LE TRAITÉ « DE ANIMA
spiritualiste pour lui demander le vrai commentaire de l'Évangile.
Aristote apparaît çà et là : allié de Platon dans la lutte pour la spiritualité de l'âme (5 , psychologue subtil dans l'analyse des facultés humaines ^12) et des phénomènes de la vie (19 i. Mais il ne semble pas que Tertullien ait été très attiré vers les œuvres du Stagirite. Il cite avec plus de complaisance les anciens sages de la Grèce : Pythagore, à qui il ne pardonne pas d'avoir inventé la métempsycose, Heraclite, Anaxagore, Empédocle, Anaximène. Epicure ne devait pas lui plaire, et le De anima ne mentionne guère que ses erreurs. Néanmoins Técole épicurienne est félicitée d'avoir défendu contre l'Académie la véracité des sens (17 . Un poète épicurien, Lucrèce, a formulé un axiome physique approuvé par Tertullien, et Tertullien lui emprunte un hexamètre (G).
L'attention qu'il donne à la médecine est un fait d'autant plus digne d'intérêt que l'on rencontre plus rarement à cette époque un chrétien versé dans ces études. Le cas du médecin phrygien Alexandre, martyrisé à Lyon sous Marc Aurèle', doit être considéré comme une exception. Parmi les auteurs cités dans \eDe anima, on peut s'étonner de ne pas rencontrer Galien, l'oracle de la médecine à Rome au ii^' siècle 2. Probablement la gloire de Galien était encore trop jeune, et la bibliothèque de Tertullien trop vieille pour renfermer les écrits du célèbre })rofesseur. Les noms qu'il invoque appartiennent à des temps plus reculés : le médecin psychologue Soranus^ était contemporain de Trajan; Asclépiade fut l'hôte de Mithridate; Ilérophile, ce médecin ou plutôt ce boucher qui disséqua tant dhonmies vivants'', vivait à Alexandrie sous Ptolémée Soter. Tertullien porte dans ce domaine, à défaut d'un esprit
1. Eusèbc, //. E. 5, 1, 19. — Voir Ilarnack, Afedicinisc/i'-s aus ilor Ctlleslen Kirchengeschic/ile, dans 7'. U. t. 8. 1, p. 37-5U.
2. Nooldcchen p. 281). Surlos données médicales du de anima, Ilarnack. /.c. p. 69; 78-88.
3. Sur Soranus, voir II. I»i<'ls ; Doxograp/H f/rarci (Berlin. 1879) p. 2'i3-
■1. An. 10 : Iloropliiliis, illc niodiciis aut laniiis qui se.\cpntos exsccuit ut naturani scrutarotur. — Autres noms do médecins, An. l.j.
140 THEOLO(;it: m: teutulmen.
très scientifique, une hardiesse d'investigation que n'arrête aucune pudeur. Natura veneranda est, non enibesccndn ', c'est son principe.
Considéré dans son ensemble, le traité de Tàmc apparaît comme une grandiose mais grossière ébauche, où l'étreinte de la matière gène et souvent paralyse l'élan de la pensée chrétienne-. Afi'ranchi par la lumière de l'Evangile de beaucoup d'erreurs où se débattait la philosophie antique, l'auteur a répudié d'une part les rêveries platoniciennes de la migration et de la réminiscence, d'autre part cet évolutionisme stoïcien qui condamnait les âmes à périr dans l'embrasement final du monde. Mais il n'a reconnu ni la création immédiate de l'àme, ni les exigences de sa nature spirituelle, ni son aptitude à obtenir sa fin dès qu'elle se dégage du corps. Lié à une physique enfantine qui paraît ignorer même le principe d'Archimède (8), lié en outre à une conception grossière des choses immatérielles, il a imaginé l'àme comme un corps à trois dimensions. Nous avons étudié ailleurs ^ avec quelque détail ces assertions étranges, où il faut reconnaître l'accent d'un christianisme incontestable, aux prises avec une pensée peu métaphysique; l'impression de matérialisme qui s'en dégage ■* n'est nulle part plus forte que dans le De anima, où les attaches stoïciennes, le traducianisme. enfin la description la plus concrète et la moins métaphorique se réunissent pour montrer que Tertullien n'eut jamais l'idée nette de la substance spirituelle. 11 n'eut pas davantage l'idée exacte de l'union substantielle entre l'âme et le corps : il assimile cette union à celle du son. de la couleur, de l'odeur (qualifiés par lui d'objets incorporels avec le corps sonore, coloré, odorant (6). Il l'assimile au séjour de l'enfant dans le sein maternel (ibid.). Il l'assimile encore à l'habitation du démon dans le corps du possédé 25'. Ces comparaisons,