Rapport de principe entre le générateur
ET L'AME de l'engendré.
La nécessité d'établir un véritable et complet rapport de principe entre le générateur et l'engendré a donné lieu à quelques Pères de douter que l'âme provînt directement de Dieu. Cependant, on peut démontrer par l'analyse que nous venons de faire de ce rapport, que l'âme de l'individu, bien qu'elle ne soit pas engendrée, mais créée, est dans une dépendance de principe à l'égard de l'âme du générateur, parce que son origine est mêlée au travail de la génération.
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a. Son existence ou son origine en général dépend de l'acte génératonr d'une manière non-seulement négative, mais encore positive, puisqu'elle n'entre dans l'existence qu'en se rattachant à cet acte et comme conclusion de l'œuvre qu'il a commencée.
b. De plus, cette âme n'entre dans l'existence qu'autant que l'être engendré devient dans cet acte et par cet acte semblable au générateur, en sa qualité d'être vivant et spirituel, et par conséquent qu'elle est une copie de sa nature. C'est pour cela aussi que l'àme du générateur doit être considérée comme le modèle qui détermine sa propre nature. c. Enfin, rame n'entre dans l'existence que pour subsister dans un corps qui se rattache substantiellement au corps informé par l'àme du générateur, comme une extension de son propre corps ; elle se développe sur lui comme une branche se développe sur sa racine. Elle n'acquiert son être propre et sa subsistance concrète qu'en entrant dans cette relation et comme conséquence de ce développement.
481. — On peut dire aussi dans ce triple sens, non pas que le corps, mais l'àme du générateur, est véritablement le principe de l'àme de l'être engendré, non pas sans doute comme organe de l'acte créateur de Dieu, et non par une dimanation ou émanation proprement dite, mais en ce qu'elle fraye la voie à l'origine de l'autre âme, détermine exemplairement sa nature et peut demander qu'elle n'acquière l'être qui lui est ainsi préparé et préfiguré que comme forme d'un corps qui dépend du sien. On peut en un mot rappeler principe causal, ou quasi efpciens, en tant que la préparation du produit est aussi la réalisation du produit; principe exemplaire et principe quasi séminale, en ce sens que le produit dépendant d'un développement séminal se rattache au principe de ce développement. On peut dire encore à ce point de vue, que l'âme de l'engendré est contenue dans l'âme du générateur ou qu'elle en sort, en entendant par cette expression métaphorique que l'âme du générateur contient la raison de l'origine de l'âme de l'engendré.
Cette expression a ici d'autant plus de force que la raison d'origine est de trois sortes : ratio causalis, ratio exemplaris et ratio quasi seminalis. On peut donc affirmer qu'une âme est contenue dans une autre de trois manières : causaliter (ou
intentionaliter, en tant que la causalité consiste ici dans la faculté de produire l'effet en le préparant); exemplarîter et quasi seminaUter. Ce que les Pères, mécontents de la formule du créatianisme, ont voulu sauver de la v propa^^ation de l'âme par l'âme, » qui ne les contentait pas davantage, n'est autre chose que ce que nous essayons par ces formules de réduire à une expression exacte.
3. La création de l'ame n'est pas une création dans le sens absolu du mot.
482. — Si l'on est obligé de dire que l'âme de l'engendré a en quelque sorte son principe dans le générateur créé, qu'elle est contenue en lui, il semble qu'on a le droit à plus forte raison d'établir une distinction absolue entre la production divine de l'âme et l'opération de la créature, car l'action de Dieu n'apparaît ici que comme un concours prêté à une opération qui émane d'un autre principe. En fait on n'appelle action créatrice dans le sens absolu que celle qui dépend de Dieu seul, qui donne l'existence à une chose qui ne préexiste encore en aucune façon ou du moins, comme dans la création des âmes d'Adam et d'Eve, qui ne présuppose qu'une matière indifférente en soi, avec laquelle Dieu construit le corps, et qu'il destine et rend apte à recevoir l'âme au moment seulement où il crée l'âme.
