CHAPITRE III
CONFORMITÉ DU MONDE AVEC LES IDÉES DIVINES ET AVEC DIEU, LEUR IDÉAL. — CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ÊTRES CORRESPONDANT A CET IDÉAL. — LEURS VARIÉTÉS ET LEURS GRADATIONS. — ORDRE ET UNITÉ, PERFECTION ET BEAUTÉ DE L'ENSEMBLE DE l'UNIVERS.
Ouvrages à consulter : Voyez surtout Alex, de Halès, Part. II, quaest. i et suiv. ; S. Thom., I Part., qusest. xlvi-xlvii.
119. — I. Dieu n'a oas produit le monde à l'aveugle, mais selon un plan déterminé; il en a fait l'expression d'une idée divine, en même temps que l'expression d'une idée artis-
tique, car la fin dernière du monde n*est pas une fin d'utilité, mais la réalisation d'une œuvre bonne et belle en ellemême. Or, comme les idées divines ne peuvent avoir pour objet que l'imitation de l'idéal, qui est Dieu même, et que le inonde a précisément pour objet de représenter au dehors la beauté et la magnificence divine, le monde doit être, dans son ensemble comme dans ses détails, un rayonnement de réclat et de la splendeur suprême (voy. ci-dessus § 94).
120. — De ce rapport de Dieu avec le monde il suit nécessairement, d'abord en ce qui regarde la constitution générale des diff*érents objets qui le composent, qu'ils doivent, en tant qu'ils tiennent de Dieu ce qu'ils sont ou ce qu'ils deviendront, lui ressembler en quelque manière ; ils ne peuvent donc être que bons et beaux. Toutes les imperfections par lesquelles la créature est dissemblable à Dieu, et notamment le mal, qui la met avec lui en contradiction, ne viennent pas de Dieu, mais du non-être où se trouvait originairement la créature et d'où elle n'est sortie que parce que Dieu l'a transférée dans l'être.
Quant aux imperfections qui sont inhérentes à la créature depuis qu'elle est sortie des mains de Dieu , et qui ne résultent pas d'une défectuosité dans l'application des causes créées, elles n'empêchent pas la créature d'être bonne et belle à sa manière ; ce qui ne veut pas dire qu'elle doive de prime-abord être parfaitement bonne et belle, c'est-à-dire posséder actuellement ou atteindre par elle-même toute la beauté et la bonté qu'elle peut et doit acquérir. De là vient que l'Ecriture, dans le récit de la création, dit de chaque œuvre particulière : Et vidit Deiis, quod esset bonum, et (Gen.,i, 31) de toutes les œuvres ensemble : Viditqiie Beus cimcta quœ fecerat, et erant valde bona (bonum, dans les Septante, est rendu par xaXov).
DÉVELOPPEMENTS
121. — Les principales imperfections inhérentes à chaque créature en regard du Créateur et aux propriétés négatives qui leur correspondent en Dieu (voyez livre II, n. 102-103), sont le défaut de simplicité, leur caractère fini et changeant, leur coordination à d'autres êtres, la localité et la temporalité. Ces défauts sont plus ou moins sensibles sui-
vant les différentes classes d'êtres. Ils n'ont été traités ex professa et dans leur généralité que par Alexandre de Halès» loc. cit., quaest. vi-ix.
