‹ La théologie de TertullienChapitre 362 sur 455 · LES CHRÉTIENS ET LE POUVOIR · texte numérisé non relu

LES CHRÉTIENS ET LE POUVOIR

voulait se prémunir; et bien que Septinie-Sévère ait proscrit du même coup la propagande juive et la propagande chrétienne ', on ne saurait assimiler complètement l'une à l'autre. Les Juifs, hautains dans leur isolement, d'ailleurs bris(''s en tant que nation dès le premier siècle de notre ère, semblaient parfois, malgré leur renom de prosélytisme, plus jaloux de garder pour eux la loi de Moïse que d'en faire part à tout venant. Il en allait autrement de l'apostolat chrétien, (jui avait reçu pour mot d'ordre : « Allez, enseignez toutes les nations », et qui, appelant de préférence les humbles, les délaissés, tous ceux que l'obscurité de leur condition tenait plus à l'écart des nouveautés religieuses, acquérait chaque jour plus d'ascendant pour les âmes. Aussi tandis que d'autres propagandes s'exerçaient sans contrôle, tandis qu'Isis et Mithra recrutaient chaque jour des adeptes, avaient conquis leurs autels dans Rome, le sénat, d'ordinaire plus hospitalier aux divinités étrangères, le peuple, qui ne croyait pas qu'abondance de dieux pût nuire, poursuivaient le christianisme d'une haine implacable -. Pour bien comprendre ce fait, il faut évidemment tenir compte du caractère spécial de cette propagande, et chercher dans son essence même ce qui la désignait aux rigueurs du pouvoir.

Propagande exclusive et destructrice des idées reçues, voilà bien le grief qu'énoncent contre le christianisme ceux qui estiment qu'il n'y avait de salut pour la société romaine que dans le moti majoruin, et qu'en touchant à cette arche sainte on risquait de tout perdre. Mais encore, que valait ce mos majo- Tuiriy je ne dis pas aux yeux d'un philosophe, mais aux yeux d'un païen tant soit peu capable de réiléchir? JJe la vieille religion italique, il ne restait plus rien. Le dieu Stcrquilinus, le dieu Fabulinus. la déesse Potina, et tous ces dieux des Indigitamenta, aux dépens desquels Tertullicn amuse parfois son

1. Spartien, .Vc'oèrc', 17 : In iiiiirn' Palacstinis pluriiua jura fuiulavit. Judaoos lleri siib gravi poona V(^tuii. kliMii i>tiani de christianis saiixil. — La niesuro en qnéstion date probablement de l'année 202; l'ile est ]iostérieurc à l'Apologétique. — Voir Eusèbe, H. E. G, 2, 2, 3.

2. Comme Teitullien, Ilippcjlyte est un témoin de cette haine. Comm. in Daniel. 1, 23 (3ô) : 01 yàp ivo(io'. oj Tta-jovTai jÎoôjvteç y.a6' r,[j.ù)v xat Xéyovte;' aîpE £y. Tr;; yî]; to-j; TOto'Jtou;' oO yào xaOv/.ov a'JTO'j; !;r)v.

406 THÉOLOGIK I)K Tl-Ul ILLIEN.

lecteur, avaient l'ait leur temps, ])u i)anllH'on romain, reslauré par Auguste, il restait les douze grands dieux, passablement hellénisés, d'ailleurs bien éclipsés par celte foule de dieux nouveaux qui venaient chaque jour, do l'Orient, leur disputer des adorateurs. On les encensait encore, mais on n'y croyait plus. Dans ce vague syncrétisme auquel les âmes inclinaient de plus en plus sous l'action dissolvante du mysticisme oriental, une seule chose restait debout : le culte personnel de César. 11 avait rendu à Rome ce service de rallier les citoyens autour du Capitole déserté, de les enchaîner à un passé qui menaçait ruine' et de leur montrer dans un symbole vivant tout ce qui surnageait dans le naufrage des anciennes croyances, des anciens usages, de tout ce qui avait fait la force et la grandeur de la chose romaine. Voilà pourquoi les hommes de tradition s'attachaient désespérément à cet imposant débris, avec une énergie qui rappelle l'âme républicaine d'un Caton :

Non ante revollar Exauinieui quaia te coiuplectar, Roina. tuuiuque Nomen, libortas, et inanoin jn-osequar umbram.

Or, un jour vint où, sous la poussée du christianisme grandissant, la statue du dieu parut chanceler sur sa base, aux yeux de ses adorateurs. Ce jour-là, entre le césarisme païen, appuyé sur trente légions, et le christianisme, armé du seul Évangile, la guerre fut déclarée. Elle devait se terminer par le triomphe du christianisme. Etait-ce donc un si grand mal pour l'empire, et les habitudes d'esprit que cette nouveauté dérangeait, valaient-elles tout le sang qu'elles ont fait couler? Poser une telle question, c'est, semble-t-il, la résoudre. Quoi qu'il en soit, dans la lutte qui s'ouvrait, le christianisme n'avait pas été l'agresseur. Car, s'il disait librement son fait au dieu, il demeurait fidèle au prince. Non seulement il n'attaquait pas le pouvoir, mais il lui préparait un fondement plus solide, en ruinant le mensonge officiel qui avait trop duré déjà et qui ne pouvait durer indéfiniment. En osant dire tout haut ce que bien d'autres pensaient tout bas, le christianisme déplaçait Taxe de la vie humaine ; il substituait à l'adoration d'un homme l'obéissance envers Dieu ; il ne supprimait pas le patriotisme romain,

Page 1