Or, quand il s'agit de produire les âmes des hommes issus de la génération, quand le corps est le produit du principe générateur, Dieu n'intervient que pour exécuter un ordre de choses déjà fixé par lui et établi dans la créature même; il n'intervient que pour faire paraître au jour ce qui était déjà en quelque sorte contenu dans le principe créé et ce qui doit aussi en dépendre dans sa réalisation.
Son acte créateur consiste seulement à perfectionner un produit déjà préparé par le générateur, à achever une copie à laquelle le générateur a servi de modèle, puis à produire l'esprit nécessaire pour vivifier une branche ou un membre sorti du générateur. Ainsi restreinte, la formule du créatianisme échappe à toutes les difiScultés que plusieurs Pères élevaient contre elle.
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483. — 4. Suites naturelles de la génération pour l'être engendré, nonobstant le concours de Dieu.
"Hisons tout d'abord que la dépendance et l'unité qui résultent de l'action physique entre l'engendré et le générateur pendant la durée de l'œuvre générative, puis ia ressemblance qui en provient dans les qualités du corps (par exemple, en ce qui regarde la santé et la maladie), ne sont nullement affectées par la création de l'âme du côté de Dieu ; car Dieu crée l'âme dans le corps tel qu'il devient sous l'influence du principe générateur. L'influence physique du générateur sur la constitution particulière de la vie animale, par exemple en ce qui est de la capacité des sens ou des passions sensibles, subsiste également, car ces derniers effets dépendenx directement de la constitution organique du corps. On peut même dire, si l'on envisage les forces spirituelles en tant qu'elles dépendent dans leur exercice et leur développement de la constitution de la vie animale, que le principe générateur exerce une influence physique indirecte sur la constitution spirituelle de l'être engendré. Et dans ce sens, mais dans ce sens seulement, on peut admettre avec quelques-uns, tel que Staudenmaier, que le générateur produit non pas l'esprit, mais la partie animique (au lieu de l'âme elle-même).
La création divine de l'âme n'empêche pas davantage qu'à la suite de la génération humaine il ne s'établisse aussi entre le générateur et l'engendré une dépendance, une unité morale et juridique. Comme c'est uniquement par cette création qu'il est possible à l'engendré de devenir un être personnel, et au générateur d'entrer avec lui dans un rapport de principe, c'est précisément la volonté divine énoncée dans cette création qui établit l'ordre moral et juridique, qui règle les rapports d'estime et d'aff'ection mutuelle, qui exige directement une transmission, un héritage moral de biens, de droits et de devoirs, ou qui forme la base d'un JE règlement positif de ces biens de la part de Dieu ou de ' l'homme. La création divine de l'âme n'empêche pas non plus cette sorte de dépendance qui se révèle dans le dogme du péché originel, par rapport aux relations et à la responsabilité morales; car cette dépendance repose non sur une
loi physique, mais sur une loi purement morale et de plus uniquement positive.
484. — VI. Bien que le concours créateur de Dieu dans la génération humaine soit principalement requis à cause de la ressemblance divine que doit avoir le produit, il ne laisse pas de sauvegarder aussi et de compléter la dignité de la ressemblance divine dans le principe de la génération humaine ; il lui confère la noblesse d'une paternité véritable, c'est-à-dire l'autorité paternelle, soit dans le sens d'auteur, soit au point de vue du pouvoir qu'elle donne sur un être personnel, digne et capable d'une vie immortelle (autorité qui, du reste, appartient à Dieu seul, en qualité de « père des esprits, » Hébr., xi), en le rendant participant de la paternité de Dieu même.
L'incapacité pour l'homme de produire seul son semblable révèle sans doute une imperfection dans sa paternité ; mais parmi les créatures, aucune paternité parfaite ne se peut concevoir à l'égard d'un être personnel : Cf. Jean, m, 6 : Quod natum est ex carne caro est. Du reste, cette imperfection disparaît en ce que Dieu concourt avec l'homme, et que l'homme à son tour devient le coopérateur de Dieu dans l'œuvre de Dieu même. Il est donc le participateur, le représentant né de l'autorité de Dieu sur l'image de Dieu.
