‹ La théologie de TertullienChapitre 437 sur 455 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En achevant eetle enquête sur l'œuvre théologique de Tertullien, nous essaierons, pour en mieux définir l'inspiration, de pénétrer jusqu'à Tâme de l'auteur '.

Il fut chrétien, au vrai sens du mot. par le cœur et par l'esprit : on n'en peut douter, quand on le voit, dans l'Apologétique, se faire avec tant de plénitude et de vérité lécho de la conscience chrétienne, dans le traité de la Prescription revendiquer si énergiquement le magistère de l'Église, et dans ses écrits ascétiques prêcher le détachement du monde avec une onction si persuasive. Et on a lieu de croire qu'il fut chrétien par le cœur avant de l'être par l'esprit : sa nature ardente offrait plus de prise aux considérations morales qu'à la spéculation pure ; de là vient que, quand on détourne ses regards des peintures de la vie chrétienne pour examiner les autres parties de son Apologétique, on y découvre, avec surprise, de si réelles faiblesses. L'instrument principal de sa conversion ne fut sans doute ni l'Ancien ni le Nouveau Testament, mais plutôt l'ascendant d'une vertu qu'il avait raillée avant de se laisser subjuguer par elle.

Au lendemain de cette conversion, il se dévoue sans réserve à la cause de sa foi. Apologiste et apôtre, il déploie les ressources d'un tempérament de feu et celles d'une éducation encyclopédique. Le tempérament avait ses défauts, et l'éducation avait les siens. Doué d'une grande force de réaction, le néophyte s'éleva d'abord contre les hontes morales du [)aganisme et

1. Xous nous arrêtons aux traits [H'incipaux. On on trouvera Ijoaucoup (Vautres — parfois discutabli'S — «lans Nooldociion : TcrluUian ah Menscli und als Biirtjer : Ilisl. ZUchr., t. 51 (1880), \^. 2^^>260.

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contre le dévergondage rationaliste de la gnose; plus tard, le prêtre honoré dans l'Eglise devait s'insurger contre les entraves mises par la hiérarchie régulière à sa pensée ou à son action. Son esprit autoritaire aurait volontiers, par zèle pour la foi, étouffé toute entreprise de la raison sur le terrain des vérités religieuses ' : n'y pouvant réussir, il descendit, à son corps défendant, dans l'arène théologique. L'emportement d'une nature exubérante fit sa force et aussi sa faiblesse : la colère oratoire, qui enilamme ses plus belles pages, prend sa source dans une âme irritable à l'excès et trop asservie à l'impression du moment pour juger de sang-froid. Dialecticien vigoureux, styliste incomparable -, Tertullien ne fut pas un métaphysicien profond, ni même un esprit parfaitement juste. Rien ne l'élève moins au-dessus du vulgaire que la sûreté du regard intellectuel. L'éducation en avait fait un juriste instruit •* et un rhéteur puissant : elle ne lui avait donné que des clartés douteuses sur l'histoire naturelle '', la chronologie, et bien d'autres sciences.

Ainsi armé pour la lutte, Tertullien pouvait combattre avec fougue les doctrines qui heurtaient de front sa raison ou sa foi; il n'était pas à l'abri des surprises de l'erreur qui exploiterait habilement son illuminisme instinctif ou les susceptibilités de sa fierté ombrageuse. Il pouvait encore mouler dans un style d'airain les vérités qui s'étaient une fois emparées puissamment de son esprit; il ne pouvait pas ouvrir à la pensée chrétienne

1. Qu'on se rappelle Pr. 7 : Nobis curiositalc opu.s non est post Cliristiim, nec inquisitione post Evangelium.

2. Voir }\ordcn, Die antike Kunstprosa, p. 608 sq; H. Hoppe, Synlaxund Stil des TerlulUan (Leipzig, 1903).

3. La compétence de Tertullien en droit romain ne fait de doute pour personne; d'ailleurs Eusèbe l'aflirme (//. E. 2, 2, 4). Voir ]\Iomnisen, Der Religionsfrevelnach rôm.Iîechl, dans Hisl. Zlschrf. 64 (1890), p. 396, Anm. 1. — Faut-il l'identifier au juriste de même nom cité par Ulpien, Bi;/. 29. 2. 30. 6"? Neumann affirme : Der rom. Staat imd die allgemeine A'irche, 1 (189U), p. 110 Anm. 3. On nie plus communément. Voir entre autres Kriiger, Geschichte der Quellen und Lilt. des rôm. Rechls. (Leipzig, 1888), p. 203. Anm. 90.

