‹ La théologie de TertullienChapitre 86 sur 455 · TIUMTK. — HIÉRARCHIE DES PERSONNES · texte numérisé non relu

TIUMTK. — HIÉRARCHIE DES PERSONNES

Tertullien n'aurait donc rien que de normal, sil ne renlermait ces expressions étonnantes : derivatio totius etporlio. On les retrouve encore, 14 (au sujet des théophanies) : Consequeiis erit ut inçisibilem Patrem intellegamas pro plenitiidine majestatis^ visibilein çero Filiuin agnoscamus pro modula derh'ationis ; et 26 (au sujet de Luc. 1, 35) : Dicens autem Spiritus Dei,... non direclu Deum nominans, porlionem lotius intcllegi vo~ luit, quae cessura erat in Filii nomen. Et plus loin : Quod Deus Dei tanquam substantiça res, non erit ipse Deus, sed hactenus Deus qua ex ipsius Dei substantiel, qua et substantiel est et ut portio aliqua totius*.

La saveur subordinatienne de ces expressions est indéniable. Toutefois n'oublions pas qu'en les employant Tertullien proteste énergiqnement contre toute doctrine émanatiste qui séparerait le l?ère du Fils iPra.v. 9. 11 et passim; ci-dessus p. 73). Si le Fils peut s'appeler une portion de la substance paternelle, il ne laisse pas d'avoir part à la même plénitude (Voir 3 M. 6 : Non negans enini Filiiim et Spiritum et substantiani Creatoris esse Christian ejus, eoncedas necesse est eos qui Patrem non agnovei^intnec Filiam agnoseere potuisse, per ejusdeni substantiae condicionem, eujus si plenitudo intellecta non est, multo magis portio, certe qua plenitudinis consors). Les comparaisons connues du soleil et du rayon, de la source et du fleuve, de la racine et de la tige indiquent comment on peut essayer de commenter ces passages et d'autres semblables-.

En particulier, pour ce qui concerne les théophanies, il est nécessaire de préciser la pensée de Tertullien, si l'on veut lui être équitable. Il n'a nullement prétendu que, selon la divi-

Ariun., Clirys. Uuia. 71., Ilihir. Trln. 0, Epiplian<\ et autres, ap. Petau, de Trinitale :i, 2. — Ou i)Ourrail coucevoir i|uelque doute sur la pensôp de Tertullien, parcn' qu'il apporte aussitôt après un texto relatif au Vorbe incai'né, l's. N, G: //linoralus... ntudicitm quidrilra angelos. Mais on réalité, dans ses nombreuses allusions à co texte, Tertullien ne considère pas tant la nature luiiuaine du Cliristciue la condition du Clirist, abaissé en terre. Par ailleurs il tient la nature liuniaine pour supi'rieuro à la nature ang('liquc (voir i M. 8). — Comparez l'rax. Ki, et surtout 2:! : minuravil Filium modicum dira anf/clos, ad lerram demiltendo. Voir irifra cli. III, ;' .'!, p. 155.

1. Sur ce concept économique de la Triuili-. voir Stier, \). 95 sq.

2. Voir les distinctions i)récises de Uull. 2, 7, 5. — Hossuet,/. r. Klet 15.

102 THÉOLOGIE Di; TEIH LLLIEN.

nité, le Père fût seul invisible et le Fils visible; il dit au contraire expressément que le Fils n'est pas moins invisible que le Père, Prax. 14 : Dicimiis ciiiin et Filium sua noniine catenus invisihileni qiia Sermo et Spiritus Dei ex substantiae condicione jam nunc, et qua De us et Sermo et Spiritus Dei. Mais il ajoute, d'accord avec la plupart des Pères anténicéens', que, dans les Tbéopbanies de l'A. T., le Fils, en sa qualité de messager du Père, apparut seul visiblement et préluda ainsi à rincarnation. A cet eiïet, le Fils, invisible en sa propre substance, empruntait des apparences sensibles, et parfois un vrai corps humain [Prax. 14. 16; 2 M. 27; 3 ^/. 9. 10; 5 J/. 19; c.C. 6). Cette doctrine, exploitée par les Ariens, fut combattue par les Pères du quatrième siècle^, et disparut de l'enseignement catholique ; d'ailleurs elle ne mérite pas tous les anathèmes dont on accablait Tarianisme, d'autant qu'elle n'exclut pas l'opération commune des trois personnes divines dans la manifestation d'une seule d'entre elles. Petau, interprète de la tradition postnicéenne, raille ceux qui ne voient partout que théophanies du Verbe ^. Le fait est que cette théorie manque de fondement scripturaire : c'est là son plus grand tort. D'ailleurs elle nentame pas le concept fondamental de la Trinité.

La formule adéquate à la pensée de Tertullien reste difTicile à trouver, et peut-être ne la faut-il pas chercher trop précise, pour cet esprit plus remarquable par la fougue dialectique

1. Saint Justin, 1 Ap. 03; Dlal. 56-(3(); 127; saint Irénëe. A, 6, 3, 5-7; 1, ,'0, 4. 5. 11; saint Théopliile, 2, 22; Clément Alex., Paedag. 1, 7, p. 110- 111 (éd. Paris.); Slrom. 4, p. 537 ; 5, p. 5(32; 6, p. 643-644; 7, p. 733; \ovatien, De Tri». 25. 26.

2. Par exemple saint Ambroise. L. 2 in Lucam : Invisibilis enim Pator, sed et Filius invisibilis secundum tlivinitatem : Deum enim nemo vidit unquam. Cum orgo Filius sit Dous, in oo utique quod Deus est Filius non vidotur. — Saint Augustin cite ce texte (Ep. 111), et expose la même doctrine en son livre 2 De TrinUate.

3. Petau, De Trin. 8, 2, 13 : Divinare illos puto qui, quotios insignis aliqua functio agitur, Filii ubiquo personara introducunt, ac neque personis cetei'is neque angelis prodeundi copiam faciunt. — Bull (4, 3. 15 tin) demeure attaché aux Pères anti'nici'ens sur la question des apparitions du Verbe. — Sur l'exégèse de ces tliéophanies, voir le li. P. Lagrange, L'Ange de Ja/iré, dans Revue Biblique. 19l»3, p. 212 sq.

TRIXni:. — HIERARCHIE DES PERSONNES. 103

que par la netteté des concepts. On a justement observé * qu'après Téclosion des théories modalistes, sa doctrine sur la Trinité, où il réédite la génération temporelle du Verbe, constitue un anachronisme : le fait est qu'il se meut dans le sillage des anciens apologistes ; il ne faut pas attendre de lui une initiative intellectuelle assez ferme pour tracer une voie définitive à travers des idées si hautes et encore si neuves. D'une part il a voulu venger, contre les monarchiens, la Trinité des personnes divines ; d'autre part il craint tout ce qui paraîtrait compromettre la majesté du Dieu unique. Entre ces deux positions bien sûres, il cherche, avec plus ou moins de bonheur, à marquer la ligne du dogme. Son langage est tranchant et, à considérer sa teneur objective, parfois grossièrement inexact; mais .ces faiblesses de détail n'atteignent pas le fond du mystère. La critique doit lui savoir gré d'un effort généreux, et ne pas porter dans la discussion de ses écrits les précisions dogmatiques de la théologie postnicéenne.

Page 1