Prax
TRIMTl':. UNITÉ DE NATURE. 81
gie catholique sur la Trinité. Nous essaierons d'en dégager les conclusions dogmatiques, et de marquer le rùle de Tertullien dans le développement historique de la doctrine chrétienne sur le Verbe '.
1° L'unité de substance divine, que plusieurs affectaient de croire menacée, est rappelée pour prévenir toute équivoque, et appuyée sur lA. et le N. T. (2. 3. 4. 8. 9. 12. 18. 20. 22. 24. 25). Tertullien en précise lanature, 2 : Unius aiiteni siibstantiae'et unius status ^ et unius potestatis, quia unus Deus, ex quo et gradus isti et formae et species in nomine Patris et Filii et Spirilus Sancti dcputantur ; il indique ce qu'elle exclut, à savoir la division, non la distinction des personnes, 9 : nofi diversitate aliuni Filium à Pâtre, sed distributione, nec di'^isione aliuni, sed distinctione; il : distincte, inquani, non divise; il montre comment elle n'est pas compromise par la pluralité des personnes, 18 : Non enini desinit esse qui habet Filium ipse unicus , suo se. nomine, quotiens sine Filio nominalur, cum principaliter determinatur ut prima persona, quae ante Filii nomen erat propotienda, quia Pater ante cognoscilur et post Patrem Filins nominatur. Igitur unus Deus Pater et absque 60 alius non est. Qiiod ipse inferens non Filium negat, sed
l.Voir Schwano, Histoire des dogmes, trad. fr., t. 1. (Paris, 1886), P" partie, C 20, 1.
2. Le mot suhstantia {= nature) reparaît 5. 8. Vl. 2(5. "27. Voir Rev. T. B. Strong, dans : J. T. S. vol. 3(oct. 1901) : Histoi^ oflhe IheoloQical lerm : Substance; p. 38. 39. — J. F. Bethune-Baker, ibid. vol. 4 (avril 19r»3), p. •MO-412 : Tcrlullian's use of subslanlia, natura and persona. Ce dernier auteur attire l'attention sur An. 9. 32 et Prax. 7, où subslanlia ne distingue de natura, comme le suppùt des propriétés : each is itself a subslanlia; each lias its own natura. — Ajouter .-In. 20 : Concludimus omnia naturalia animae ut substantiva ejus ipsi inesse et cum ipsa procedere atque proficere.
3. Le mot status, dans la langue de Tertullien, signifie nature ou réalité. — Voir en pai-ticulier Fug. l : Non sensus hominis praejudicat statui rerum, sed status sensui. Status cnim uniuscujusque certum quid est, et dat sensui legem itasentiendi statum sicuti est. Si nutem statu (luideiii bonum quod a Deo venit (niliil enim a Deo non bonum, quia divinum, quia rationale), sensui vei'O malum videtur, erit status in tuto, .sensus in vitio. Statu optinia res pudicitia et veritas et justitia, quae a multoruni sensu displicent. — Status s'oppose ici à sensus, comme la réalité objective à l'appréciation subjective.
THÉOLOGIE DE TERTLLLIE.N. C
82 Tiii':oLO(;iE de tertui.lien.
alium Deiim : ceternm alius a Pâtre Filins non est; et 25 ; De jneo su/net [Paracletiis] inquit, sicut ipse de Patris. lia connexus Patris in Filio et Filii in Paracleto très efficit cohaerentes alterum ex altero, qui très unura sunt, non iinus. D "ailleurs, il s'attache à faire ressortir l'union des volontés et des énergies, 22 : Ego et Pater unum sumus :... iinum dicit neutrali verbo, quod non pertinet ad singularilatem, sed ad unitatem, ad similitudinein, ad conjunctionem Patris, qui Filiiini diligit. et ad obseqniiun Filii, qui voluntati Patris obsequitur... adeo totuni hoc perseçerabat indncere, ut duo tanien crederentur in una virtulc. Pour expliquer la procession dans l'unité de- substance, il recourt à diverses comparaisons qu'on rencontrera tout à Iheure. Dans l'Apologétique, il avait employé pour le même objet la comparaison des flambeaux, déjà classique au deuxième siècle * , et que consacra plus tard le symbole de Nicée. Ap. 21 : Hune e.v Deo prolatuni didicimus et prolatione generatum et idcirco Filium Dei et Deum dictuni ex unitate subsiantiae. Nani et Deus spiritus. Et cum radius ex sole porrigitur, portio exsunima; sed sol erit in radio, quia solis est radius, nec separatur substantia sed extenditur. Ita de Spiritu Spiritus et de Deo Deus ut lumen de lumine accensum. Manet intégra et indefecta materiae matrix, etsi plures inde traduces qualitatis mutueris : ita et quod de Deo profectum est, Deus est et Dei Filius, et unus ambo. Ita et de Spiritu Spiritus et de Deo Deus modulo alternum numerum, gradu, non statu fecit, et a ma~ triée non recessit sed excessit -.
