On ne peut nier cependant que les Pères ne
' prennent quelquefois le feu ou l'air dans le sens propre» comme un corps qui s'unit à l'esprit. Ils le font moins pour des raisons intrinsèques que parce qu'ils croient pouvoir ainsi mieux expliquer, d'une part, commen t les anges ont la faculté de se rendre visibles et d'agir visiblement, et d*autre part comment ils peuvent souffrir du feu sensible. Le premier point, qui s'applique aussi aux bons anges, saint Basile semble y faire allusion, lorsqu'il ajoute, après les paroles citées plus haut, de Spirilu saiicto, cap. xvi : « Qua-
» » propter et loco circumscribuntur et visibiles flunt, dum iis » qui digni sunt manifestantur in specie propriorum ipso-
^ » rum corporum (twv oîxsiwv «utwv (îw[Aàro)v 1). Ce point est
* Il est probable que ceux à qui on attribue des corps, propria corpora, ne j sont pas les anges, mais les hommes à qui ils sont apparus. La raison pour
encore plus vivement relevé dans le passage de Jean de Thessalonique (ci-dessus, n. 153).
Le second point donnait occasion d'attribuer aux mauvais anges un corps aérien, tandis qu'on imputait aux bons un corps lumineux. D'ailleurs, les Pères qui parlent formellement d'un corps des anges sont peu nombreux; les principaux sont saint Fulgence, loc. cit. (quant aux grands et savants hommes dont il parle, on ne les retrouve plus), et Claude Mamert, lib. III, De statu animœ. Saint Augustin, dans sa modestie, n'ose se prononcer, et c'est la raison décisive pour laquelle un grand nombre de Latins (Hugues de St- Victor, saint Bernard, le Maître des Sentences) se sont exprimés dans la suite, et peu de temps encore avant la définition du concile de Latran, en termes équivoques. Nulle part cette doctrine n'a été développée avec suite.
165. — La raison seule ne saurait prouver rigoureusement que les anges sont des êtres purement spirituels. Mais elle peut démontrer qu'un pur esprit est chose concevable, et que si les anges occupent dans l'échelle des êtres le plus haut degré qu'on puisse imaginer, ils doivent être de purs esprits. Les doutes exprimés par quelques théologiens modernes contre la possibilité de concevoir un pur esprit créé reposent sur une fausse idée de la nature de l'esprit; ils semblent croire que la pensée et la conscience ne se peuvent réaliser que dans un substratum purement matériel.
Voyez sur « l'échelle des créatures, » en ce qui concerne les anges, Raymond de Sabonde, tit. 218, et sur la négation moderne des purs esprits, Gloshner, Dogm., i, p. 262.
166. — III. De même que dans la substance des anges il n'y a pas à côté du principe spirituel un corps proprement dit, c'est-à-dire un organisme étendu dans l'espace, ni par conséquent une matière que l'esprit puisse transformer en un pareil organisme ; de même, on ne saurait admettre qu'il y ait dans les anges une matière qui serait une portion subs-
laquelle les anges peuveut devenir visibles ou être enfermés dans une forme visible, c'est que leur substance ressemble au feu et à l'air par sa subtilité, et qu'elle diffère de l'esprit dont il est ici question, en ce qu'elle est le sujet d'une influence qui lui vient de dehors, et qu'elle est par conséquent finie.
tantielle de leur être et dififérente de la forme qui la remplit et l'anime. On ne peut pas surtout concevoir une matière essentiellement distincte de la matière[corporelle : une telle supposition serait absolument arbitraire et nepourraitqu'em. brouiller les idées.
Les preuves qu'on cite à l'appui prouvent simplement que l'essence des esprits créés est douée d'une réceptivité multiple, comme l'est la matière par rapport à la forme des corps. Il en est ainsi, 1° en ce qui concerne leur être : ils ne le possèdent pas comme leur appartenant originairement, mais comme l'ayant reçu ; 2*" par rapport à leurs états et à leurs formes accidentelles, car ils sont sus-^eptibles de les recevoir ; 3° par rapport au déploiement de leur vie, car les esprits sont placés, quant à l'exercice de leur force vitale -naturelle, sous l'influence motrice d'un principe supérieur qui leur est intimeifiCnt présent (de Dieu), et, d'autre part, ils sont susceptibles de recevoir une force de vie surnaturelle qui n'a pas sa racine dans leur substance, et d'être ainsi par rapport à Dieu ce qu'est le corps par rapport à rame.
Telles sont les raisons pour lesquelles plusieurs Pères
disent que les anges, à la différence de Dieu, sont en quelque
sorte matériels ; de même qu'ils affirment, en ce qui concerne
ia limite de leur être et leur existence locale, qu'ils sont, en
*iLn certain sens, corporels.
