CHA.P1TRE IL
DÉPENDANCE DU MONDE A L'ÉGARD DE DIEU, QUI EST SA FIN ET QUI LE DIRIGE VERS S A FIN.
§ 132. Rapport essentiel des êtres créés à Dieu, en tant qu'il est le but de leur être, de leurs opérations et de leurs tendances.
Ouvrages à consulter ; Thom., I Part., qusest. CY;Contr. gent.f lib. III, cap. I et suiv.; Bonav., in II, dist. i,;p. 2; Lessius, De perf. div.j lib. XIV; Kleutgen, Thcol. du moyen-âge, t. I, sect. v, ch. Mii: voyez aussi Conc. Prov. Col., p. I, c. xin.
' Voy. Valentia, in I-II, Bisp. viii, quîest. v, p. 4, quxr. 4, in fine.
78. — Quand on parle de la fin ou du terme de la création {finis creationis), on peut l'entendre dans un double sens, suivant qu'on s'attache de préférence au principe ou au produit des œuvres de la création. On peut s'occuper, ou du but que la volonté créatrice poursuit dans la création, en vue duquel elle se laisse mouvoir, ou simplement déterminer et diriger {finis operantis^ par conséquent finis Dei creantis); ou du but qui est assigné aux êtres créés par la volonté créatrice, qu'ils doivent poursuivre et atteindre, et en vue duquel ils doivent se laisser mouvoir et diriger dans leurs efforts et leurs actions {finis operis, finis rei creatœ).
79. — Comme le but que la volonté divine poursuit dans ses opérations est la règle de ses œuvres, et que les êtres créés, tenant de Dieu ce qui constitue leur être, ne peuvent avoir d'autre fin que celle que Dieu poursuit en eux et par eux, la fin de l'ouvrier se confond ici objectivement et matériellement avec la fin de l'œuvre (ce qui n'arrive pas toujours pour l'homme), de sorte que tout ce qui est la fin de l'ouvrier est aussi la fin de l'œuvre et réciproquement.
Au point de vue subjectif et formel, au contraire, par rapport au sujet qui poursuit le but ou doit le poursuivre, il y a une différence entre la fin de Touvrier et la fin de l'œuvre, et une différence beaucoup plus sensible que dans les œuvres de l'art humain; car les œuvres de Dieu sont des êtres nouveaux qui peuvent tendre eux-mêmes à un but particulier, tandis que les productions de l'art humain ne servent que pour le but auquel elles sont appropriées et destinées.
80. — Nous avons déjà traité de la fin de l'ouvrier à propos de la volonté divine, suivant ce que faisaient ordinairement les anciens théologiens. Il ne nous reste plus qu'à considérer le but de la création au point de vue de la fin de l'œuvre {finis operis ou finis rei creatœ), telle que l'envisage le concile du Vatican ^ {Si qiiis dixerit mundum non ad gloriam Dei creatum esse, anathema sit) après avoir, ch. P"*, traité de la fin de l'ouvrier.
Relativement à la « fin de l'œuvre créée, » il s'agit surtout j de connaître le but qu'elle a et qu'elle doit avoir précisément
* Can. V, sur le ch. i".
en tant que chose créée, c'est-à-dire en tant qu'elle émane du Créateur comme de sa cause et qu'elle est en rapport avec lui. Il s'agit donc aussi de connaître son but suprême et dernier, ou simplement son but, sans s'occuper encore du degré plus ou moins élevé dans lequel il peut être réellement atteint. Ce but est en même temps et essentiellement le but général de toutes les créatures, bien que le rapport à ce but se modifie dans les différentes classes d'êtres.
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81. — On peut généralement considérer comme but d'une œuvre ou d'un être créé tout ce pour quoi il est là, pour quoi il doit agir et où il tend, par conséquent : 1^ le bien qui est l'œuvre et que représente l'œuvre, ou le bien que l'auteur atteint par son moyen (finis qui in opère sisiitur vel per opiis obtinetur); 2° le possesseur à qui l'œuvre appartient et à qui elle doit servir {finis cui opus servit); 3° le bien vers la possession ou participation duquel tend l'être produit, pour y trouver son repos (finis cujus gratin ou ad quem, le but — terminus motus dans le sens restreint, c'est-à-dire cujus obtinendi gratia ens agit, ou ad quem obtinendum tendit).
