‹ La Théologie dogmatiqueChapitre 51 sur 88 · NOTION FONDAMENTALE ET DOCTRINE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

NOTION FONDAMENTALE ET DOCTRINE DE L'ÉGLISE

§ 158. ]\otioii générale du surnaturel et de la surnature, par opposition au naturel et à la nature.

Ouvrages à consulter : Ripalda, De ente supern., lib. I: Kilber, De ente supern. dans la Theol. Wz>ce&.; surtout Montagne, Tr. de gratia (Migne, tom. X), c. i: Kleutgen, Theol. ^ II, section vi, cap. i: Schrader, De ord. triplici, pars II, cap. i; Schaezler, Natur und Gnade, cap. ii; Scheeben, Natur und Gnade, § 1 et suiv.

593. — Pour exposer nettement la notion du surnaturel, il faut expliquer d'abord les différents sens qu'on attache aux mots « nature » et « naturel. »

développements.

594. — Le mot « nature » vient de nasci (comme çu^tç vient de «puscv, çusaôat). Il exprime d'abord l'origine d'un être par voie de génération, puis ce qui est transmis par la génération, et ce par quoi l'être engendré est assimilé à l'être générateur, par conséquent l'essence spécifique dans les choses engendrantes ou engendrées. Par son étymologie, ce mot désigne tout d'abord et formellement l'essence, parce que l'essence est le principe d'une action ou d'une

passion déterminée (principium motus) , et surtout d'une activité immanente déterminée. Il marque donc une qualité correspondante à la constitution de l'essence et relative à des fonctions vitales déterminées. C'est dans le sens d'essence et de qualité de l'essence que ce mot s'applique à l'essence des choses non engendrées, mais simplement créées, par conséquent à l'essence des créatures spirituelles et finalement à 1 essence incréée de Dieu, mais avec cette signification accessoire qu'étant le principe de tous les êtres issus d'autres êtres, elle est une nature créatrice, natiira creatrix (ou natura naturans) et peut se communiquer par la génération spirituelle.

D'après cette signification formelle et abstraite, le mot nature se prend souvent aussi au concret et comme collectif, dans le sens de choses naturelles, « êtres de la nature, » et cela dans une double acception : l'une, qui est surtout philosophique, indique l'objet de la physique (dans le sens antique comme d::ns le sens moderne de ce mot, par opposition à métaphysique); l'autre, qui est surtout théologique, exprime l'objet direct de la métaphysique, par opposition à la théologie. Ainsi, on appelle êtres naturels les choses de la matière, surtout les êtres organiques {generabilia et corruptibUiu), soit individuellement, soit dans leur ensemble ; puis toutes les choses qui sont « devenues, » tout ce qui a été créé.

Dans ses écrits contre les manichéens, qui considéraient le mal comme une chose positive sortie d'un principe substantiellement mauvais, saint Augustin emploie ce mot dans son acception la plus générale, dans le sens transcendantal, de même qu'il se sert du mot être, à l'abstrait comme au concret, pour désigner tout ce qui. a une existence réelle ou positive {quidquld intelligitiir in suo génère aliquid esse), et qui, à ce titre, n'est pas un mal, mais un bien, que ce soit une substance ou un accident. Mais il l'appliquait surtout à la substance, car il s'agissait d'établir contre les manichéens que le mal n'est jamais que l'accident d'une substance etinon la substance même.

Dans seo écrits contre les pélagiens, au contraire, il remonte à la signification étymologique du mot, et il appelle nature ce que l'homme est en vertu de son origine,

originaliter , ou avec son origine. Il considère surtout comme « nature » ce que l'homme était au sortir des mains de Dieu (par conséquent dans sa première origine), ce par quoi il répond parfaitement à l'idée divine, tel qu'il existait dans l'état voulu et exigé par le Créateur au moment de la création (natiira instituti hominis, ou natura est quod Deus instituit).