485. — De cette nature particulière de la paternité humaine il résulte d'une part que l'autorité paternelle a un caractère essentiellement sacré et religieux qui n'appartient à aucune autre puissance ou autorité humaine, pas même au souverain; elle n'appartient qu'à l'autorité maternelle de l'Eglise, appuyée sur un fondement analogue. Il s'ensuit encore que les parents doivent considérer et traiter leur enfant moins comme un fruit qu'ils se sont eux-mêmes donné, que comme un présent du ciel, et un présent dont ils n'ont pas la libre propriété, mais qui est un gage sacré que Dieu a confié à leur sollicitude.
On le voit, la question de l'origine de l'âme est de la plus haute importance , en pratique aussi bien qu'en théorie ; c'est d'elle , en particulier , que dépend la gravité des fautes contre la chasteté ; elle les fait paraître comme un abus sacrilège d'organes et d'actions qui ne peuvent être employés ou exercés qu'au service spécial de Dieu. De là
vient aussi que la pudeur dont s'enveloppe l'usage même licite de ces organes doit avoir sa cause profonde non-seulement dans le respect de la dignité de l'âme menacée par la violence des passions, mais aussi dans le religieux étonnement qu'éveille la distance entre l'exécution animale de l'acte et sa haute destination.
486. — Comme la paternité humaine, la maternité se trouve également agrandie et transfigurée, et même à certains égards, dans un degré plus élevé : le père pose simplement une action à laquelle Dieu attache son concours ; la mère, au contraire, en fécondant le fruit, exerce l'influence vivifiante de Dieu même. Son sein est le temple où Dieu crée sa propre image ; c'est pourquoi la bénédiction de l'Eglise sur les époux se rapporte principalement à la mère.
487. — YII. Par le côté supérieur qui distingue la génération humaine de la génération animale, par conséquent en dehors de la forme sexuelle par laquelle elle s'accorde avec celle-ci, cette génération a dans les vues de Dieu, de même que l'origine et la nature du premier homme et de la première femme, un rapport multiple avec les productions spirituelles et surnaturelles (rapport ectypique, typique, symbolico-typique), qui procèdent de Dieu d'une façon plus haute encore et plus parfaite. Elle a surtout du rapport avec la génération de l'image éternelle de Dieu dans le sein du Père, avec la génération du Fils de Dieu incarné dans le sein de la Vierge, et avec cette génération qui fait de l'homme l'image surnaturelle de Dieu dans le sein de l'Eglise. L'analogie interne avec ces générations spirituelles est évidente; quant au rapport positif et voulu de Dieu, il est plus ou moins clairement énoncé ou supposé dans la révélation.
DÉVELOPPEMENTS
488. — 1. L'analogie avec la génération éternelle consiste en ce que le générateur produit non pas un être quelconque, mais une personne, et qu'il est avec cette personne en tant que personne lui-même, dans un rapport de principe qui, considéré en soi, et en dehors de tout intermédiaire matériel, est d'une nature purement spirituelle, et, comme les deux personnes sont immortelles, d'une nature éternelle. L'Apôtre mentionne le caractère ectypique de ce rapport,
fondé sur la génération éternelle, lorsqu'il dit de Dieu le Père : A quo omnis paternitas in cœlo et in terra nominatur.
489. -- 2. L'analogie avec la génération de Jésus-Clirist comme Fils de Dieu incarné consiste en ce que dans celle-ci l'opération générative de la sainte Vierge et l'influence spirituelle de Dieu agissent d'une façon analogue, quoique plus élevée. Ainsi, l'influence de Dieu par le Saint-Esprit remplace la participation naturelle de l'homme à la génération, elle réunit le fruit de la génération non -seulement à un produit de création divine, mais au produit de la génération éternelle. Ainsi la bénédiction féconde que Dieu prononça sur les premiers hommes se réalise dans un sens plus élevé, et la mère et son fruit sont bénis dans une plus haute acception.
A ce point de vue, Jésus-Christ apparaît à la fois et comme le vrai Fils de Dieu et de la Vierge, et comme le fruit le plus excellent de la génération humaine, dont les fruits naturels ne sont qu'une faible imitation ; il est « l'homme » c'est-à-dire l'image visible et idéale de Dieu; il est le « Fils de l'homme » par excellence, ainsi qu'il se nomme lui-même.