122. — Les scolastiques, marchant sur les traces de saint Augustin, font consister la ressemblance des créatures à Dieu, ainsi que leur beauté et leur bonté, sartout dans trois éléments positifs, correspondant aux trois faces de l'être divin qui se manifestent dans la trinité des personnes et qui offrent un certain reflet de la trinité dans les créatures. On les appelait modus, species et or do, et on les trouvait indiqués dans ce texte de la Sagesse, xi, 21 : Omnia in mensiira, numéro et pondère disposuisti. Sur la ressemblance de la créature à Dieu, voyez S. Thom., I Part., quœst. xlv, art. vu, et de longs développements dans saint Bonaventure, Breviloq.j Part. II, cap i : « Per lioc (le passage cité de la Sagesse^ xi) » ostenditur, quod creatura est eïïectus Trinitatis creantis » sub triplici génère causalitatis : efflcientis, sl qua est in » creatura imitas, modiis et mensura ; exemplaris, a qua est in » creatura veritas, species et numerus; flnalis, a qua est in » creatura bonitas, ordo et pondus. Quae quidem reperiuntar » in omnibus creaturis tanquam vestigium creatoris, sive » corporalibus, sive spiritualibus, sive ex utrisque compo- » sitis. Nam, quoniam principium perfectissimum, a que » manat perfectio universorum, necesse est agere a se, et » secundum se, et propter se, et quia nullo in agendo indiget » extra se, necesse est quod liabeat intentionem triplicis » causse respectu cujuslibet creaturse, scilicet effîcientis, » exemplaris et finalis. Necesse est etiam omnem creaturam » secundum liane triplicem habitudinem comparari ad cau- » sam primam. Omnis enim creatura constituitur in esse ab » efficiente, et conformatur ad exemplar, et ordinatur ad » finem ; ac per hoc est una, vera, bona — modificata, spe- » ciosa, ordinata — mensurata, discreta et ponderata; est » enim pondus inclinatio ordinativa. » Par rapport à la bonté de la créature, voyez S. Thom., I Part., qusest. Y,art. 5 : » Unumquodque dicitur bonum in quantum est perfectum : » sic enim est appetibile, ut supra dictum est. Perfectum » autem dicitur cui nihil deest secundum modum suae per- » fectionis. Cum autem unumquodque sit id quod est per » suam formam, forma autem praesupponat qusedam, et quse-
» dam ad ipsam ex necessitate consequantur ad hoc quod » aliquid sit perfectum et bonum, necesse est quod formam » liabeat et ea quae consequuntur ad ipsam. Prœexigittir » autem ad formam determinatio sive commensuratio prin- » cipiorum seu materialium seii efficientium ipsam ; et hoc » significatur per 7/?o^?/m ; unde dicitur quod mensiira modum » prœfigit. Ipsa autem for?iia significatur pers/j^ciem, quiaper » formam unumquodque iv specie constituitur ; et propter » hoc dicitur quod numerus speciem prsebet, quia difflnitiones » significantes speciem sunt sicut numeri, secandum Philo- » sophum, in viii Metaph. ; sicut enim unitas addita vel » subtracta variât speciem numeri , ita in difflnitionibus » differentia apposita vel subtracta. Ad formam autem conse- » quitiir incUnatio ad finem aut ad actionem, aut ad aliquid » hujusmodi, guia unumquodque, in quantum est actu, agit » et tendit in id quod sibi convenit secundum suam formam; » et hoc pertinet ad pondus et ordinem ; unde ratio boni » secundum quod consistit in perfectione, consistit etiam in » modo, specie et ordine. »
123. — III. La créature, étant essentiellement finie et bornée, ne peut imiter son idéal que d'une manière inadéquate et imparfaite. Il est donc non-seulement possible en soi, mais conforme au but de la création, qu'elle comprenne non pas une classe particulière, mais une grande variété d'êtres, afin que la perfection de Dieu s'y reflète de diverses manières et dans plusieurs directions. De là vient que le inonde ne représente pas seulement toutes les formes fondamentales de l'être et de la vie qu'on peut concevoir, spirituelles, matérielles et mixtes, mais qu'on découvre au-dessus et au-dessous de l'homme, dans le monde spirituel comme dans le monde matériel, une variété infinie de degrés et d'espèces de perfection subtantielle.
124. — Or, voici ce qui distingue, quant à leur ressemblance à l'idéal divin, les formes fondamentales de l'être et de la vie, aux deux extrémités de l'échelle des êtres, le monde spirituel et le monde matériel : les êtres spirituels sont une image formelle de Dieu, tandis que les êtres matériels ne sont qu'un reflet (vestigiiim) obscur de leur idéal. De plus, les êtres spirituels savent qu'ils sont l'image de leur idéal et
ils connaissent cet idéal ; les êtres matériels ne font que montrer et faire connaitre aux autres cet idéal. (Voy. livre II, n. 21 et suiv.)
L'homme, au contraire, rencontre en lui les deux formes de la représentation de Dieu (voyez liv. II, n. 156 et ci-dessous § 147) ; la forme inférieure est complétée et transfigurée par la forme supérieure, et de son côté la forme supérieure se déploie et se grave avec plus de variété dans la forme inférieure. Ce dernier résultat a lieu en ce que l'esprit de l'homme représente, comme principe formateur et vivifiant du corps, le rapport de Dieu au monde en tant que créateur, et en ce que, par la part que prend le corps à la génération d'un être nouveau de même espèce, il représente la fécondité générative de Dieu. Si dans les esprits affranchis d'un corps, l'image de Dieu est plus pure et plus noble, elle est dans l'homme plus complète et plus variée.