Quant à l'état que les hommes héritent en fait du premier homme par la génération , après que l'état conforme à l'idée divine où se trouvait le premier homme a été détruit, état par conséquent anormal, saint A.ugustin dit qu'il ne peut être appelé nature que dans un sens abusif {natura corrupta et vitiata ; cf. Retract,, lib. I, cap. x et xv). Quelquefois cependant, dans sa lutte contre les pélagiens, il appelle aussi nature ce qu'est l'homme ou ce qu'il peut en vertu de son extraction du néant, ou de sa formation de la terre, par opposition à ce qu'il est et à ce qu'il peut en Dieu et avec Dieu.

594. — Le mot « naturel » a une signification plus étendue encore que celui de « nature, » par ce qu'il peut exprimer formellement un grand nombre de rapports avec la nature, et qu'il revêt en outre les différentes significations de « nature. » En général, on appelle « naturel » tout ce qui appartient à la nature, tout ce qui en résulte, lui correspond ou lui convient. Les significations les plus importantes sont les suivantes :

1. On appelle « naturels » les êtres (ou éléments constitutifs des êtres) et les causes qui font partie de la nature matérielle, ou de la nature créée en général, prise dans un sens collecoif.

2. On appelle « naturelle » la manière dont opèrent d'abord les natures matérielles, puis les natures spirituelles, quand l'opération résulte ou spontanément ou nécessairement de la nature (à la différence d'une opération résultant d'un plan, d'un art, ou d'une opération libre), ou lorsqu'elle est accomplie par la seule nature de l'être qui agit, sans le secours spécial d'un être supérieur.

3. On appelle « naturels » les effets qui sont ou peuvent être produits par la nature, c'est-à-dire, dans ce cas, ordinairement par la nature visible, y compris l'homme, ou

par toute la nature créée, y compris les anges, ou par Dieu lui-même, exécutant les lois qu'il a déposées dans la nature créée (comme la création de Tàme), — par opposition au miraculeux,

4. On appelle « naturels » les propriétés, les forces, les rapports d'un être qui découlent d'eux-mêmes de la nature de cet être, uu du moins qui se trouvaient en lui originairement, par conséquent qui lui sont unis dans l'un ou l'autre sens, ou qui répondent seulement à sa destination originaire et effective.

5. On appelle « naturels » tous les biens d'un individu qui sont véritablement un bien pour lui ou conformes à sa nature, mais surtout les biens dont il peut revendiquer la possession et l'usage, soit essentiellement, soit en vertu de son origine, notamment quand ils n'ont pour lui d'autre valeur que celle de l'aider ou de pouvoir l'aider à atteindre sa destination essentielle.

6. Enfin, on appelle « naturelle » la destination et la coordination d'un être à son but, quand cette destination est celle qu'il doit avoir ou qu'il peut recevoir en vertu de son essence, ou que Dieu la lui a imposée comme auteur de sa nature, en créant celle-ci précisément pour cette destination et en l'y rattachant comme à sa fin essentielle.

595. — Le naturel a pour contre-partie le non-naturel, l'anti-naturel et principalement le surnaturel. Il est donc visible qu'une chose peut être naturelle dans un sens et sous un rapport, et non-naturelle, anti-naturelle ou surnaturelle dans un autre sens ou sous un autre rapport^ et réciproquement. Il importe de ne pas perdre de vue cette distinction, afin de ne pas confondre les idées; car la terminologie a varié non-seulement aux différentes époques, surtout entre les Pères latins et les scolastiques, mais aussi dans le même temps et chez les mêmes auteurs, suivant les adversaires qu'ils combattaient ou le point de vue sous lequel ils envisageaient l'objet.

596. — I. On appelle surnaturel en général, « ce qui est au-dessus de la nature. » Dans ce sens large, la théologie appelle Dieu un être ou une substance surnaturelle (les

Pères disent ordinairement uirspouatoç, super suhstantialis), en tant qu'il dépasse infiniment toute la nature créée. Cette idée de Dieu comme être surnaturel est précisément la condition essentielle du surnaturel dans les autres êtres, dans les êtres naturels; car le surnaturel ne se réalise en eux que parce que Dieu l'y produit des hauteurs qu'il occupe, parce qu'il les élève au-dessus de leur nature, pour les unir et les rendre semblables à lui-même.