DÉVELOPPEMENTS
167. — C'est l'opinion la plus commune parmi les théologiens {communissima) qu'il n'y a pas , chez les anges , de matière constitutive, dans quelque sens qu'on l'entende. Parmi les Pères, saint Augustin ^ se hasarde à dire, une seule fois, qu'on pourrait « peut-être » concevoir une telle matière pour l'âme humaine (et par conséquent aussi pour les anges) : « Si enim quiddam incommutabile esset anima, » nullomodo ejus quasi materiam quaerere deberemus; nunc » autem mutabilitas ejus satis indicat eam intérim vitiis » atque fallaciis deformem reddi, formari autem virtutibus » veritatisque doctrina, sed in sua jam natura qua est anima ;
' Ang., Be gen. ad litt., lib. VII, cap. vi.
» sicut etiam caro in sua natura quajam caro est, etsalute » decoratur et morbis vulneribusque fœdatur. Sed sicut haec, » excepto quod jam caro est, in qua natura vel proficit, ut » pulchra, vel déficit, ut deformis sit, habuit etiam mate- » riem, id est terram, de qua fleret ut omnino caro esset : » sic fartasse potuit et anima^ antequam eaipsa natura fleret, » quse anima dicitur, cujus vel pulcritudo virtus, vel defor- » mitas vitium est, habere aliquam materiam pro suo génère » spiritalem, quse nondum esset anima ; sicut terra, de qua » caro facta est, jam erat aliquid, quamvis non erat caro. » Boëce, Rupert deTuit et saint Bonaventure sont plus précis. D'ordinaire, cependant, saint Augustin ne parle que de l'opposition entre informitas et forma, et, qui plus est, forma accidentalis, et c'est aussi de là qu'il part dans le texte cité, et /oc. cit., lib. I, cap. v : « Non liabet informem vitam Ver- » bum Filius, cui non solum hoc est esse quod vivere, sed » etiam hoc est ei vivere, quod est sapienter et béate vivere, » Creatura vero, quanquam spiritalis et intellectualis vel » rationalis, quae videtur esse illi Verbo propinquior, potest » habere informem vitam ; quia sicut non hoc est ei esse » quod ^'ivere, ita nec hoc vivere quod sapienter vivere ac » béate vivere. Aversa enim a sapientia incommutabili » stulte ac misère vivit : quse informitas ejus est. Formatur » autem conversa ad incommutabile lumen sapientise Ver- » bum Dei, a quo enim existit, ut sit, utque vivat, ad illum » convertitur, ut sapienter ac béate vivat. » De même dans Confess., lib. XII : « Omne mutabile insinuât notitise nostrse » quamdam informitatem, qua forma capiturvel mutatur vel » vertitur. »
168. — IV. Après ces explications sur la substance des anges, on peut formuler ainsi la notion fondamentale de leur nature, ce qui les distingue essentiellement de l'homme, de l'âme humaine et de Dieu, ce qui contient la racine de tous leurs attributs essentiels et naturels : l'ange est une substance qui n'est ni composée de matière et de forme, comme l'homme, ni, contrairement à l'âme humaine, liée naturellement à une matière comme principe de vie, ou destinée à cette liaison. A la différence de la matière, on peut l'appeler une forme, à cause de sa perfection actuelle et active, et par
opposition aux formes dépendantes de la matière, on peut l'appeler, comme l'âme humaine, une « forme subsistante. » C'est donc, en d'autres termes, forma subsistens in se sola extra materiam ou separata a niateria, mais non une forme subsistant à la fois en soi et dans une matière, ou pure subsistens. Cependant, l'ange n'est qu'une forme subsistante € créée, » il ne subsiste que par l'être qu'il a reçu ; il n'est pas une « forme subsistante par soi et de soi, » ni, comme Dieu, une forme pure, dans le sens d'acte pur ou d'être subsistant.
6. Les attributs de l'être des anges, surtout leur incorruptibilité et leur rapport à l'espace : localité et mobilité.
Ouvrages à consulter : Ces attributs ne sont pas ordinairement traités par les théologiens dans un ordre systématique, et quelques-uns seulement le sont ex professa. Nous donnerons dans le texte les indications de détails. Voyez sur l'ensemble Suarez, lib. I, cap. X et suiv., et lib. IV.
169. — Comme la substance des anges, il faut traiter leurs attributs en les comparant, soit avec Dieu, soit avec l'homme ou avec l'âme humaine. L'important est de savoir dans quelle mesure les anges, en tant qu'ils sont créés, participent avec les hommes aux imperfections de la créature, et dans quelle mesure ils participent, comme purs esprits, aux perfections opposées, surtout aux attributs négatifs de Dieu. Nous suivrons donc ici l'ordre que nous avons établi au livre 11, n. 143, au sujet de ces attributs.