Cette génération surnaturelle révèle d'une façon admirable, notamment en ce qui regarde la formation du corps de Jésus-Christ, les éléments qui caractérisent la formation du corps dans les deux premiers principes de la génération naturelle. Non-seulement, en efîet, le corps de Jésus-Christ est immédiatement formé de Dieu, comme celui d'Adam et d'Eve, et contrairement à celui de leurs descendants ; mais il est formé comme celui d'Eve, d'une matière animée qui n'est tirée que d'un seul principe sexuel de la nature. On voit ici, comme dans Adam, la matière se transformer en un être d'une espèce infiniment supérieure à celle d'où elle est tirée, caria distance entre la chair de la sainte Vierge et celle du Fils de Dieu est analogue à celle qui existe entre la terre et la chair de l'homme.
Enfin, la génération du Christ, en ce qui concerne le corps, présente la forme la plus élevée; elle réunit tout ce qu'il y a de parfait dans les autres formes, de même que chacune d'elles lui a servi de modèle à sa manière *.
1 Voy. Thomassin, de Incarn., lib. II, cap. iii-iv, d'après les Pères.
490. — 3. L'analogie avec la génération des hommes à l'image surnaturelle de Dieu consiste en ce que cette génération a lieu en partie d'une manière normale avec le concours de riiomrae aidé de la grâce, et en partie par l'entremise d'autres hommes, agissant comme organes de Dieu et par des moyens extérieurs fécondés par la grâce divine. Selon Tordre primitif de Dieu, la grâce divine aurait été donnée en même temps que la création de l'âme, et son infusion aurait été , comme celle de Fàme , rattachée à la génération humaine.
ARTICLE IV
UNITÉ DU PREMIER COUPLE HUMAIN, ET UNITÉ PARFAITE DE LA RACE HUMAINE RÉSULTANT DE CELLE-LA PAR VOIE DE GÉNÉRATION. — RÉALI- SATION DE l'idée D.VINE de l'HOMME PAR l'UNITÉ ORGANIQUE OU CORPO- RATIVE DE l'humanité dans LA TOTALITÉ DES INDIVIDUS.
Ouvrages à consulter : Sur l'apologie du fait lui-même, qui n'a été sérieusement contesté que de nos jours, voy. surtout : Hettinger, Apolog,, t. I; Reusch, La Bible et la Nature (franc, et allem.); Rauch, Unité du genre humain (Augsb., 1873). La signification du fait est ordinairement traitée par les anciens théologiens à l'occasion du péché originel et dans la christologie ; elle l'a été notamment par Staudenmaier, § 84, et Berlage, § 35.
491. — La bénédiction donnée de Dieu aux premiers hommes pour qu'ils se multiplient ne signifie pas seulement que dans les vues du Créateur l'homme doit se multiplier par voie de génération ou de descendance. Elle signifie encore que la multiplication ne peut avoir lieu que par les descendants du seul couple créé à cette époque ; car aucun autre couple n'est mentionné avant ni aprèr, la création ; mais il est dit positivement que ce couple, en se multipliant, doit remplir la terre, et obtenir pour soi et pour ses descendants cette autorité sur la terre qui, dans l'idée divine, a été énoncée de l'homme. Ce sens est 1° confirmé par diverses circonstances qui ressortent du récit de la Genèse, et 2° par toute l'Ecriture sainte.
DÉVELOPPEMENTS
492. — Ad i. a) Le récit tout entier de la Genèse a surtout pour objet de décrire la première origine de tous les êtres en général, et en particulier celle de tous les hommes actuels. Mais dès qu'il s'agit de la création du premier « homme, » la Genèse ne parle que d'un seul dans lequel tous les autres sont créés, b) Dieu, pour maintenir rigoureusement l'unité d'origine, ne crée pas même à part les deux sujets du premier couple, mais il tire l'un de l'autre. — c) La femme , tirée d'Adam , est expressément appelée (Gen., III, 20) la « mère de tous les vivants. » — dj De même enfin que, dans ce dernier cas, la mère, en sa qualité de mère de tous les hommes, a reçu comme nom distinctif la dénomination idéale de mère (ou médiatrice de la vie) ; de même le nom par lequel la langue sacrée désigne la nature humaine, est donné par la Genèse, sans autre explication, comme le nom propre du premier homme, parce que la nature de tous les hommes est contenue en lui comme dans son principe et qu'il est le type primordial de l'essence de tous les hommes qui sortiront de lui. Pour la même raison, mais dans un sens inverse, la langue de l'Ecriture et de l'Eglise emploie le nom propre d'Adam, tantôt par métonymie, pour désigner la nature terrestre qui dérive du premier homme ; tantôt dans un sens plus élevé, comme nom propre du Christ, chef et représentant surnaturel de toute la nature humaine.