4. Rappelons la fable du phénix (/?. 13), la hyène changeant de sexe tous les ans {Pal. 3), le castor, caslralor carnis (1 M. 1). Au reste, ces idées se retrouvent ailleurs que chez Tertullien. Il est de son temps.

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beaucoup de voies neuves et sûres. Avec des allures de génie, il fut beaucoup moins initiateur qu'admirable metteur en œuvre d'idées élaborées par de plus humbles penseurs, et il dépasse les apologistes du ii^ siècle beaucoup plus par la splendeur de la forme que par la fécondité des aperçus théologiques. De fait, on ne voit pas qu'il ait eu, au sein du christianisme, un grand développement intellectuel ; et l'Apologétique, qui fut presque son coup d'essai, demeure son chef-d'œuvre. On y trouve, pour presque tous les dogmes, les formules définitives, que Tertullien ne dépassera point et que parfois il gâtera. Nul doute qu'il n'ait reçu, à son entrée dans l'Église, une excellente catéchèse : sous l'influence de la grâce qui l'avait conduit au baptême, la semence de vérité déposée dans son âme produisit tout d'abord ses meilleurs fruits. Dans la pleine vigueur de son talent et de sa foi, il lança contre l'hérésie en général un manifeste impérissable, auquel succédèrent des monographies dune inspiration moins sûre. La sympatliie qui l'inclinait aux nouveautés phrygiennes perce, discrète d'abord, dans ses écrits ascétiques, pour éclater dans l'Antimarcion. Avant la rupture ouverte, la lutte fut longue et douloureuse : son attachement à l'Eglise, grandi par de glorieux services, avait trop de force pour céder au premier choc. Même aune époque tardive, il se retrouve tout entier pour lancer à Scapula une apostrophe éloquente, ou venger la Trinité des attaques de Praxéas. Mais le vieux lutteur portait au flanc une plaie profonde. Saint Jérôme assure que Tertullien fut en butle aux mauvais procédés des clercs romains, qu'il rend plus ou moins responsables de sa chute. Nous ne pouvons pas vérifier cette assertion ; mais il est clair que des froissements d'amour-propre s'ajoutèrent aux tendances montanistes pour accélérer la crise, et nous constatons les ravages produits dans l'âme de l'irascible apologiste. On le savait coutumier des assertions tranchantes : désormais il s'exaspère sous la contradiction, jusqu'à énoncer les plus monstrueux paralogismes. Profondément aigri, bientôt il retourne contre les psychiciXes mêmes calomnies que jadis il repoussait avec indignation. Si Tâpreté du caractère fut le facteur principal de cette décadence, nous voyons que l'esprit en subit le contre-coup.

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L'erreur, qui amoindrit Tertullien, ne ruina pas à jamais son autorité. Après l'apaisement de la tourmente montaniste, on revint à ses écrits ', comme à une mine précieuse. Les Grecs, à l'exception dEusèbe, paraissent lavoir peu connu; mais toute la tradition latine répète ses formules et relève de sa pensée. Les Pères du m'' siècle évitent de le nommer; mais saint Cyprien et Novatien s'en inspirent constamment. Ceux du iv« et du v*' ne craignent plus de prononcer son nom, et mêlent diversement l'éloge et leblàmc. Lactance, saint Optât, saint Pacien, saint Hilaire, saint Jérôme surtout, saint Augustin, Vincent de Lérins, pour ne citer que des noms illustres, recourent à lui. Rangés parmi les apocryphes dans le décret de Gélase, ses livres furent oubliés au moyen âge. La Renaissance les remit en honneur. Cet homme qui exerça sur son temps une influence profonde, et parfois troublante, est redevenu pour nous un des témoins les plus notables de l'antique foi. Une science curieuse des origines aimera toujours à interi'oger sur les débuts de la théologie occidentale celui que notre Rossuet appelait le grave Tertullien.

1. Les traces laissées par Tertullien dans la littérature patristiqiie ont été recueillies par les anciens éditeurs ; de nos jours, avec i)lus de soin par M. Erw. Preuschen (ap. Harnack, .4. C. L, 1 p.. 6(J7-(387), et beaucoup l)lus complètement par M. Ilarnack, dans un mémoire à l'Académie de Berlin (Sil:,.Berichl., 1895, p. 515-570), qui lui-même a besoin d'être complété. Nous analyserons, dans un appendice, la partie documentaire de ce très docte travail.

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