2° La trinité de personnes dans limité de substance est inculquée avec une précision juridique, au moyen de ce mot persona, qui demeurera consacré dans l'usage de la théologie latine. On sait que, dans la vieille langue, ce nom désignait un masque de théâtre. Par une métonymie facile, on Fappli-
1. Cf. Saint Justin, Dial. 61 et 1-28; Tatien. adv. Gr.b: pt encore Hippolyte, adv. Noet. 11.
i. On rencontre chez Tertullien les mots consubslantialh (Henn. 44), consKhslantivus (\'aL 12. 18. 37) qui répondent au grec ô[jiooO(no;, consubstanticl. Néanmoins il n'en fait pas usage clans sa théologie de la Trinité^
THIXITÉ. — DISTIXCTIOX DES PERSONNES. 83
qua au sens de rùlo ou de personnage. Les juristes romains s'en emparèrent pour exprimer la personnalité civile. C'est ainsi qu'on lit dans Cicéron, de oratore 3, 14, 53 : Ut rerum, iitpersonarum dignitates feninf ; dans le Digeste (Paul) 1, 5, 1 : Onine Jns qno ntiinur vel ad personas perlinet çel ad res vel ad actiones. Aucun terme se sembla plus convenable pour désigner les hypostases de la Trinité. A la même époque, saint Ilippolyte expliquait le dogme en grec au moyen du mot TTpoCTojTTov ' . pareillement usité au théâtre. Tertullien raisonne sur les hypostases divines comme sur des personae civiles'- qu'il oppose les unes aux autres, et il prouve leur distinction par cette opposition même (3. 4. 5.-7. 8. 9. 10. 11 seq. . L'analogie du verbe humain, une fois admise, met sur la voie de la propriété hypostatique du Verbe divin, et Tertullien conclut hardiment, 5 : Possum itaque non temere praestni.visse et tune Deiun ante unwersitatis constitutioneni soliini non fuisse, habentem in semetipso proinde rationem et in ratione Scrmonem, quem secuxdum a se facebet agitando se. Et encore, 7 : Quaecumque ergo substantia Sermonis fuit, illa.m dico peksonam, et illi nonien Filii vindico^ et dum l'iliuni agnosco, secuxdum a Pâtre defexdo. Voici dantres comparaisons non moins expressives. Le Fils est issu du Père, comme le rameau de la tige, comme le ileuve de la source, comme le rayon du soleil. Et cette relation dorigine suffit à fonder la distinction des personnes, 8 : Haec erit probola veritatis, custos unitatis, qua prolatum dicinius Filiuni a Pâtre, sed non separatum. Protulit cnini Deus Sermonem... sicut radi.v fruticcni et fons flui'iuni et sol
1. Saint Hippolyto. c. Sud. ',: Il etc. — D'ailleure ce mot se trouve déjà dan.s saint Justin, iiial. X8lin, cf. 1 Ap. 3G sq.