493. — Cette unité d'origine dans tous les hommes est confirmée par l'Ecriture sainte, d'une manière tantôt positive, tantôt négative, tantôt directe et tantôt indirecte. Elle l'est positivement et directement dans la Sagesse, x, 1, où il est dit d'Adam : Hœc (Sapientia) eum qui primus formatus est a Deo pater orbis terrarum, cum sokis esset creatus, custodivit (TrpwTOTîXacjTov iraxapa xo<7tJ''0'J \iAyov xTtaôsvxa), et VII, 1, OÙ la ressemblance de tous les hommes est déduite de l'unité de leur origine. {Sum quidem et ego mortalis Jwmo, similis omnibus et ex génère terreni illius, qui prior facttis est {yrçfevoZç àTroVovoç TcpcùTOTrXàffTou.) Sous la loi nouvelle, saint Paul, devant l'Aréopage, déclare aux païens qui méconnaissaient à la fois
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l'unité de la race humaine et sa création divine, que Dieu non-seulement est le créateur de toutes les choses, qu'il donne à tout le souffle et la vie, mais qu'il a fait tous les hommes d'un même sang : Fecitque ex uno (I; h6<i aitj.aToç) omne gemis homimim inhabitare sîiper iiniversam faciem terrœ.
Dans saint Paul, cette doctrine apparaît surtout comme la condition du péché originel et de la rédemption (Rom., v), et c'est à ce point de vue qu'elle a toujours été maintenue comme dogme ecclésiastique.
494. — • Les objections théologiques et exégétiques contre cette doctrine, celles du moins qui ont produit quelque sensation, remontent à Isaac Peyrère (encore calviniste alors, mais converti depuis), dans le xvii^ siècle. Peyrère, qu'il ne faut pas confondre avec Pererias, Pereira, le célèbre commentateur de la Genèse, soutenait ce qu'on appelait alors le système des préadamites, suivant lequel d'autres hommes auraient été créés avant Adam ou en même temps que lui, parce que, autrement, l'histoire des premiers descendants d'Adam renfermerait quantité de faits inexplicables *. Cependant cette théorie ne niait pas que tous les hommes actuels ne descendissent de Noé, et, comme Noé lui-même, selon la Genèse, descend d'Adam, elle ne niait pas directement qu'ils descendissent d'Adam lui-même.
495. — Beaucoup plus importantes sont les objections que l'incrédulité emprunte à la philosophie et à la physiologie en particulier, pour contester que toute l'humanité actuelle descende d'un seul couple, tandis qu'il lui semble tout naturel et tout-à-fait compréhensible que l'homme descende du singe et finalement de la matière première.
La dogmatique doit laisser aux apologistes le soin de pulvériser les arguments produits à l'appui de cette thèse (voy. les ouvrages cités plus haut). La plus simple réfutation de ceux qui croient cette origine commune impossible, se trouve dans la possibilité d'une propagation de toutes les races d'hommes par l'union conjugale. Il est vrai que par ce moyen, comme par la physiologie en général, on ne peut pas établir positivement la réalité de cette origine com-
* Voy. Noël Alexandre, Hist. eccL V. Test., dissertât, m, in primam mundi tetatem.
mune; on ne peut démontrer que l'unité de l'espèce (unité spécifique). En soi, la réalité n'est qu'un fait historique et ne peut être établie que par l'histoire. Or la preuve historique ne peut être faite d'une manière rigoureuse, mais seulement avec vraisemblance et indépendamment du récit de la révélation. On peut la fortifier en constatant certains phénomènes qui se rencontrent actuellement chez tous les hommes et qui proviennent, non d'une pure ressemblance de nature, mais d'un travail personnel plus ou moins arbitraire, comme l'aflînité des langues. Ces phénomènes doivent être rapportés à une tradition, à un héritage transmis sinon par un seul homme, du moins par une classe restreinte d'hommes, qui entretenaient de mutuelles relations 1.
