IV. — III. DOGMATIQUE
savoir si les termes de l'Ecriture sainte doivent s'entendre ou d'une façon absolument littérale, ou dans un sens plus ou moins accommodé.
299. — Pour rejeter le sens littéral, il ne suffit pas de pouvoir dire que le mot jour {Jom.), sous le rapport de l'étymologie ou de la langue, peut désigner un espace de temps plus étendu que 24 heures; car le jour se présente ici accompagné de la lumière, avec un matin et un soir, et cette façon de parler est évidemment empruntée au jour ordinaire et naturel. La vraie question est de savoir si cette formule tout entière doit se prendre d'une manière littérale ou figurative, oratoire ou poétique, ou du moins si elle dépasse le sens littéral.
300. — Que le premier chapitre de la Grenèse « puisse » avoir une couleur oratoire et poétique, qu'il y ait même des raisons positives de le supposer, toute la forme extérieure du récit et sa tendance intrinsèque autorisent à le croire. Il est évident que le récit, par sa forme extérieure, vise à rendre l'objet sensible au dehors et à lui donner une tournure poétique. C'est, mr.lgré toute sa simplicité et sa réalité historique, une peinture singulièrement animée de l'œuvre artistique du Créateur. Quant à la tendance intérieure du récit, elle consiste, d'après Eebr.^ xi, 3, à montrer comment les « siècles, » c'est-à-dire les parties durables du cosmos, ont été établies par la parole de Dieu, et d'invisibles qu'elles étaient sont devenues visibles, ont été « mises au jour. »
Cette « mise au jour » par différents actes successifs forme donc l'objet principal du récit, et cela paraît résulter de ce que les jours ont été fixés par le passage du soir au matin et non réciproquement, ce que saint Augustin appelle transitus ah informitate ad speciem. Les noms hébreux de soir et de matin, ereb et vau ker, ont, dans leur étymologîe, le même rapport que confusio et apertio. Si dans le premier ouvrage, la production de la lumière, le « jour » même est opposé aux « ténèbres, » c'est une preuve de plus que dans les autres ouvrages on a voulu maintenir l'idée du passage de l'invisible au visible. Dans le septième jour, au contraire, où aucune œuvre nouvelle n'est devenue visible, il n'est pas question de soir ni de matin, ce qui prouve qu'une seule
succession de lumière et de ténèbres ne suffit point pour établir le jour.
301. — A ces considérations que provoque naturellement la lecture du texte, s'en joignent deux autres tirées du but et de l'origine du récit mosaïque. D'un côté, l'intention de présenter la semaine de la création comme le modèle de notre semaine ordinaire devait naturellement suggérer l'idée de dénommer et de peindre les périodes de la première d'après les périodes de la seconde. D'un autre côté, il n'est pas invraisemblable, il y a au contraire vraisemblance intrinsèque, que l'auteur humain du récit (Moïse lui-même, ou les patriarches qui l'ont précédé, comme Adam) a vu dans une vision prophétique les faits qui n'étaient connaissables que par une révélation, que dans cette vision les faits individuels lui ont été successivement montrés sous différentes images brillantes, et que cette forme de vision lui a servi de modèle pour dépeindre aux autres ce qu'il avait vu.
Ce reflet de l'œuvre de la création dans l'esprit du narrateur enlève tout arbitraire à l'exposition poétique en tant qu'elle devait se refléter dans l'esprit du lecteur, et elle peut servir en même temps à expliquer le reflet dans l'esprit des anges présents à la création, que saint Augustin met dans le contenu objectif du récit.
302. — A ce point de vue rien n'empêche de croire, nonseulement en dogme et en théologie, mais encore en exégèse, que les six jours ne sont pas des jours de 24 heures se succédant immédiatement les uns aux autres, et les théologiens n'ont pas besoin de recourir aux sciences naturelles pour admettre la possibilité d'une conception plus libre et plus élevée. C'est ce qu'ils ont fait depuis saint Augustin ; ils ont même revendiqué positivement le droit de nier, au point de vue exclusivement théologique et éxégétique, toute succession de temps. Les résultats éventuels des sciences naturelles pourront tout au plus déterminer le théologien à mieux préciser cette conception plus large, dont la possibilité est déjà reconnue, et à l'accepter comme nécessaire. Cette nécessité sera-t-elle prouvée et dans quelle mesure, la théologie en soi n'a pas à s'en occuper.
303. — II. A côté, ou à rencontre de la cosmogonie mosaïque, on a cru pouvoir établir de nos jours une cosmo-
gonie ou géogonie basée sur les sciences naturelles et ayant pour objet tantôt de confirmer et d'éclaircir la cosmogonie mosaïque, tantôt de la renverser. Comme cette histoire naturelle de la création n'a pour la théologie qu'un intérêt apologétique, et que du reste une explication détaillée nous conduirait trop loin, nous nous bornerons aux observations suivantes :
304. — 1. Il est absolument impossible à la scionce naturelle d'établir directement par quel mode physique, ou seulement par quelle succession et durée de temps les êtres de la nature ont dû être créés dans l'origine; elle ne peut instituer que des hypothèses, supposé qu'il faille attribuer le moins possible à l'intervention immédiate de Dieu, et le plus possible au concours des forces naturelles. Directement, la science naturelle ne peut constater que ceci : c'est que la surface actuelle de la terre présente différents phénomènes qui proviennent de la destruction d'anciens êtres inorganiques et notamment d'être organisés (plantes et animaux fossiles). De l'ordre où sont entassés ces débris, elle peut inférer directement l'ordre dans lequel ils ont été détruits, et seulement ensuite conclure indirectement dans quelle succession ces êtres bouleversés ont existé ou ont été produits.