170. — I. Sous le rapport de la composition, il faut dire des anges qu'ils sont physiquement simples, c'est-à-dire non composés dans les différentes parties constitutives de leur substance. Mais ils ne sont rien moins que métaphysiquement simples, c'est-à-dire exempts de toute composition de la puissance et de l'acte, car si leur existence substantielle ne se peut concevoir sans passage de la possibilité à la réalité, leur substance renferme essentiellement la possibilité d'être actualisée ou de s'actualiser de diverses manières. Ainsi, ni les divers états où ils se trouvent, ni leurs activités
ne sont, comme en Dieu, identiques à leur substance; ils sont plutôt comme des accidents de cette substance. Sur les expressions des Pères qui semblent nier les accidents dans les anges, voyez Pétau, loc. cit., cap. iv.
171. — IL Sous le rapport du fini, îout ce que l'on peut dire des anges , c'est qu'ils sont généralement finis et limités, soit dans leur perfection substantielle, soit dans toute perfection qu'ils peuvent atteindre ; la plénitude de toute perfection imaginable ne peut exister en eux sous aucun de ces rapports. Ce n'est que comparativement à l'homme et à certains égards, secundum quid, qu'on peut parler de l'infinité des anges. Leur substance n'est pas, ainsi que celle de l'âme humaine, liée comme « forme du corps » à un substratum matériel, et enfermée pour ainsi dire en lui; et leurs opérations, semblables à celles de Tesprit humain, ne s'étendent pas seulement à une espèce de choses déterminée, comme celles des choses matérielles; elles embrassent la connaissance et l'amour de tout ce qui existe, y compris l'infini.
172. — IIL Par rapport à la mutabilité, il faut surtout distinguer entre leur substance et ses accidents :
1° Dans leur substance, les anges ressemblent à Dieu par la nature purement spirituelle de leur être ; ils sont essentiellement, physiquement immuables ou incorruptibles, et ne sauraient périr par la dissolution de leur substance : c'est dire par cela même qu'ils ne peuvent périr par l'influence des causes physiques ou des causes créées en général.
Ainsi, en tant que l'immortalité dans le sens restreint signifie que la vie ne peut être détruite par la mort proprement dite, suivant ce qui arrive dans l'homme par la dissolution àe sa substance vivante, on doit dire des anges qu'ils sont essentiellement immortels. Mais, on ne peut pas dire d'eux qu'ils sont, par rapport à la durée de leur substance et de leur vie, métaphysiquement immuables, qu'ils sont absolument incapables de périr et de perdre leur vie, ou enfin qu'ils sont aussi essentiellement immuables qu'ils sont incorruptibles. La continuité de leur être et de leur vie n'est pas impliquée dans leur nature, mais garantie par l'eflîcacité conser^ vatrice de Dieu. Leur nature, ou plutôt la tendance de leur
nature vers une durée éternelle vient de ce que Dieu continuera éternellement de les conserver.
Lors donc qu'on se sert de l'immortalité des anges pour exprimer leur incorruptibilité, on peut dire de celle-ci qu'elle est absolument conforme à leur nature, exigée par leur constitution, mais elle ne lui appartient pas essentiellement, ce n'est qu'un bienfait du Créateur.
173. — 2" En ce qui est des accidents, les anges sont généralement assujettis au changement ; leur perfection peut s'accroître aussi bien que diminuer ; mais la perfection naturelle qu'ils ont une fois acquise dans la connaissance est n-iturellement impérissable ; la décroissance possible de leur perfection naturelle consiste simplement en ce que leur volonté peut se détourner du bien. A plus forte raison les anges sont-ils, avant leur consommation, sujets au changement en ce qui regarde la possession de leur perfection surnaturelle ; et comme la perte de celle-ci implique la perte totale de leur vie supérieure, ils sont aussi sous ce rapport essentiellement mortels.
DÉVELOPPEMENTS
174. — Voyez Pétau, lib. I, cap. v, Suarez, lib. I, cap. ix et suiv. Relativement à l'immortalité, même en tant qu'elle consiste dans l'immutabilité de la vie en général, les Pères grecs font ordinairement ressortir que les anges ne sont pas immortels de leur nature, mais par la grâce de Dieu (voyez Pétau, loc. cit.). Cependant, ils n'appellent pas cette immutabilité un bienfait surnaturel de Dieu ; ils ne relèvent que deux choses : a contre les païens et les philosophes païens, ils établissent que les anges ne sont pas eux-mêmes le principe de leur durée ni de leur vie en général, mais Dieu seul; b que Dieu est l'un et l'autre non par une nécessité naturelle, mais par une libre opération, bien que, leur création une fois admise, la conservation des anges doive sembler uiliê nécessité morale.
Les Pères relèvent ce dernier point , non - seulement contre l'émanation des gnostiques, mais encore contre les ariens, afin de distinguer aussi les anges du Fils de Dieu *.
<toy. Cyrlll. Alex., thés., lîb. XX.