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CHAPITRE PREMIER

DÉPENDANCE DES ÊTRES A L'ÉGARD DE DIEU, PRINCIPE DE LEUR ORIGINE, DE LEUR DURÉE ET DE LEURS OPÉRATIONS.

§ 128. Tous les êtres ont été créés de Dieu et tirés du néant.

Ouvrages à consulter : Les Pères, surtout dans leurs ouvrages apologétiques contre les païens et dans leurs polémiques contre les manichéens. Anselm., Monolog., cap. v-ix : Magist. Sent., in II, Bist. I, iEgidius et Estius: Thom., I Part.^ qusest. xlv; Bannez; Contra gent., lib. II, cap. i et seq. : Quœst. disp. de pot., quaest. m; Greg. Val., in I Part., disp. m, qusest. i; Suarez, Metaph., disp. xx: Kleutgen, PMI. der Yorz.^ t. II, diss. ix.

5. — I. Que tous les êtres proviennent de Dieu, 1» au moins de quelque manière, qu'ils lui doivent leur existence ou tirent de lui leur origine, c'est là un corrolaire direct de la notion de Dieu conçu comme l'être nécessairement existant. Il suit encore de là, 2° que tous les êtres qui sont hors de Dieu lui doivent leur être tout entier, immédiatement ou du moins médiatement, toute la substance de leur être, dans sa matière comme dans sa forme; car ni les parties isolées dont se composent les choses, ni leur ensemble n'existent nécessairement. De plus, comme les êtres extradivins diffèrent essentiellement de Dieu, et que sa substance, à cause de son absolue unité et simplicité, ne peut ni être divisée, ni servir de matière à une formation nouvelle, il s'ensuit 3<> que ces êtres, par leur substance totale, ne

peuvent sortir de la substance divine, qu'ils ne sont absolument rien en eux-mêmes et qu'ils ont été appelés à l'être par la puissance de Dieu.

6. — IL De même donc que le dogme fondamental, en ce qui concerne Dieu lui-même, consiste à admettre qu'il existe par soi; ainsi le dogme fondamental, en ce qui concerne les êtres extra-divins, est de croire qu'ils tiennent leur origine de Dieu non par une formation artificielle- ou une génération proprement dite, mais par extraction du néant. C'est ce qui a été défini notamment par le concile du Vatican (rapproché de celui de Latran) : « Hic solus Deus bonitate sua et omni- » potenti virtute... simul ab initio temporis utramque de » niliilo condidit creaturam, spiritualem scilicet et corpo- » ralem; » et can. 5 : « Si quis non confiteatur mundum » resque omnes quse in eo continentur, et spirituales et » materiales, secundum totam suam substantiam a Deo ex » nihilo esse productas, anathema sit. »

Cette définition, du reste, n'est qu'un simple commentaire du commencement du symbole des apôtres, où l'Eglise confesse dès l'origine que Dieu le Père tout-puissant est le « créateur, 'Koirirr^, factor, creator, du ciel et de la terre » (ou, selon le concile de Nicée, omnium msibilium et invisibiliiim). Cette doctrine, l'Eglise l'a commentée, inculquée et défendue sous toutes las formes, dès les premiers siècles, contre les païens et les philosophes, les gnostiques et les manichéens.

Dans l'Eglise latine, la création ex nihilo de toute la substance du monde, a été, dès les temps les plus anciens, désignée par le terme spécifique de creare, créer. L'Eglise grecque n'avait point de terme distinct; quant au verbe hébreu bara, il eut probablement dès l'origine un sens analogue à celui que le latin creare a obtenu dans la suite.

DÉVELOPPEMENTS

7. — Ce dogme a naturellement pour premiers adversaires les panthéistes de toute nuance, qui nient la différence essentielle de la substance du monde et de la substance de Dieu. Le concile du^Vatican, loc. c»ï., can. 4, a donc condamné les formes principales du panthéisme, tant pour marquer que le monde tire son origine de Dieu,

que pour maintenir la vraie notion de Dieu lui-même *. Tout en admettant au moins sous le rapport formel une différence entre Dieu et les autres êtres, les païens, de nome que les sectes pagano-chrétiennes, niaient tantôt que tous les êtres émanent de Dieu (en exceptant soit les êtres spirituels, soit les êtres matériels), tantôt que leur origine ressemble à celle des productions humaines : élaboration artificielle d'une matière extérieure préexistante, notamment pour les choses matérielles, ou génération sortie de la substance divine, surtout pour les êtres spirituels.

Le plus monstrueux amalgame de ces erreurs se rencontrait chez un grand nombre de gnostiques, principalement chez les manichéens, qui n'admettaient pas que le monde matériel fût sorti de Dieu, tandis qu'ils attribuaient le monde spirituel à une sorte de génération : c'était un mélange de dualisme et de panthéisme.

De nos jours, par une légèreté incompréhensible, les gunthériens ont prétendu que les scolastiques avaient eu des vues inexactes sur la création, parce qu'ils s'étaient servi du terme emanare, pour exprimer que l'effet résulte de sa cause. (Voy. Kleutgen, op. cit.)

