes cérémoniels. Le but direct de ceux-ci étant de figurer le Messie futur, ils sont aujourd'hui morts et mortels, comme contraires à la vérité de notre foi. Les observer, ce serait dire que l'état du peuple juif dure encore, et que le Messie n'est point venu. Le but des préceptes judiciaires ayant été dérégler l'état social des Juifs, ils sont morts et non mortels. Un prince pourrait les établir dans son royaume, pourvu toutefois qu'il ne le fît pas animo judaico, et ne les offrît pas à son peuple comme d'institution divine.
OUEST. CV. Raison et convenance des préceptes judiciaires. — 1 .La loi ancienne avait sagement réglé ce qui concerne le chef de l'Etat.
A l'égard du gouvernement qui régit une cité ou un Etat, deux choses sont à remarquer, le gouvernement ou le pouvoir luimême, et sa forme. Il faut que chacun ait sa part de souveraineté, et concoure à l'établissement du pouvoir. C'est le moyen de faire régner la paix dans l'État, et d'inspirer à tous l'amour et le respect d'une institution qui est l'œuvre commune (1).
(l) Saint Thomas dit ce qui devrait être, mais ce qui n'est pas toujours. On a vu des peuples d'autant plus agités et inquiets, qu'ils avaient plus de part a l'établissement du pouvoir.
Le gouvernement peut revêtir des formes différentes. Les principales sont : la royauté, quand un seul commande ; l'aristocratie, quand ce sont les grands du pays ; la démocratie, quand les princes sont tirés de tous les rangs, et que leur élection appartient au peuple tout entier. Le meilleur gouvernement serait celui qui mettrait à la tète de l'Etat un chef d'une vertu éprouvée, commandant à des chefs subalternes. Ce gouvernement ou ce pouvoir appartiendrait à tous, parce que tous les citoyens seraient électeurs et tous éligibles. Il faudrait pour cela que le gouvernement réunît la royauté, l'aristocratie et la démocratie : la royauté, un seul tenant les rênes de l'Etat ; l'aristocratie, l'élite des citoyens participant au pouvoir ; la démocratie, les princes pouvant être choisis dans les rangs du peuple, et tous étant électeurs (1). Tel fut le gouvernement qu'établit la loi de Dieu. Moïse et ses successeurs, investis du souverain pouvoir, gouvernèrent comme des monarques : voilà la royauté. Soixante-douze vieillards lui furent associés et commandaient sous ses ordres : « Je pris dans vos tribus des hommes sages et nobles, je les établis pour être vos princes, vos juges et vos commandants » (Deut. 1, 15) : voilà l'élément aristocratique. Mais ces princes avaient été choisis dans le peuple et par le peuple tout entier, car il est dit, un peu avant le texte que je viens de citer : « Choisissez d'entre vous des hommes sages et habiles ; » et au livre de l'Exode : « Choisissez parmi le peuple tout entier, des hommes fermes et courageux » (xvm, 21) : voilà l'élément démocratique. Donc le gouvernement que l'ancienne loi avait établi, était bon, et sa forme, la meilleure.
La meilleure forme de gouvernement n'est-elle pas celle qui ressemble le plus à la forme du gouvernement par lequel Dieu régit toutes choses? Or, c'est la monarchie absolue. La loi eut donc tort de la laisser au choix du peuple et de lui dire :
(1) V. dans le texte même la proposition suivante : Lex humana, proutderivatur a lege naturœ, dividilur in jus gentium et jus civile. (Quest. XCV.)
« Si vous voulez im roi , vous l'établirez. » ( Deut. xvn , 14 et 15.)
La monarchie absolue, si la corruption ne l'atteint pas, est le meilleur gouvernement que puisse avoir un peuple. Mais l'étendue du pouvoir dont le roi est investi, est cause qu'il dégénère facilement en tyrannie. Si celui auquel un tel pouvoir est confié n'a pas une vertu éminente, il est bien à craindre qu'ébloui par tant de puissance, il n'en abuse et n'opprime son peuple. Il n'appartient qu'à la vertu, dit le Philosophe, de bien porter les grandes fortunes. Aussi Dieu ne donna-t-il pas d'abord de roi à son peuple ; lui seul en était le souverain temporel. Lorsque plus tard le peuple en demanda un comme en avaient les autres nations, Dieu irrité ne céda qu'avec peine à leurs prières et il manifesta son mécontentement à Samuel en ces termes : « Ce n'est pas vous, c'est moi qu'ils ont rejeté, afin que je ne règne plus sur eux. » (1 Rois, vm, 7.) Samuel s'adressa plusieurs fois au peuple , cherchant à lui inspirer d'autres pensées. « Vous voulez un roi, disait-il, mais vous en serez les esclaves, etc. Le peuple ne voulut pas entendre la voix de Samuel » (I Rois, vm, 19), et rien ne put le détourner de son dessein.