597. — Le surnaturel dans la nature créée, — c'est à ce point de vue surtout qu'il nous occupe, — exprime toujours un bien accordé de Dieu à la nature créée. On l'appelle ainsi 1° parce qu'il ne forme pas une nature particulière, une partie intégrante de l'individu; 2» parce qu'il ne peut pas émaner de la nature comme sa propriété et son produit; 3° parce que la nature ne l'exige pas pour atteindre à sa fin essentielle : il n'est requis que parce que le possesseur de la nature ne peut devenir sans lui absolument bon et heureux, c'est-à-dire répondre aux vues du Créateur et trouver son contentement personel; 4^ parce qu'il est de telle espèce, qu'il ne peut être produit ou amené par un autre être supérieur, mais seulement par Dieu lui-même, cause surnaturelle absolue, en vertu d'une libre opération qui dépasse toutes les lois de la nature.

Le surnaturel pris dans ce sens rigoureux, les théologiens l'appellent supernaturale quoad essentiam ou substantiam. Ce qui n'est surnaturel que par la manière dont Dieu le produit, ce qui aurait pu dans d'autres circonstances être opéré par une force créée, ou qui ne vise en soi qu'à réaliser la destination essentielle de la nature, se nomme supernaturale quoad modum ou per accidens.

598. — Dans ce sens plus rigoureux, il peut y avoir un surnaturel pour toutes les natures créées, et il en existe un de fait même pour la nature matérielle dans sa transfiguration finale. Mais il a lieu surtout dans les créatures spirituelles, dans les anges et les hommes. Il consiste alors dans des propriétés et des perfections, des forces et des opérations, des dignités et des droits, des rapports et des coordinations au but qui n'ont pas leur principe dans ce qui constitue la nature essentielle des anges et des hommes, et ceux-ci ne peuvent pas les réclamer pour atteindre

leur fin essentielle. Dieul seul peut les communiquer par une libre disposition de sa grâce et de sa puissance.

599. — Cette définition du surnaturel étant surtout négative, demande à être complétée par une définition positive. En effet, ce qui est surnaturel pour une nature inférieure et se présente chez elle comme un degré plus élevé de perfection, doit toujours être naturel à une nature plus élevée, au moins virtuellement et éminemment. On détermine donc la notion positive du surnaturel en disant qu'il rend une nature inférieure participante de la perfection qui est naturelle à une nature supérieure.

Sous ce double point de vue positif et négatif, le surnaturel se divise en deux grandes classes, qui comprennent, l'une le surnaturel absolu, l'autre le surnaturel relatif, ou, quand il s'agit de l'homme, le surnaturel et le préternaturel.

600. — IL Le surnaturel absolu, au point de vue négatif, est surnaturel pour toute nature créée, même pour la nature la plus parfaite, la nature purement spirituelle. Au point de vue positif, il élève la nature créée à la participation de l'excellence et de la perfection qui n'est naturelle qu'à Dieu, l'être surnaturel absolu; il l'unit et la rend semblable à l'excellence divine, et la transporte ainsi par de là les limites de l'ordre créé. Or, quand le surnaturel ne consiste point dans des privilèges transitoires et isolés, mais dans un ordre de choses solidement lié, général, embrassant tous les êtres, il se concentre, comme autour de son type idéal ou de ses formes fondamentales, dans la yision béatifique, ou dans l'union hypostatique, qui sont Tune et l'autre, d'une manière différente, une réunion admirable de la créature avec Dieu tel qu'il est en luimême.

Dans le premier cas, Dieu rend la créature tellement semblable à lui-même qu'il devient l'objet immédiat de sa possession et de sa jouissance; dans le second, il la reçoit dans l'unité de son être propre et de sa dignité personnelle. On peut donc très-bien appeler aussi ce surnaturel supernaturale secundum deificationem, ou xaxà ôewocv.

Page 1