Les nombreux textes de l'Écriture qu'invoquaient
les réformateurs et fiont plusieurs paraissent étonnants à première vue, sont aisés A expliquer. D'une part, ces passages, comparés à d'autres parfaitement clairs, doivent s'entendre dans un sens figuré; et d' utretpart, la manière particulière dont Dieu permet le péché, est telle, ainsi que nous le montrerons, qu'elle nous autorise à parler dans un sens également figuré, comme si l'existence du péché dépendait de lui sous une foule de rajtports, cf^mme s'il le prj^parait, l'amenat et l'ordonnait positivement. Quelquesunes de ces expressions figurées sont très-simples, comme celle-ci de l'oraison dominicale : Et ne nos inducas in tentationem, c'est-à-dire, d'après saint Augustin (Epist. lxxxix, n. 5), ne nos inferri deserendo permittns. D'autres, comparées à notre langage habitue!, sont très-hardies et se trouvent encore renforcées par des tournures hébraïques (comme l'impératif peur le futur,, des particules d'intention pour de simples particule;- de conséquence).
151. — IV. Ainsi, d'après ce qui a étc'; dit, toute la conduite de Dieu relativement à la naissance du péché, et surtout à la naissance et la continuation du vouloir et de la direction coupables de la volonté, n'est qu'u;ie permission, une tolérance. Mais cette permission présente en Dieu un tout autre caractère que dans la créature : on peut l'appeler une permission souveraine, ou un acte de l'autorité sotiveraine do Dieu.
152. — Ainsi, 1" Lieu n'etit pas généralement obligé d'eœijêcher le mal, même quand il le peut, parce qu'il a le po avoir de faire servir chaque péché aux vues ideines de sagesse avec lesquelles il gouverne le monde. 2* En fait, il peut empêcher toute espèce de péché, ainsi que les causes qui l'influencent, en vertu de son pouvoir sur la volonté créée, et par conséquent faire dépendre l'origine de chaque péché de sa permission. 3° Dieu peut décider qu'il permettra tel péché en punition d'autres péchés déjà commis, soit en n'empêchant pas un nouveau péché, de même qu'il n'a pas empêché un premier, soit en retirant ou en n'accordant pas au pécheur le secours spécial qu'il lai avai^ accordé ou qu'il était prêt à lui accorder avant le premier péché.
4" Dieu a le droit et il est en état de décider qu'il per-
mettra tels péchés afin de se servir de leurs suites pour réaliser quelques bonnes intentions. 6'^ Enfin, 11 est au pouvoir de Dieu de faire en sorte, par une influence Interne ou externe, directe ou indirecte, que la volonté coupable se manifeste au-dehors ou s'exerce au-dedans précisément de la manière qu'il le veut, pour les fins qu'il se propose dans sa sagesse.
DÉVELOPPEMENTS
153. — Ad i. Voyez Bon c. vent., in 11.^ dist. xxiii, art. i, quaest i; Bellarm., loc. cit., c. xviii : « Dicet fortasse ali- » quis : Qui gladium prsebet ei quem scit illo maie usurum, » sine dubitatione peceat, etiam si potuerit ille gladio bene » uti, si voluisset; cur igitur non peceat Deus concursum » suum iili adjungens, quem scit eo ad peccandum abusu- » rum ? Respondeo liominem qui praebet gladium ei quem » scit maie usurum, ideo solum peccare, quia tenebatur » impedire malura, quod sciebat eventurum, :um tam facile » potuisset ; Deum autem non teneri ad mala impedienda, » quae certo novit eventura ; tuni quia summus provisor est, » tum quia potest ex nialis elicere bona, tum quia sequum » est ut naturas conservet neque eis deneget auxilium, sine » quo operari non possunt, tum denique quia, si Deus » omnia mala impedire vellct, plurima bona mundo dees- » sent, cum fere niliil sit in rébus creatis quo non aliqui » abutantur. Quid? quod etiam in rébus huraanis non peceat » magistratus, si meritricibus certum locum urbis incolen- » du-n attribuât, quamvis certo sciât eo loco ipsas non bene » usures; potest enim permittere minus malum, ut majora » impediantur. » (Voy. aussi livre II, n. 590.)