'1. M. StitT (HoUex vnd Loijos Lehrc TerluUtam, p. 72 s(j.) ar.uuiaoutant contre M. llarnuck, nie la j)rovenance juridi<|ue de cette expression, et l'influence du droit romain sur la cliristolofrie de Tertullien : il devrait tout aux Pères apologistes. Nous reconnaissons que Tertullien a surtout mis en œuvre des concepts élaijorés par les penseurs du deuxième siècle, mais nous ne croyons pas qu'on puisse contester soit l'influence prépondi-rante de ce puissant esprit sur la mise en formule d(> la tliéoloj.'-ie occidentale, soit le caractère juridique des expressions qu'il emploie pour préciser la docti-ine sur Dieu et le Christ.
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radium... Nec dubitaverim filium dicere et radicis fruticem et fonds fluviitjyi et solis radium; quia oninis ori^o parcns est, et omne quod ex origine profertiir progenies est; multo magis Sermn Dei, qui ctiani proprie nomen Filii accepit... Omne quod prodit ex aliquo, secundum sil ejus necesse est de quo prodit, non ideo tamen est separ aluni. Secundus autem ubi est. duo sunt. Et tertius ubi est, très sunt. Tertius enim est Spiri/us a Deo et Filio, sicut tertius a radiée fructus ex frutice, et tertius a fonte rivus e.ifîumine, et tertius a sole apex ex radio. Nihil tamen a matrice alienatur, a qua proprietates suas ducit. Ita trinitas per consertos et connexos gradus a Pâtre decurrens et monarchiae nihil obstrepit et oeconomiae station protegit. La Trinité est établie par cet argument et d'autres semblables; ainsi, 11 : Non passe unum atque eundem videri qui loquitur et de quo loquitur et ad quem loquitur. Parfois il est vrai l'argument manque le but. Ainsi Tertullien ségare en croyant trouver dans les expressions même de saint Luc 1. 35 une preuve de la distinction des personnes. 26 : Spiritus Deus et Sermo Deus, quia ex Deo, non tamen ipse ex quo est... Multo magis Virtus Altissimi non erit ipse Altissimus. Mais ailleurs il souligne avec justesse et bonheur cette relation dorigine, méconnue par les monarchiens 28. et passim '.
3° La procession du Fils est décrite par Tertullien d'une manière qui nous paraît fort étrange, et qu'on ne peut bien comprendre sans le rapprocher des autres anciens théologiens du Verbe.
Laissons de côté Philon. avec lequel il ne présente que des
1. Les processions divines apparaissent dans le traité contre Praxéas (4 et 10) comme volontaires. Voiries textes cités ci-dessus (p. «3Gi. Bossuet (6' avertissement aux pi'olestants. l" p.. 34) s'applique à justifier Tertullien : « Le Fils de Dieu ne procède pas de son Père par une effusion aveugle, comme e rayon procède du soleil et le fleuve de sa source, mais par intelligence : et si vous appelez ici la volonté du Père pour exclure la nécessité, cette nécessité, que vous voulez exclure, est une nécessité aveugle et fatale qui ne convient point à Dieu ». — Sans contester la justesse de ces observations, nous croyons quune explication complète doit surtout tenir compte du caractère de la génération temporelle du Veibe, que Tertullien a seule en vue, et dont il va être question.
TlilMTÉ. DISTINCTION DES PERSONNES. 85
ressemblances lointaines. On trouve bien cliez Pliilon deux états successifs du Verbe divin, sinon deux Verbes distincts : d'une part l'intelligence divine (Ô£To<; Aovo; ., d'autre part une pensée ouvrière produite par Dieu au-dessous de lui, pour servir d'intermédiaire dans la création et le gouvernement du monde, et qui équivaut à la somme de toutes les idées particulières ôeToç Aôyo; xoctuottoiwv, vorjTÔi; xo'uao;, àp/sTUTtov Trapoî- 8£tY|Ji.a. àp)(^£TU7ro; d-ppay:?, loéa xcov loîljiv, TrpojTOYovo;, TipsaSuiaTo; Wîoïï Vîo'ç) '. Mais cette double conception du Verbe pensant et du Verbe pensé demeure fort éloignée de celle que nous avons rencontrée cliez Tertullien, qui d'ailleurs ne cite jamais le tliéosophe juif.