496. — II. L'importance de l'unité d'origine dans le plan de Dieu résulte déjà de cette considération, qu'elle devait assurer et faire clairement ressortir la parfaite unité spécifique, l'unité de race parmi les hommes. En soi, il est vrai, cette unité pourrait se concevoir sans unité d'origine, mais elle n'éclaterait pas tout d'abord et avec une immuable clarté, à cause des différences extérieures qu'on remarque chez les hommes, et surtout, elle ne se révélerait pas de prime abord comme une parfaite et rigoureuse unité de race, parce que les hommes formeraient d'une manière négative une espèce particulière à côté de tous les autres êtres non humains, et constitueraient entre eux, d'une manière positive, une espèce qui ne serait plus divisible, species ultimay une espèce pourvue de la même nature. On pourrait en efiet concevoir en soi que les hommes fussent semblables dans ce qui constitue les éléments fondamentaux de l'être, Vanmal raisonnable, sans l'être par l'organisation particulière de leur nature, par ce qui donne à la nature son type spécifique, de même qu'il existe des espèces différentes soit dans les simples animaux, animalia, soit dans les purs» esprits. C'est ainsi que les païens, pour avoir méconnu le fait de l'unité d'origine, perdirent la conscience de l'unité de nature; l'homme et la femme, le maitre et l'esclave, le
* Voy. Kaulen, Sprachverwirrung.
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grec et le barbare passaient pour des êtres inégaux, et la véritable notion de la société humaine, basée sur l'unité de nature dans tous les hommes, était altérée de fond en comble.
497. — Il est également facile de découvrir pourquoi, selon la notion divine de l'homme comme image visible de Dieu, la nature humaine doit avoir l'unité spécifique la plus rigoureuse. Image visible de Dieu, l'homme est le couronnement de la création extérieure et le plus bas deg^\i de la création spirituelle invisible, par conséquent le trait d'union entre ce double cosmos. Or, pour qu'il soit ces deux choses, il faut que sa nature ne s'échelonne pas en différentes espèces, suivant ce qui a lieu dans la nature matérielle et dans la nature spirituelle.
498. — Consultez Theodoret, Cur. aff. grœc, lib. V (t. IV, p. 835 et suiv.); Ambros., de Paradiso, n. 49 : « Nec illud » otiosum, quod non de eadem terra de qua plasmatus est » Adam, sed de ipsius Adse Costa facta sit mulier, ut scire- » mus unam in viro et muliere corporis esse naturam, unum » fontem generis humani. Ideo non duo a principio facti, » vir et mulier, neque duo viri, neque duae mulieres, sed » primum vir, deinde ex eo mulier. Unam enim naturam » volens hominum constituere Deus, ab uno principio » creaturae hujus incipiens, multorum et disparium natu- » rarum eripuit facultatem. Faciamus, inquit, ei adjutorium » sJmile sibi. Adjutorium ad generationem constitutionis » humanse intelligimus. »
499. — III. Pour bien saisir toute l'importance de l'unité d'origine, il faut considérer que c'est en vertu de cette unité que tous les hommes non-seulement sont coordonnés entre eux quant à la nature, en tant qu'ils se ressemblent
l et jouissent des mêmes droits, mais alliés entre eux et forment une même race ou une même famille. C'est par là qu'ils sont groupés, comme les branches d'un seul arbre ou les membres d'un seul corps, autour de leur principe et de leur chef, ou plutôt qu'ils sont organiquement rattachés les uns aux autres par des liens intimes et vivants. L'unité spécifique ne rend possible que la société entre égaux; l'unité de famille établit un lien naturel de société entre tous les
hommes; elle forme la base naturelle de l'unité de destination; de là le devoir de s'aider réciproquement, la solidarité dans les relations de la société humaine, en bas, par ce qui se rapporte à la nature, en haut, par ce qui se rapporte à Dieu.