Dieu cède enfin à leurs instances, mais voyez les mesures qu'il prend pour mettre son peuple à l'abri du despotisme. Avant d'élire le roi, ils attendront le jugement du Seigneur. Ils n'appelleront jamais à la royauté un prince d'une nation étrangère, qui leur serait peu attaché. Il sera défendu au roi d'avoir de grandes richesses, un grand nombre de chars, de chevaux, de femmes : tout cela conduit aux abus du pouvoir. Le roi devra avoir la crainte de Dieu, lui obéir avec respect, lire et méditer sans cesse la loi divine. « Le roi ne méprisera pas ses sujets, ne les opprimera pas, gardera envers eux une stricte justice. » Pourquoi tant de précaution, si Dieu n'avait su que chez la plupart des peuples, surtout chez le peuple juif, enclin à l'avarice et à la
cruauté, la monarchie pure et simple entraînerait des abus et dégénérerait bientôt en tyrannie (1)?
* Cette opinion de saint Thomas sur l'origine du pouvoir a été, à peu d'exception près, celle de tous les docteurs catholiques jusqu'au dix-septième et au dix-huitième siècle. La royauté de Louis XIV et de Louis XV ayant anéanti les libertés du moyen âge, fit prévaloir une autre doctrine, celle du droit divin. Elle jouit d'une grande faveur, au moins en France, tant que dura la royauté absolue. Le lecteur, après avoir entendu l'Ange de l'école, aimera peut-être à entendre ce que dit à ce sujet Suarez dans son fameux
Traité des Lois, le chef-d'œuvre de la jurisprudence : « Une
conséquence de ce qui précède, c'est que si on s'en tient au droit naturel, rien ne force les hommes à choisir une de ces trois formes de gouvernement (2), à l'exclusion des deux autres. Sans doute, la monarchie est la meilleure. Aristote l'a prouvé longuement, et on peut le conclure du gouvernement de la Providence. Dieu l'ayant choisi pour régir toutes choses, ce gouvernement est nécessairement le meilleur. « Le Philosophe termine en disant : « Donc, un seul chef. » (Métaph.) C'est aussi ce que nous montre Jésus-Christ dans l'institution et le gouvernement de son Eglise. Enfin, c'est la forme de gouvernement la plus commune sur la terre. Néanmoins les autres formes ne sont pas mauvaises, elles peuvent même être utiles et bonnes. La loi naturelle ne contraint donc pas les hommes à remettre le pouvoir entre les mains d'un seul ni de plusieurs, ni à le laisser dans la communauté tout entière. Ils sont libres de prendre à ce sujet telle détermination qui leur conviendra. Et de fait, l'histoire nous montre les formes de gouvernement les plus variées. Certains peuples ont la monarchie, mais c'est rarement la monarchie absolue : vu la fragilité, l'ignorance et la malice des hommes, le plus souvent
(1) Je rappelle au lecteur que je ne fais ici qu'exposer le sentiment du Docteur angélique, sans prendre sur moi la responsabilité de son opinion.
(2) La royauté, l'aristocratie et la démocratie.
il vaut mieux avoir un gouvernement mixte, issu de toute la communauté, et que plusieurs se partagent. Leur pouvoir est plus ou moins grand selon les coutumes du pays, et le jugement du peuple. Cette question dépend entièrement de l'opinion et de la volonté des hommes. On voit ainsi que chaque citoyen ayant naturellement une parcelle du pouvoir (si cette expression est permise) qui unit les uns aux autres les membres d'une société et en forme une société parfaite, quand ils la composent, la souveraineté réside dans la communauté. Cependant la loi naturelle ne l'oblige pas à exercer cette souveraineté immédiatement et par elle-même, ou à la conserver toujours. Bien plus, cela lui serait moralement très-difficile. Quelle confusion et quelles entraves, si, pour faire une loi, il fallait attendre les suffrages de tous ! C'est pourquoi la souveraineté revêt une des trois formes que j'ai nommées ; il n'y en a pas d'autres, comme on le verra en y réfléchissant.
La seconde conséquence, c'est que le pouvoir civil, toutes les fois qu'un seul homme ou le prince en est revêtu légitimement, vient, d'une manière prochaine ou éloignée, du peuple et de la communauté; le pouvoir qui aurait une autre origine, ne serait
pas légitime. C'est le sentiment commun des jurisconsultes
Nous en avons donné la raison : c'est que le pouvoir étant de sa nature dans la communauté, pour commencer à être dans un individu comme dans son chef suprême, il faut le consentement de cette communauté. On le verra encore plus clairement si on examine l'opinion contraire. Est-ce Dieu qui a donné lui-même et immédiatement le pouvoir aux rois ? Il l'a donné ainsi à Saùl et*à David, mais c'était par une intervention extraordinaire et surnaturelle, non selon l'ordre accoutumé de la Providence. Les hommes ne sont pas communément régis dans les choses civiles par les révélations divines, mais par la raison. On a beau citer certains passages de l'Ecriture où il est dit que Dieu donne les royaumes et change à son gré les gouvernements (Dan., iv), que
Cyrus reçut de Dieu la couronne. (Is., xlv.) « Vous n'auriez aucune puissance, si elle ne vous était donnée d'en haut. » (S. Jean, xix.) Ces paroles signifient seulement que toutes ces choses n'arrivent pas sans le concours de la Providence, qui les ordonne ou les permet. On les attribue à la Providence, bien qu'elles soient l'œuvre des hommes, comme on attribue à la cause première ce que fait la cause seconde.
