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LES CHKÉTIENS ET LA VIE ROMAINE

milieu du monde leur avait fait un renom de misanthropie : aspirant au royaume des cieux, ils se tenaient d'autant plus à l'écart que l'esprit de l'Evangile les avait pénétrés plus profondément, et cette abstention devait leur être reprochée comme une trahison envers l'Etat '. Il faut reconnaître que sur ce point la défense n'est pas heureuse. Au lieu de constater, ce qui sans doute était vrai, que cette abstention comportait bien des degrés, que les pensées héroïquement simplistes d'une élite trouvaient un trop sûr contrepoids dans l'esprit pratique du grand nombre, et qu'enfin le péril créé par l'ascétisme chrétien était largement compensé par ses bienfaits, Tertullien semble chercher les formules les plus absolues et les plus cassantes pour notifier la rupture entre la cité de la terre et la cité du ciel ; et en déclarant que tous les chrétiens sans distinction se désintéressent de ce monde, que rien ne les touche moins que les affaires d'Etat, il donne raison à ceux qui voyaient dans cet indifférentisme un danger public. Quand il réprouve, comme entachées d'idolâtrie, les manifestations innocentes du loyalisme envers les Césars, il heurte les sentiments de bien des gens, qui sans doute ornaient de laurier leur porte sans songer à mal. Quand il réprouve absolument le service militaire, il heurte le patriotisme romain. Quand il réprouve la gestion des affaires publiques, il heurte le bon sens païen, en même temps qu'il trahit les intérêts de la communauté chrétienne.

Dans ces tendances, réellement inquiétantes pour les gens du dehors, il faut faire la part de l'esprit chrétien primitif, la part de ce caractère hautain et intransigeant que fut Tertullien, et enfin la part du monlanisme. L'esprit chrétien primitif poussait tous lés fidèles indistinctement à un détachement absolu, qu'exaltait encore l'attente de la fin prochaine du monde. Les écrits apostoliques reflètent cet état des âmes, et renferment des données eschatologiques dont une exégèse

1. TcMluIiiou a poui'tant écrit, Ap. 'M : Inipleviuuis... snnatiiiu. Et nous avons los actos d'un srnatour romain, martyrisa sous Coumiodo {Aeta ApoUonii r/raeca, dans Anal. lioUand. Il (189ô); ('tndcs par Tln^odor Ivlotte, dans T. U. lô, 2 (1897) et par Max i'rinz \nii Saclis(Mi, Maxonco, liKlS.

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imprudente devait abuser, l/adaptation de la cité antique aux préceptes de l'Evangile comportait une série de problèmes pratiques, dont la solution complète appartenait au temps : ceux qui entreprirent de la brusquer ne pouvaient que compromettre l'Eglise. Tertullien n'était pas homme à s'arrêter en chemin, et à reculer devant les conclusions radicales. Dès lors que l'empire était condamné à brève échéance, quelle raison de s'attacher à l'empire? Il prêcha le royaume des cieux avec une fougue dont un patriotisme ombrageux devait s'alarmer, et porta dans les questions nationales un esprit cosmopolite qui, pour les Romains de sa génération, constituait un dangereux anachronisme. Déjà l'Apologétique renferme telle déclaration malsonnante aux oreilles des citoyens; le traité de l'idolâtrie va bien plus loin dans cette voie, et sïl fut lu dans les milieux païens, il dut y susciter de violentes colères '.

Quant aux usages romains, Tertullien a le tort de ne i)as distinguer toujours les usages inofïensifs et ceux qu'aucune raison ne saurait excuser. Nous l'avons vu inexorable à certaines exigences de la vie publique ; celles de la vie privée le trouvent, à quelques égards, plus accommodant : il ne veut pas qu'on rompe toute relation d'amitié ou de famille avec les païens : mais à côté de ces concessions convenables, on rencontre des mots bien durs : « Ëst-il donc si nécessaire de vivre y De quoi vous plaignez-vous? Il est trop tard, vous avez dû réfléchir avant de vous faire chrétien. » Indifférent aux choses de l'art, volontiers il proscrirait en masse tous les artistes. Hermogène lui est à peine moins odieux comme

1. Toutefois, co serait une grande erreur de voir dans Tertullien un révolutionnaire. Trop profondément romain et trop profondément juriste jiour abordei' la réforme systématique de la société où il a grandi, on ne peut dire qu"il possède en pi-opre un corps de docti-ines sociales. Bien que plein de respect pour l'élan de générosité qui réalisa dans l'Église primitive la communauté des biens, et d'ailleurs très énergique à incul- (iuer le devoir de l'aumône, il n'a l'ien d'un socialiste; et le principe de la fraternité chrétienne ne l'a point pénétré si avant qu'il songe h supprimer l'esclavage. Par le fond de sa nature, Tertullien demeure politiquement et socialement homme de tradition et d'autorité. Ces idées ont été bien mises en lumière par M. Guigneberf, i"" partie, ch. 10 à 12.

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