8. — Dire que la création est une production de nihilo ou ex nihilOy ce n'est pas soutenir évidemment que le rien est en quelque sorte le substracum ou la matière dont Dieu aurait créé le monde. Ex nihilo signifie : 1° de nullo, de niilla materia, wu matrice y ou 2° non ex aliquo; ou 3° de nihilo tanqnam termino a quo : la création a mis l'être de la chose à la place du non-être absolu, comme lorsqu'on dit que la nuit devient le jour. Dans ce dernier cas, on détermine le non-être absolu, Vex nihilo de la chose, en ajoutant que la création est une « production rei ex nihilo sui et subjecti, » ce que les Pères grecs expriment souvent par le terme de Ix iJ//ioa:j.ou xal [xïjûapiwç ovTwv. Il est vrai que dans la langue des platoniciens la production £x \}.ri ovTo; peut désigner une production au moyen d'une matière préexistante qui passe dans le produit, parce qu'ils appellent [jlt) ov la matière informe et indécise. Mais les Pères, quand ils parlent de la création du monde emploient

» Voyez livre II, n. 100 et 103.

le |i.^ ov dans le sens de ouxov, et se servent tour à tour de ces deux expressions.

9. — III. La création du monde ex nihilo, comme dogme fondamental des rapports de Dieu avec le monde, est énoncée sous les formes les plus diverses dans les Ecritures de l'ancien et du nouveau Testament.

DÉVELOPPEMENTS

10. — Elle apparaît déjà dans la manière habituelle dont Tessence de Dieu, sa puissance et sa souveraineté absolue sur le monde sont exprimées. Ainsi Dieu est dépeint comme l'Etre absolu, l'Etre qui subsiste par lui-même, — comme seul tout-puissant et se suffisant à lui-même, opérant tout au dehors par sa simple parole et par un pur acte de sa volonté, ce qui ne serait pas si ses opérations dépendaient d'une matière préexistante ; — comme le premier et le dernier, primus, novissimxis, le principe et la fin omnium rerum; ce qu'il ne pourrait être, si quelque chose hors de lui subsistait en tout ou en partie indépendamment de lui.

2° L'Ecriture sainte proclame la création ex nihilo lorsqu'elle assure en une multitude d'endroits que « Dieu est le principe de tout ce qui existe hors de lui, » sans faire jamais aucune exception, ce qui serait inconcevable si les

. êtres, dans tout ce qui les constitue, ne tiraient pas de Dieu leur origine. Cela est vrai surtout a. parce que Dieu est souvent appelé l'auteur *, le soutien ou conservateur du ciel et

, de la terre, expression qui serait peu convenable, si Dieu en produisant les êtres, se bornait à former une matière indépendante de lui; b. parce que Dieu est désigné comme l'auteur du monde spirituel aussi bien que du monde matériel, et du monde matériel comme du monde spirituel (par ex. dans Coloss., i, 16), et que, dans une production spirituelle, la substance tout entière peut seule être l'objet d'une production, c. Il est vrai que plusieurs passages, tel que celui-ci : Fide intelîigimus aptata, — xaxrjpTiciJ.éva, — esse sœcula verbo Dei. ut ex visibilibus invisibilia fièrent, Hébr., xi, 2, peuvent s'entendre directement d'un monde formé avec une

^ Ps. Lxxix, 69; LLxxviii, 12; cii, 26.

matière préexistante ; mais cette formation étant à la fois interne et substantielle, suppose un empire sur la matière qui ne peut appartenir qu'à son auteur.

30 Cette doctrine est clairement énoncée dans le récit de l'origine du monde consigné dans la sainte Ecriture (Gen,, i, 1 et suiv.) a. Comme ce récit a pour but de nous fournir des renseignements précis sur l'origine des choses, il aurait dû mentionner la matière incréée, si cette matière eût été nécessaire à l'opération divine *. b. Avant de parler du travail de formation opéré par Dieu, le texte sacré cite la production du ciel et de la terre comme devant servir de base à l'œuvre subséquente de Dieu; il affirme que ce premier acte divin ne dépend d'aucune condition préalable, et il ajoute, notamment en ce qui regarde la terre, qu'elle était encore « vide et déserte, » ou dénuée de forme, c. Si le Verbe bara, du moins au kal et au kiphal, ne désigne pas toujours une production tirée du néant, il n'est cependant employé que pour marquer une opération ou un mode d'opération qui appartient exclusivement à Dieu, notamment pour exprimer sa souveraineté, pour signifier que dans ses opérations il est indépendant à tous égards, qu'il se suffit à lui-même et que sa puissance est sans bornes.