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125. — Il est de foi, d'après Gen., i, 1 et suiv., que Dieu a eu directement en vue et qu'il a directement établi la différence qui existe entre les êtres créés, en tant qu'elle est essentielle.
La Genèse, il est vrai, s'occupe avant tout de la création matérielle et de l'homme ; mais par cela même que l'homme a été créé de Dieu en tant qu'homme , il s'ensuit déjà que toute différence qui se trouve dans le royaume des esprits, auquel l'homme appartient par son âme, ne résulte pas seulement de la conduite diverse de ces esprits, comme l'enseignaient les origénistes *. On peut en conclure aussi que ce que la révélation enseigne sur les différents ordres des purs esprits se rapporte à des différences qui ne proviennent pas de leur activité particulière, mais de l'acte créateur de Dieu. Thom., loc. cit.
126. — La gradation des êtres du monde est magnifiquement décrite par saint Grégoire de Nazianze, Orat. xxxvi, n. 9-11, m Theophaniam (et, presque littéralement, Orat. xlv, al. xlii, in Pascha, n. 5 et suiv.) : « Quoniam autem bonitati » nequaquam satis erat sua ipsius solum contemplatione
i Voyez les canons contre les origénistes attribués au 5® concile, c . ii et suiv.
» moveri, sed bonum diffundi ac propagari oportebat, ut » plura essent quae benefîcio afflcerentur (id enim summae » bonitatis erat) : primum angelicas et cœîestes virtutes cogi- » tavit, atque illa cogitatio opus erat, quod Verbo conficie- » batur ac Spiritu consummabatur. Atque ita secundi splen- » dores procreati sunt, prixiii splendoris administri sive » intelligentes spiritus, sive ignem -velut materiae expertem
> et incorporeum , sive aliam quamdam naturam , quam » proxime ad lias accedentem, cas existimare opoi ;at. Ges- » tit quidem animus dicerrî ad malum immobiles, atque ad » bonum duntaxat agitationem liabentes, utpot(i Deum cir- )► cumstantes ac primario Dei fulgore coUucentes (hsec enim » inferiora secundariae illumination] s sunt). Verum ut non » omnino immobiles, sed segre mobiles existimem ac dicam,
> mihi persuadet ille ob splendorem Lucifer appellatus, qui » propter superbiam caligo et effectus est et nominatur, ac » subjectse ipsi rebelles potestates, quae per boni fugam
> mali factores facti sunt et nobis propinatores. Sic igitur,
> atque ob lias causas, intellectilis mundus ab eo creatus » est, quantum quidem ipse de his rébus pliilosopliari queo,
> exigua oratione res magnas expendens.
» Posteaquam autem primas creationis partes prseclare » constitutas vidit, alterum mundum materia constantem et » aspectabilern cogitavit, liane nimirum ex cœlo et terra et » his rébus quae eorum complexu continentur, coagmenta-
> tionem et concretionem, laudandam illam quidem ob sin-
> gularum partium elegantiam, verum laudabiliorem ob eam » quae ex universis exsistit, concinnitatem atque concor- » diam, alla re videlicet cum alla quadam pulchre qua- » drante, atque omnibus cum universis ad unius mundi » ornatum omnibus numeris absolvendum, ut illud ostende- » rat se non modo sibi ipsi cognatam et propinquam » natnram, sed etiam omnino alienam posse procreare.
> Divinitati enim propinquse sunt naturae mente prseditse, et » quae mente sola percipi possunt ; aliense autem prorsus » quaecunque sub sensus cadunt, liisque ipsis longius adliuc » remotae, quae anima prorsus et motu carent.