«Un roi peut aussi avoir le pouvoir par droit de succession. Des juristes pensent que telle a été l'origine du pouvoir royal. Mais d'autres remarquent avec raison que le droit de succession suppose un domaine ou le pouvoir dans celui à qui on succède, et ainsi, en remontant un peu, on arrive à un prince qui n'a succédé à personne, car on ne saurait remonter jusqu'à l'infini. Nous demandons de qui ce premier prince tient la royauté et le pouvoir? Ce ne peut être de lui-même et du droit naturel. La succession n'est donc pas, dans un roi, la première racine du pouvoir. Il faut, de toute nécessité, qu'il le tienne de la république. Elle le lui a conféré à lui-même immédiatement, à ses successeurs, d'une manière médiate, et venant d'elle comme de sa source première. Le droit de succession transmettant un bien avec les servitudes qui y sont attachées, les conditions auxquelles le premier prince a reçu le pouvoir des mains de la république, passent avec ce pouvoir aux successeurs, et ceux-ci ne le possèdent légitimement qu'en acceptant les mêmes charges et les mêmes servitudes. » (Liv. III, ch. iv.) (1)
2. La loi ancienne avait-elle sagement réglé les rapports des Juifs entre eux?
(i) Il ne m'appartiendrait pas d'émettre mon opinion sur une question aussi grave que celle de l'origine du pouvoir. Je me borne à exposer le sentiment de Suarez, comme plus haut celui de saint Thomas. Bossuet, dans sa Politique sacrée, soutient l'opinion contraire, c'est-à-dire que le pouvoir vient de Dieu d'une manière immédiate, et du peuple, d'une manière seulement médiate et éloignée. Il donne, à l'appui de son opinion, des arguments dont on ne peut méconnaître la valeur.
Un peuple, dit Cicéron, est une réunion d'hommes liés entre eux par des lois justes et dans un but d'utilité commune. Les rapports qui s'établissent entre eux reposent ou sur l'autorité du prince, ou sur la volonté particulière de chaque citoyen. Le prince doit veiller à ce que justice soit rendue à tous : que les bons soient récompensés et les méchants punis. C'est pourquoi la loi établissait des tribunaux à toutes les portes de la ville, défendait aux juges de recevoir des présents, exigeait en justice au moins deux témoins.
Venaient ensuite les rapports des Juifs touchant les choses possédées. Trois considérations feront voir la sagesse qui présidait à ces lois.
Il faut que les choses possédées soient distinctes, c'est-à-dire que celui à qui elles appartiennent ait le droit de propriété, à l'exclusion de tout étranger. C'est ce qu'ordonnait la loi : Je vous ai
donné une terre que vous diviserez Et comme la division des
propriétés importe beaucoup au bonheur temporel d'un peuple, la loi l'assurait de la manière suivante : l'aliénation des propriétés n'était pas perpétuelle. Elles revenaient à leurs premiers possesseurs tous les cinquante ans, l'année du Jubilé. Afin d'éviter le mélange et la confusion des propriétés, les plus proches parents du défunt en héritaient dans l'ordre suivant : le fils, la fille, le père, l'aïeul, puis le reste des parents à proportion égale. Les femmes ne pouvaient se marier qu'avec des hommes de leurs tribus respectives.
Il faut aussi que les autres aient une part quelconque à vos biens, sinon vos rapports avec eux seront presque rompus. Si vous voyez, dit la loi, le bœuf ou la brebis de votre frère s'égarer, vous les lui ramènerez. L'ami qui entre dans la vigne de son ami peut manger à discrétion, pourvu qu'il n'emporte rien de plus. Les gerbes et les épis oubliés après la moisson, les grappes après la vendange, seront le partage des pauvres. Tous les fruits de la septième année seront communs.
Le maître appelait les autres à la participation de ses biens soit dans les ventes, achats, échanges, soit dans les donations gratuites que la loi ordonnait tous les trois ans : vous ferez la troisième année une autre dîme, et le lévite et l'étranger, et l'orphelin et la veuve viendront en manger et se rassasier. Où trouver des rapports plus sages et plus fraternels que ceux que la loi avait établis entre les Juifs ?