154. — Ad 2. Le non impedire peccatum de la part de Dieu signifie, surtout dans la langue de saint Augustin, non adjuvare, parce qu'il pourrait empêcher le péché en influant plus fortement sur la volonté, — non adjuvare signHie deserere, abandonner la personne qui agit pour la laisser à elle-même. Mais on ne doit pas, surtout quand il s'agit d'un péché qui n'est pas en même temps la peine d'un autre péché, on ne doit pas l'entendre en ce sens que la créature commette, et commette nécessairement le péché par suite de ce refus ; cela veut dire que s'il n'y avait pas refus, le péché serait
infailliblement évilé. Ainsi le non adjuvare, le deserere, n'est pas absolument un non adjiivare et non assistere, mais un nmius adjuvare, minus assislere, et encore ce n'est pas un minus adjuvare, quani Deus deberet, ou quam homini necessarium est ut ipse peccntum vitare possit, mais un minus adjuvare quam Deus adjuvare posset, ou quam ut peccatum actu vitetur.
155. -~ Ad'S. Le passage suivant de saint Paul prouve que Dieu peut se décider à permettre un péché en vue de punir un péché précédent : Propter quod tradidii (reliquit sibi ipsis) eos Deus in proprium sensum. (Rom., I, xxiv.)
Les théologiens discutent entre eux sur ce qui constitue proprement, dans le cas actuel, la punition. Est-ce le refus des grâces qui préserveraient d'un péché ultérieur, par conséquent quelque chose qui le ^'recède? — Sont-ce les suites humiliantes et onéreuses qui sont liées intérieurement ou extérieurement au péché suivant (comme la douleur de l'âme dans l'envie)? — Est-ce enfin le péché lui-même? Saint Thomas * n'admet que la première et la seconde hypothèses ; saint Bonaveiiture^ admet la dernière, en tant que le péché ultérieur n'est pas considéré au point de vue de la faute même et sous le rapport actif, mais au point de vue du désordre contenu dans l'acte coupable, inhérent au pécheur qu'il déshonore et rend déplaisant aux yeux de Dieu, parce qu'il apparaît alors non comme un mal de Dieu provenant du pécheur, mais comme un mal du pécheur luimême non voulu par lui.
Cependant Suarez 3 remarque que cette peine se 'listingue essentiellement de toutes les autres sous une foule de rapports et qu'elle n"est pas celle qui est proprement et directement exigée par le premier péché, autrement le péché qui est à punir ne se trouverait point r'^iparé ou ramené à l'ordre. Le plus cruel châtiment en ce genre, c'est l'aveuglement et l'endurcissement du pécheur. La manière dont l'Ecriture sainte s'exprime à ce sujet semblerait dire que c'est Dieu lui-même qui endurcit le pécheur. Cet endur-
' Thom., quaest. Lxxxvn, art. ii.
"Bonav., in II, dist. xxxvi, art. i, qusest. i; Breviloq., part. III, cap. x, De origine et qualitate pœnaliuin peccatorum ; S. Thomas , De malo qutest. I, art. iv.
' Suarez, De pecc, disp, vu, sect. u.
cissement de la part de Dieu peut s'entendre en plusieurs seîJS, comme l'établit Bécan, loc. cit., cap. vi, qusest. iv ; « 1) Quia Deus permittiL indurari liominem , non prseve- » niendo euni sua gratia, quae indurationem cordis prolii- » beat; 2) quia Deus non dat jam indurato graiiam, qua » durifies molliri et ipse inflecti ad bonum possil ; 3) quia » ipsa patientia et longaniniitas, qua peccatorem tolérât, » est occasio, ut peccator magis induretur in suis peccatis ; » 4) quia praeterea Deus muiia circa peccatorem facit vel » permittit (sive bona sive mala), e quibus capit ipse occa- » sionem magis obdurandi corsuum. »
156. — Ad 4. Voy. Hugo Vict., lib. I, De sacr., part, v, c. XXIX : « De illo autem modo divina3 moderaiionis, que » malas etiam voluntates... ad suum arbitrium tempérât et » inclinât, hoc sentiendum est ut credatur Deus malis » voluntat!bu:s non dare corruptionem, sed ordinem. Et » infra : Voluntati malse vitium est ex ipsa quo mala est, » ordo autem ex Deo est quo ejus velle sive ad hoc sive ad » aliud est... Potest ergo voluntas mala in se ccrrumpi et » resolvi per proprium vitium quod ei aliunde nun datur ; » sed non potest per velle extra se prsecipitari, nisi qua ei » via aperitur. »