Ainsi, de même que sous le premier point de vue l'unité d'origine, fondement de l'unité de race, renforce, en face du paganisme ancien et moderne, le lien fraternel par la fraternité générale de tous les hommes; de même, sous le second point de vue, elle est la condition essentielle du rapport d'héritage et de solidarité qui, d'après la révélation, relie tous les hommes à Adam dans l'ordre de la grâce comme dans l'ordre du péché. C'est elle en outre qui constitue la solidarité du mérite de la rédemption qui existe entre tous les hommes et leur chef surnaturel, Jésus-Christ, le plus beau fruit de la nature qui soit sorti de leur milieu.
500. — Sous le rapport de la ressemblance de l'homme avec Dieu dont il est l'image visible, l'unité de la race humaine se fonde tout d'abord, 1° sur ce que les hommes doivent apparaître en face de la nature non comme plusieurs maîtres, mais comme les représentants de Dieu, le maître unique, et, à la différence du monde des anges, en ce qu'ils doivent former, non pas un faisceau d'êtres lumineux occupant des degrés divers, mais un temple visible de Dieu, construit de pierres vivantes. 2" De même que la différence des personnes humaines dépend de ce que l'une tire son origine de l'autre, et que les origines sont tellement disposées en fait qu'elles correspondent aux deux origines en Dieu; de même l'unité de la première origine représente l'unité de principe en Dieu, et la consubstantialité de tous les hommes qui en dépend représente la consubstantialité des personnes divines. Ainsi l'humanité tout entière doit devenir l'image unique de l'anité des trois personnes en Dieu.
3° Enfin, dans l'ordre actuel du monde, l'humanité totale doit être le corps agrandi de l'image éternelle et consubstantielle de Dieu qui s'est incarnée dans son sein et est devenue son chef; elle doit former un tout avec lui. Or cela n'est possible que parce que tous les hommes sont par nature reliés en un seul corps et que la Vierge, à qui.le Fils
de Dieu a emprunté son propre corps, forme avec eux tous une fille issue du. même père. On peut donc dire que tous les hommes sortent d'un seul, parce qu'ils sont tous consommés en un seul.
501. — IV. Il ne faut pas toutefois exagérer l'unité corporative du geure humain jusqu'à supprimer la personnalité des individus, ainsi qu'il arriverait si on faisait dépendre du tout le principe spirituel aussi complètement qu'on on fait dépendre le corps et la vie du corps. Sur ce point, nul n'est allé aussi loin que les averroïstes, qui refusaient la vie de l'esprit aux individus; de là cette définition que leur a opposée le cinquième concile de Latran : Anima rationalis est pro corporum quibus infunditur multitudine singiilariter multiplicabilis et multipUcala et mtiUipUcanda.
Sont venus ensuite les réformateurs et les calvinistes, qui attribuent au péché du premier homme la même efficacité physique et morale dans les descendants que dans Adam lui-même. L'unité phj'sique du genre humain ne fonde son unité spirituelle que dans le sens d'un amour et d'un respect réciproque des personnes, et dans les vues de Dieu elle n'a été primitivement établie qu'en faveur de la communauté des biens. Il faut de toute nécessité admettre cette institution si l'on veut qu'il y ait, dans une mesure restreinte, communauté de maux, de dette et de châtiment, ainsi que nous le montrerons plus loin.
502. — V. L'indépendance supérieur c^ qui appartient aux 1 individus en tant que personnes permet et exige qu'il y ait
entre eux, par suite des desseins de Dieu et du travail per- I sonnel des individus, une diflérence, une multiplicité de qualités et de perfections accidentelles beaucoup plus '(grande que dans les autres classes de la création infé- 1 rieure. Elle doit être telle que l'espèce humaine reflète dans ixson unité toutes les classes d'êtres de la création matérielle et toutes les hiérarchies du monde des esprits. Non-seulement cette variété ne supprime point l'unité de l'espèce humaine, mais elle correspond positivement à la nature et à la perfection de l'unité de corps que les hommes forment entre eux; elle fait voir qu'ils constituent un corps organique parfait, organique non-seulement par la liaison intime le ses membres, mais encore par la diversité des membres