Quand la Genèse (ch. l«i") décrit l'œuvre de formation, elle n'emploie plus d'ordinaire le verbe bara, ou si elle l'emploie, comme au verset 27 à propos de l'homme, c'est pour exprimer un acte créateur dans le sens rigoureux de ce mot; ou du moins elle lui donne, comme au verset 21, à propos des habitants de l'air et de l'eau, le sens d'un acte qui opère par sa propre puissance. La production de ces animaux, en effet, à la différence de celle des plantes et des animaux de la terre, pour laquelle le créateur emploie le terme de: producat terra, apparaît dans l'original (la Vulgate dit ici : producant aquœ), comme une production qui place ces animaux dans l'eau et dans l'air par une parole toute puissante, au lieu de les faire naître de la terre et de Teau.

Ailleurs au contraire (fien., 11, 3), quand Dieu considère l'ensemble de la création, le ^. . . se présente comme la base de

' Voy. Tertullien, contra Hermog.^ n. 20-

osa : cessavit (Deus) ab omni opère siio, qiiod creavit Deus ut faceret.

Enfin, d. Vin principio creavit, conféré avec Jemiy chap. i, vers. 1, Proverb.y viii, 22 et suiv., ne peut signifier que ceci : c'est qu'à dater du creavit le temps a commencé en tant que durée des choses extra-divines, et qu'auparavant rien n'existait hors de Dieu.

4° Le texte de la Genèse, i, 1, a donc indubitablement le sens que la mère des Machabées énonçait dans ces paroles : Peto, nate, tit adspicias ad cœlum et terram et omnia qiiœ in eis suntj et intelligas quia ex nihilo {il oùx ovtwv) fecit illa Deus *. Si Vex nihilo ne se rencontre pas plus souvent, cela vient de ce que, chez les Juifs principalement, toutes les expressions qui marquent l'origine divine des êtres, surtout bara, sont entendues dans ce sens; il se peut aussi que cette explication n'ait pas été donnée par la mère des Machabées dans sa € langue natale, » mais qu'elle ait été ajoutée par l'auteur inspiré, qui écrivait en grec et n'avait pas de terme correspondant kbara. Le texte suivant, au contraire, Sag., xi, 18 : Non enim impossibilis erat omnipotens matins tua, quœ creavit orbem terrarum ex materia invisa (xTicaaa tov y.6<jy.o^ Il «{jLopçou, — par conséquent informis au lieu de invisa^ — SXvîç), immittere illis mnltitndinem ursorum aut audaces leones, ce texte ne se rapporte pas à Gen., i, 1, mais à Gen,, i, 21, où il est parlé de la création des animaux de la terre; car il s'agissait surtout de montrer que Dieu, après avoir tiré tous les animaux d'une terre inanimée, peut encore maintenant faire naître ou produire à son gré un nombre égal de bêtes féroces pour châtier les impies.

11. — • IV. La création du monde ex nihilo n'est pas seulement un dogme fondamental de la foi, elle est encore un axiome évident de la pure raison, non troublée par les images des sens ou par des préjugés héréditaires. Il en est ainsi pour le môme motif et dans la même mesure que l'existence du Dieu vivant et personnel est nécessairement impliquée dans la notion même de Dieu. La raison peut et doit comprendre en effet que tout ce qui existe hors de Dieu,

« Mach., Yii, 28.

n'étant pas nécessairement, ne peut être, dans toute sa substance, qu'un être produit dans le temps, et produit dans toute sa substance par Celui qui existe seul nécessairement. Or, si tout ce qui existe hors de Dieu apparaît nécessairement à la raison comme tiré du néant, l'idée de la création ex nihilo ne peut avoir les apparences d'une contradiction; c'est elle au contraire qui fait cesser la contradiction qui existe dans toute autre manière d'envisager l'origine des êtres.

Seulement cette notion est de sa nature une notion purement rationnelle et d'une espèce particulière; elle ne peut s'expliquer par aucune analogie puisée dans les œuvres des créatures tant spirituelles que corporelles. Elle ne s'explique que par la puissance spéciale qui appartient à Dieu comme au seul être qui existe en soi. Cette puissance, la raison comprend qu'elle revient à Dieu; dès qu'elle est complète en elle-même, indépendante et illimitée dans son action au dehors, elle peut créer dans sa plénitude tout ce qu'on conçoit sous le nom d'opération *.

12. — Le concile du Vatican a expressément défini que la possibilité de la création peut être constatée par la raison 2. Les preuves de la création sont généralement les mêmes que celles qui établissent l'existence de Dieu; seulement elles ne démontrent pas toutes directement ce point. Les preuves directes se tirent de la composition des êtres, de leur caractère fini, changeant, etc. ; elles établissent que la substance de la matière et de l'esprit ne pouvant être nécessaire, doit avoir sa cause dans un être absolu placé hors d'elle. Les arguments indirects prouvent que les êtres extradivins sont sous lïnfluence et la souveraineté de Dieu, ce qui ne serait pas si leur siibstratiim ou substance existait indépendamment de lui. — Ces arguments ont été développés par S. Thomas, Contra gent,, lib. II, cap. xv-xvi; Stoeckl, Pliilosoph.,§ 122 et 155; Kleutgen, loc. cit., § 2.

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