» Ita sane mens jam et sensus, sic inter se discreta, intra
> fines suos consistebant opificisque Verbi majestatem in » seipsis ferebant, taciti laudatores insignis opificii et celé-
» bres prsecones. Nondum autem utriusque temperatio ulla » erat, aut contrariorum mixtura, quse sublimions sapien- » tise et amplioris circa naturarum creationem varietatis » spécimen exliiberet ; necclum omnes bonitatis divitiae » notae atque spectatae erant. Cum igitur artifici Verbo taie » quid ostendere placuisset, animal unum ex utroque, hoc » est ex invisibili ac visibili natura, hominem fabricatur; » atque a materia quse prius J am creata erat corpus accipiens , » a se autem spiraculum inserens, quod quidem intellec- » tualem animam Deique imaginera Scriptura vocat, velut » alterum quemdam mundum, in magno parvum, in terra » collocat, angelum alium, mistum adoratorem, visibilis » naturse spectatorem, intellectilis mysten, eorum quidem » quse in t3rra sunt, r^gem, superis autem subditum, » terrenum etcœlestem, caducum et immortalem, visibilem » et intelligibilem, médium inter magnitudinem et liumili- » tatem ; eumdem, spiritum et carnem ; spiritum propter » gratiam, carnem ob superbiam : illud, ut maneat ac bene- » factoris gloriam prsedioet; hoc, ut vexetur ac per vexatio- » nés admoneatur et ob magnitudinem glorians erudiatur » atque castigetur ; animal hic gubernatum, atque alio » demigrans, et quod mysterii extremum est, per animi ad » Deum propensionem divinitatem consequens. Eo enim » mihi veritatis ille splendor, quem hic exiguë haurimus, » tendit ut Dei claritatem etvideam et sentiam, dignam eo » qui et constrinxit et dissolvet, ac rursum sublimius » colligabit. »
127. — IV. Nonobstant cette différence et cette variété essentielle, tous les êtres de la création sont réunis et condensés en un grand tout, de manière à former, par cette variété et cette diversité, les membres organiques de ce vaste corps. De même, en eff"et, qu'ils ont tous en Dieu leur commun principe, leur fin et leur idéal, et qu'ils ont aussi un rapport, une coordination commune avec le dehors; de même il est tout naturel qu'ils soient rapportés et ordonnés les uns aux autres, afin de pouvoir, par leur enchaînement et leur liaison réciproque, atteindre leur commun but d'une manière commune. Expression d'une idée générale, leur créateur les a destinés à représenter l'ensemble harmonieux de leur divin idéal. Si les êtres créés n'étaient pas ainsi
reliés entre eux, leur totalité ne formerait pas un monde, ni partant un xo(7;j.oç unique, un universum, et s'ils n'étaient que partiellement unis entre eux, on dirait qu'il y a différents mondes comme il y a différents êtres.
Or, la révélation ne parle que d'un monde, c'est-à-dire du € ciel et de la terre avec leur armée, » et tous les êtres dont elle parle sont incorporés dans ce monde.
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128. — L'harmonie générale de l'univers peut se comparer à l'organisme humain. Le royaume des esprits représente la tête, qui rayonne et domine sur tout le reste ; le royaume de la nature matérielle forme les autres membres, etrhomme,centrevivant de l'universalité des êtres, constitue le cœur du monde. Cela n'empêche pas que dans l'ordre surnaturel, au sein même de l'humanité, la tête n'apparaisse comme le centre du tout ; car l'humanité, unie au Verbe, l'emporte sur les anges en dignité comme en perfection spirituelle. Quant à son but, la glorification de Dieu, les Pères comparent l'ensemble du monde à un discours ou à un hymne à la gloire du Très-Haut ; chaque être ou chaque groupe d'êtres y est placé à son rang, et concourt par sa différence à la beauté de l'ensemble. La première comparaison, celle de l'organisme humain, a été développée par Platon, qui parle d'une « âme du monde. » C'est là probablement une de ces figures hardies et poétiques qu'il aimait tant et qui lui servaient à montrer que l'harmonie qui règne dans le monde est le reflet de l'idée générale que Dieu a voulu y exprimer.
C'est ainsi qu'il est dit dans l'Ecclésiastique, i, 10 : Sapientia effîisa super omnia opéra Dei. C'est là du reste le seul moyen d'expliquer les proportions mathématiques selon lesquelles Dieu, d'après le Timée, a formé l'âme du monde, d'exprimer les lois de la musique, le déploiement de l'âme du monde sous la forme d'une croix (X), qui rappelle la loi des séries de tons, nées du croisement des proportions ascendantes et des proportions descendantes, et enfin la position inclinée de l'écliptique vers l'équateur.
Au point de vue théologique, on peut dire aussi que le monde des anges est l'âme du monde universel, et l'homme