157. — Ad 5. Voyez Thom., in ep. ad Rom., lect. 3, ad verba : in hoc ipsum excitavi te (Pharaonem). « Sed a'iquid » amplius (scilicet ultra permissionem malse voluntatis) » videtur rnihi in hoc esse intelligendum quia videlicet » insfinctu quodam interiori moventur homines a Deo ad » bonum et ad malum. Unde Augustinus dicit in lib. De » gratia et lib. arbitr., c. xx : Quod Deus operatur in cordi- » bus ho;uinum ad inclinandas eorum voluntates, quocum- » que voluerit, sive ad bona pro sua misericordia, sive ad » mala [iro meritis eorum. Unde et Deus dicitur sœpius » suscitare aliquos ad bonum, secundum illud Dan. xiii : » Snscitavit Deus spiritum filii junioris. Dicitur etiam susci- » tare aliqaos ad malum faciendum , secundum illud » Isa!., XIII : Suscitabo :.!edos, qui sagittis parvulos înterficiant; » aliter tamen ad bona, aliter ad mala. Nam ad bona incli- » nat hominum voluntates directe et per se, tamquam auc- » tor bonorum ; ad malum autem dicitur inclinare vel » suscitare homines occasionaliter , in quantum scilicet
» Deus homini aliquid proponit vel interius vei exteritis, » quod, quantum est (3e se, est inductivum ad bonum, sed » liomo propter suam malitiam perverse utitur ad malum : » supra cap. secundo : Ignoras, quoniam benigniias Del ad » pœnitentiam te adihicit; secundiim autem durlliam tuam et » cor impœniteiis Ihesaurizas tibi iram in die irœ;ei Job. xxiv : » Dédit el Deus locum pœnitentiœ et ille abutitur eo in superbia. » i:;t Si niliter Deus", quantum est de se, interius instigat » hominem ad bonum, puta regem ad defendendum jura » regni sui vel ad puniendum rebelles ; sed hoc instinctu » bono malus liomo abutitur secundum malitiam cordis sui. » Et hoc i)atet Isai. x., ubi dicitur de Assur : Ad fjentem » fallacem niittam eum, contra populum fiiroris niei mandabo » illi ut auferat spolia, etc. Et post : Ipse autem non sic arbi- "» trabitur, et cor ejus non Ha œstimabit, sed ad conlerendum » erii cor ejus. Et hoc modu circa Pharaonem accidii, qui, » cum a Deo excitaretur ad regni sui tutelani, abusus est » hac excitatione in crudelitatem. »
Sur les raisons positives pour lesquelles Dieu permet généralement le péché dans le monde, voyez ci-des«us, livre II, n. 615 et suiv.
158. — V. Puis donc que Diei n'excite en aucune façon la créature au péché, mais que ia créature, en se décidant à le commettre, se soustrait à la loi de Dieu et à son influence uniquement dirigée vers le bien, il s'ensuit que la créature en est la cause pancipale et première. Ce qui fait que le péché est absolument répréhensible, c'est que la cr ature a la prétention d'agir comme si en général elle était une cause première et non une cause seconde, de faire quelque chose dont Dieu ne soit pas la cause première. Le libre arbitre de la créature est d'autant plus la cause première qui détermine l'existence du péché, qu'avant le premier péché il n'y avait en elle aucune inclination au mal.
159. — VI. Encore que toute créature soit en elle-même capable de faillir et que chacune puisse tomber dans le péché par elle même et par elle seule, en fait cependant il existe entre les péchés qui se commettent un lien de causabilit} tel, que le péché des autres homm-^s a son point de départ dans le péché du premier homme, le péché du pre-
mier nomme dans le péché des anges et le péché des anges dans le péché du premier d'entre eux. Ainsi le péché tel qu'il se produit sur la terre, ne ^ eut être pleinement compris que dans cette hiérarchie, qui remonte Jusqu'à l'origine de !a création. Cette façon de rattacher le mal à une puissance unique qui agit depuis l'origine du monde et qui trouble i'ordre et les œuvres de Dieu, dont le premier représentant s'est posé le rival du Très-Haut et qui 1' -st réellement à sa manière, comme première cause du mal dans un sens éminent, cette conception domine toute la théorie chrétienne de l'origine et de l'efllcacité du péché.
C'est là le germe profond de véiités que le paganisme a si affreusement défigurées en imaginant un premier principe du mal incréé et non d.^venu tel par l'abus de la liberté. De là l'opinion des Perses et le summum ^nalmn des manichéens.