LES CHHÉÏIEXS ET LE POUVOIR
mais il l'enveloppait et le réchauffait dans les ardeurs d'un sentiment plus large, de cette fraternité chrétienne que les païens eux-mêmes ne pouvaient se défendre d'admirer. I/heure nétait-elle pas venue? C'était le temps où des juristes illustres, les Gaïus, les Papinien, brisaient l'étreinte du vieux droit et mettaient en bonne lumière la notion d'cguité ' ; Tertullien n'était que l'écho de ces grands enseignements quand il consignait dans une page immortelle ce mot qui ne vieillit pas : « Une loi injuste ne mérite point le respect : h'i^is iiijustae honor nullus ^. » On pouvait même nourrir l'espoir qu'un César éclairé, un déiste tel que Marc-Aurèle, comprenant le néant de sa propre divinité, y renoncerait de bonne grâce, se déciderait à chercher pour le vieil édifice de la constitution romaine un fondement moins fragile, et à dépouiller une auréole d'emprunt^ sinon à incliner son glaive devant la croix. La tentative incomplète d'un Alexandre-Sévère, peu d'années après Septime, montre ce qu'aurait pu être une telle entreprise, conduite par une main ferme. En donnant, ne fût-ce qu'au nom de la raison, un démenti solennel à sa divinité, l'empereur eût frappé un grand coup ; il eût tué la vieille religion d'Etat et vengé l'honneur de l'humanité. Eût-il du mémo coup compromis l'empire V C'est au moins fort douteux. L'histoire dit seulement qu'un tel César ne se trouva point. Les questions que nous posions n'en restent pas moins ouvertes : Convenait-il d'engager plus longtemps le sort du monde sur une fiction aussi précaire que dégradante? Et ceux qui la dénonçaient méritaient-ils d'être jetés aux lions comme traîtres envers l'Etat, plutôt qu'acclamés comme des émancipateurs? Si l'on résout négativement ces questions, on doit conclure que le pouvoir des Césars n'était pas fondé à invoquer contre le christianisme grandissant le droit de légitime défense.
Quoi qu'il en soit, une jalousie aveugle et pusillanime s'obstinait à réclamer des chrétiens l'holocauste que les chrétiens s'obstinaient à refuser. Toutes les protestations de loyalisme
1. Cf. P. Kriigor, Ilisloire des sources du droit romain (t. !<; dii Manuel des anliquilés romaines, p. 167-1G9; — Monceaux, p. 220. i. 1 \. 6.
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ne servaient qu à précisci'davanLag-cle terrain d'une opposition irréductible. C'est à briser cette opposition que le paganisme consacra trois siècles de persécutions, et le paganisme s'y usa. Dès l'origine du conflit, les chrétiens avaient prévu ce dénouement. Les premiers apologistes, Justin, Atliénagore, Méliton. envisageaient avec un optimisme intrépide l'éventualité d'une conversion de l'empire au christianisme. Tertullien, moins confiant, ne la mentionne que pour l'écarter aussitôt. « Les Césars, dit-il, auraient cru au Christ si les Césars n'étaient pas nécessaires au siècle, ou si des chrétiens avaient pu être Césars » '. Pensée brillante et subtile, dont, sans doute, il ne faut pas trop presser le sens, qui, en tous cas, n'engageait pas l'Eglise, et qui devait être un jour démentie par les laits. Cette alliance du christianisme et du pouvoir qui. au commencement du troisième siècle, semblait un rêve, l'ut consommée au quatrième.