CevS êtres ou une partie d'entre eux représentent-ils, et dans quelle mesure, les exemplaires primitifs de leur espèce? La science naturelle est radicalement impuissante aie démonter; encore moins peut-elle décider jusqu'à quel point Dieu a voulu, dans le temps primitif, laisser agir les forces physiques que nous connaissons maintenant, s'il a restreint son intervention, absolument nécessaire alors, à ce qui était le plus indispensable. Elle peut donc tout au plus établir une histoire particulière de l'écorce de la terre ; quant à son histoire primitive, elle ne saurait la reconstituer « d'une manière positive, » ni directement ni indirectement.
305. — 2. La géologie ne peut-elle pas avec sécurité conduire rhistoire de la surface terrestre assez loin pour se rapprocher du récit primitif consigné dans la Genèse, ce qui serait au moins nécessaire pour aller de pair avec lui, pour le combattre, lui résister au moins d'une manière négative?
Avant de résoudre cette question, il s'agit de savoir si la géologie peut établir avec une pleine certitude l'époque du boule\ versement et l'époque de l'origine des êtres détruits. On ne saurait l'admettre de prime-abord, lorsqu'on regarde à la multitude des agents qui ont dû y concourir; et quand elle le pourrait, le caractère conjecturai, la témérité si souvent constatée de ces sortes d'hypothèses ne permettrait pas encore à un homme prudent d'accepter facilement comme des vérités démontrées et irréfragables, les opinions régnantes. On pourrait douter notamment si plusieurs perturbations doivent être placées avant ou après l'époque adamique, dans l'œuvre des six jours, et par conséquent s'il faut admettre dans l'intervalle même de l'œuvre des six jours de très-longues périodes de création à côté des catastrophes correspondantes, ou même une création antérieure à l'œuvre des six jours.
306. — 3. Supposé même que les fossiles se rattachent indubitablement à des catastrophes qui tombent dans la période ou avant la période de la cosm,ogonie mosaïque, les données qu'on obtient par cette voie sont tellement restreintes, et les combinaisons qu'on a jusqu'ici échaffaudées sur elles tellement problématiques, qu'on ne va guère audelà d'hypothèses plus ou moins vraisemblables, notamment en ce qui est de la succession des différents genres et espèces d'êtres organiques; d'autant plus que les données des géologues sont souvent obtenues par des lois qui sont elles-mêmes purement hypothétiques.
Telle est entre autres la loi qui prétend que la nature ne s'est élevée des organismes inférieurs aux organismes supérieurs que progressivement et en parcourant de longs intervalles; tandis qu'une loi beaucoup plus certaine veut que les organismes des différents degrés s'appellent les uns les autres, et que les moins parfaits surtout ne puissent se passer longtemps des plus parfaits. Ce serait également une hypothèse superflue et insoutenable de dire que la flore fossile, supposé qu'elle soit antérieure à Adam, n'a pu naître que dans une époque correspondante au développement actuel, puisqu'elle peut naître non-seulement dan^ des conditions climatériques tout autres, mais soudainement, par la parole toute-puissante de Dieu.
307. — 4. Il faut donc, tant par des raisons tliéologiques et par respect pour l'Ecriture, que par des considérations humaines et par égard pour la science naturell-^ rljo-ne de ce nom, n'admettre et n'utiliser qu'avec une extrême prudence les données de la « cosmogonie naturelle, » d'autant plus qu'il règne une grande diversité d'opinions parmi les savants mêmes qui ont traité du rapport des deux cosmogonies avec une grande droiture d'intention et après de sérieuses études, et que plusieurs ont souvent changé ou modifié leur manière de voir.
DÉVELOPPEMENTS
308. — Parmi les savants catholiques contemporains, Veith et Bosizio s'en tiennent encore à l'explication littérale de l'œuvre des six jours; ils n'admettent pas même qu'elle ait été précédée d'une création organique et détruite par une catastrophe. Les catastrophes qu'il faut nécessairement accepter, ils les placent dans le temps qui s'est écoulé denuis l'hexaméron jusqu'au déluge. Wiseman, Westermaier et Vosen admettent au contraire l'hypothèse d'une catastrophe avant l'hexaméron (l'hypothèse de restitution, comme on l'appelle).
D'autres, comme Pianciani, Hettinger, Holzammer et Reusch (quand 11 était catholique) inclinent vers l'explication « concordante, » qui fait marcher parallèlement les deux cosmogonies, mais transforme les jours mosaïques en longues périodes. Reusch cependant a reconnu dans sa 3« édition que ce parallèle n'est pas complet, parce que la science naturelle admet que les premières plantes et les premiers animaux ont une origine simultanée, et qu'ils se perpétuent successivement. Il a donc recours à une explication idéale de la Genèse; mais cette explication sacrifie Tordre de succession du récit mosaïque et ne reconnaît qu'un ordre logique. Balzer (dans sa période catholique) a directement adopté l'explication idéale; il rejette la succession de la Genèse et la remplace par une autre soi-disant plus profonde, rui serait censée s^accorder avec elle « pour le fond » des choses.