L HOMME. — NATURE DE LAME
sur les mains, sur les pieds, si elle n'avait aucune consistance ^ ?
Un autre argument platonicien est tiré de la distinction entre les sens corporels et intellectuels. Làrne, dit-on, n'est pas un corps, car elle ne tombe que sous les sens intellectuels. Cette conclusion suj)pose encore un principe faux : c'est que l'objet des sens corporels est nécessairement corpoi^el. Principe démenti par l'expérience : le son, la couleur, l'odeur, objets incorporels, sont néanmoins perçus par l'ouïe, la vue, l'odorat. Et ne dites pas : c'est à raison de leur association à des corps. Car on vous répondrait aussitôt : l'âme, pareillement associée à un corps, n'est cependant perçue que par l'intelligence. Donc le principe invoqué ne vaut pas.
Encore un argument, dont les platoniciens font grand état. Les corps veulent une nourriture corporelle; l'âme se nourrit de science, objet incorporel. Ici la médecine proteste. Le médecin Soranus, auteur de quatre volumes sur l'âme et très au fait de tout ce qu'en ont dit les philosophes, affirme que l'àme use d'aliments' corporels, qu'il fa'it lui en fournir pour la sustenter et qu'en les lui refusant totalement, on l'oblige à sortir du corps. l3'où il conclut à sa nature corporelle. D'ailleurs il lui refuse l'immortalité; mais Soranus n'était pas chrétien. Qu'un philosophe tente la contre-épreuve, et qu'il essaie de soutenir l'àme d'un mourant avec une infusion de platonisme ou des miettes d'aristotélisme ! Et enfin, que dire de tant d'âmes rustres et barbares, qui. sans avoir jamais participé au banquet de la science, font preuve d'un robuste bon sens, et vivent fort bien sans philosophie"? La science est une parure, ce n'est pas un aliment. Au reste, Tertullien accorderait volontiers aux stoïciens que les beaux-arts sont chose corporelle ; et si une fois l'on admet l'alimentation corporelle de l'âme, sa nature corporelle ne saurait faire difficulté.
Mais les philosoplics ouvrent de grands yeux et ne voient
1. Cot arguiaont et los suivants s'inspirent de la pliysique stoïcienno. Diog. Laërci", 7, 1, 56 : nàv yàp tô Ttoioûv (7(ip.â èffTi. — D'ailleurs les ('•pieuriens aussi admettaient l'axiome physique dont Tertullien emprunte l'expression à Luerèee, 1, .'îO 1 : Tangei-i," enim et langi nisi corpus nulla potest res (5, lin. De même 1 .1/. N).
il(3 Tiii:oLOGn: de Ti-mui.LiiiN.
pas plus loin que le bout de leurs pieds. Chrysippe a bien pu déclarer impossible Funion de deux corps ' , malgré tant d'exemples que la nature met chaque jour sous nos yeux. Que de fois une mère porta dans son sein non seulement un enfant, mais deux, mais trois! Le droit civil mentionne telle femme grecque qui mit au monde cinq jumeaux. Ainsi les corps se compénètrcnt : la génération met tous les jours sous nos yeux cette prétendue impossibilité. Qu'on cesse donc de l'objecter à l'association du corps avec l'âme corporelle.
Non content de presser par d'aussi étranges analogies l'école spiritualiste, Tertullien croit découvrir- dans ll'^vangile (Luc. 16, 23 sq.) un argument décisif pour la corporéité de l'âme. L'âme du mauvais riche est torturée par la ilamme ; elle implore pour sa langue desséchée la goutte d'eau qu'y ])eut laisser tomber le doigt du juste Lazare. Qu'est cela, sinon l'indice d'un châtiment corporel ^? Il vous plaît d'y voir une figure. Soit. La figure elle-même dépose en faveur de la réalité. Car il faut bien admettre que cette âme est captive, qu'elle souffre. Il faut bien admettre que les âmes des patriarches, visitées par le Christ après sa mort, étaient quelque chose et quelque part. Qu'il s'agisse de feu ou du sein d'Abraham, de châtiment ou de récompense, l'âme qui en est le sujet existe, et elle est corps. Car seul un corps est susceptible de ces impressions.
Corps d'une nature à part', assurément; mais entre les corps mêmes, combien n'observe-t-on pas de diversité? Empé-
1. Chryslppus... duo in uauin corpora negavit. — Assertion fort surprenante, car Chrysippe ne niait point, tant s'en faut, la compénétration des corps. Voir les textes cites par J. d'Arnim, Stoicorum veterum fragmenta. t. 2 (Leipzig, 1902), 2, 1, 11, p. 151 sq.; surtout Alexandre d'Aplirodisias, De mixtione, p. 216 Bruns {ib., p. 154-155). La \i.'<.l\z v-aô' "olov était d'ailleurs un lieu commun de la physique stoïcienne. La leçon ne paraît ])as douteuse; j"ai coUationné sur ce point le codex Agobardinm, p. 119 recto. Tertullien a vraisemblablement en vue l'opinion stoïcienne mentionnée .4». 25, laquelle contestait l'animation du fétus dans le sein maternel.
3. Tertullien n'a pas créé cette idée : elle est au moins en germe dans saint Irénée, 2, 34, 1. Sous une forme beaucoup moins matérielle, on la retrouve dans les récents Tractalus Origenis de libris SS. Scripturarum, Tr. 1, p. 7.