Tout autre est le concept des apologistes chrétiens du II' siècle, dont Tertullien continue la lignée -. Un trait com-
1. Cf. Henry Soulier, La duclrine du Lo;/os chez Philon d'Alexandrie (Turin, 187(3], p. 63 sq., p. 71 sq. — Jean Rinille, Le Logos d'après Philon d'Alexandrie (CJenève. 1S77) p. 26 s(|. — Zellcr, Die Philosophie der Griechen 3, 3'» Theil, 2'" Abt., (Leipzig, 1S81), 2, 3, p. 338418. — James Drummond. Philo Judaeus (London, 1888) t. 2, book 3, c. 6, p. I5(i-273.
2. La doctrine des Pères anténicéens sur la Trinité a été attaquée parles Sociniens (voir entre autres Christophe Sand, Nucleus historiae ccclcsiasticac, Amsterdam 1668) ; défendue par l'anglican George Bull dont le livre {Defensio fidei Nicaenae, 2" éd. Oxford, 1688), malgré des inexactitudes de détail, mérite encore d'être consulté. Bossuet {& avertissement aux proteslanls) lui donna son suffrage. — Petau avait eu pour les Pères anténicéens, en son 1. 1 De Trinitale. des sévérités qu'il atténua dans sa préface. (Pour Tertullien, voir /. 1, 5 ctpraef. 5). — On peut consulter : Dom Bernard Maréchal, Concordance des saints Pères (Paris, 1739, 2 in-t); Newnian, Histoire du déreloppement de la doctrine chrétienne (trad. fr. Paris, 1848) c. 8, s. 1, p. 400 sq.; Franzelin, De Deo trino, thèse 10, seq. ; Schwane, Histoire des dogmes, trad.fr. (Paris, 1886) 1. 1. Signalons enfin, connue souvenir d'une controverse n'cente, un article de la Heime des sciences ecclésiastiques, t. '16 (déc. 1882) p. 481-539, où l'abbé (depuis Mgr) Duchesne relève les téméi'ités d'un adviTsairc, sans d'ailleurs aller au fond de la question présente.
L'histoire du Logos a été é-criti' ]iar .Max llrinzi', Die Lehre vom Logos indrr grierhischen P/i iloso/yhie {Olâonhur}:, 1872) et par Anathon Aall : Geschichte der Logosidee in der griechischen Philosophie (2 vol., Leipzig, 18!X)) : voir sur Tertullien, t. 2, p. 371-380. — Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail des inlluences très complexes qui déterminèrent sur ce point l'orientation de la pensé-e chrétienne. On |)eut lii-e la dissertation très insti'uctive de M. R. lU'ilzonstein, Zicei rrli;/ionsgeschichtliche Fragen, nack ungedrucklen grierhischen Texten. (Strassburg, 1901), 2" partie, p. 47 sq. — Rappelons J. Stiei-, Die Gottes und Logos Lehre Tevtullians ; ji. 65 sq.
86 TJncOLOGlE DE TEIlTt I.LIKN.
mun à ces Pères est la théorie de la génération temporelle du Verbe, théorie qui, ébauchée par saint Justin, reproduite, avec des nuances diverses, par Tatien et Athcnagorc, trouve sa formule la plus claire dans saint Théophile d'Anlioche, par la distinction du Xdyo? Evôiâôetoç et du Xo'yoç Trpocpoptxdç. Philon avait emprunté aux stoïciens cette terminologie, qu'il appliquait à lanalyse du verbe humain ; Tliéophile d'Antiochc lu transporte dans le domaine divin. Saint Hippolyte et ïertullien reprirent la môme donnée, pour la développer encore. Chez ce dernier, le Aoyo; EvSiotOsTOi; (Verbe latent au sein de Dieu) s'appelle /?a^/o; le Adyo; Tupocf/opixo; (Verbe externe dans la création) s'appelle Sermo. Sa doctrine peut être réduite en système, et commentée à l'aide des théologiens grecs; d'ailleurs nous négligerons les détails qui séparent ces auteurs, pour nous attacher aux parties communes qui éclairent la pensée de Tertullien.