82. — Dans ces trois directions on nomme aussi but d'une œuvre ou d'un être ce par quoi il entre avec les fins dont il s'agit dans des rapports qui lui permettent de les atteindre, ou ce en quoi s'exerce son rapport à la fin (finis quo ou finis formaîis, par opposition à finis in quem, ou à finis objectivus). Ce but, que nous appelons la destination d'un être, est toujours quelque chose qui existe intrinsèquement dans les êtres eux-mêmes et qui doit être réalisé en eux ou par eux; tandis que le but objectif peut être extérieur à l'être qui est rapporté à lui, et il précède ordinairement comme quelque chose qui sert de fondement à la relation au but.
Voy. ci-dessus, § 105 et suiv., la différence entre béatitude, gloire objective et gloire formelle. Nous référant à ce qui est dit en ce lieu, nous ferons remarquer que lorsque la fin quo consiste dans la glorification de la fin objective, celle-ci se distingue encore en gloire objective et en gloire formelle, suivant qu'elle consiste dans une manifestation effective ou dans une reconnaissance formelle de la gloire de l'objet.
83. — I. Occupons-nous d'abord de la fin des êtres en général, des êtres considérés dans leur ensemble et dans leur individualité. Ces êtres, on suppose évidemment qu'ils ont, à certains égards, leur but en eux-mêmes, car ils existent parce qu'ils sont ou qu'ils deviennent quelque chose de bon en eux-mêmes. Et ce bien qui est en eux, ils le possèdent plus ou moins pour eux-mêmes, ou ils le revendiquent par leurs efforts et doivent le faire valoir, ou enfin ils trouvent leur repos et atteignent lear perfection en s'unissant au bien vers lequel ils tendent.
84. — C'est une vérité dogmatique en même temps que rationnelle, que les êtres créés, précisémeut en tant que créés, ont leur but final non pas en eux-mêmes, mais en Dieu, car ils manifestent formellement leur rapport avec lui par la glorification de son être *. Le concile du Vatican ne définit pas que la gloire de Dieu soit la fin dernière et suprême des êtres créés; mais cela s'entend de soi; car l** si le monde en général, c'est-à-dire les êtres dans leur ensemble comme dans leur individualité, sont destinés à glorifier Dieu par tout ce qu'ils sont, par conséquent aussi par leurs buts internes, toutes les autres fins sont par cela même subordonnées à celle-là 2. 2° Si l'on considère Dieu, comme objet de la gloire, dans son excellence unique et supérieure à tout, on ne peut pas le concevoir autrement que comme la fin suprême et dernière de toutes choses.
85. — Ce rapport essentiel des êtres créés à Dieu, leur fin suprême et dernière, consiste surtout 1° en ce qu'ils existent pour représenter et réfléchir, comme leur idéal, par le bien qui est en eux, la bonté et la magnificence de Dieu, car ils ne sont qu'une image de sa beauté et de sa perfection essentielle. 2° En ce qu'ils existent par Dieu, leur maître souverain, leur dominateur absolu; ils lui appartiennent avec tout le bien qu'ils sont et qu'ils possèdent, et ils dépendent de lui plus encore que la partie ne dépend du tout, que le corps ne dépend de l'àme. Ils doivent donc le servir dans toutes leurs œuvres, c'est-à-dire se soumettre à
* Voyez la définition du concile du Vatican, ci-dessus, n. 80.
* Voy. Thojn., I part., quaest. lxv, a. 2 : « Totum universum cum singulis » suis partibus ordinatur in Deum sicut in finem, in quantum in eis per » quandam imitationem divina bonitas reprsesentatur ad gloriam Dei. »
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son autorité et l'exercer en eax-mêmes. 3" En ce que Dieu est le bien vers la possession, la participation et la jouissance duquel tous les êtres aspirent et dans lequel ils trouvent si bien leur repos, qu'il n'est pas tant uni à eux qu'ils sont unis à lui. Ils le reconnaissent donc en fait comme le bien qui attire tout à soi et réunit tout autour de soi, par conséquent comme l'être véritable de tous les êtres.
86. — La relation au but, la glorification de Dieu doit avoir lieu également dans ces trois directions. Il faut que la créature représente, fasse valoir ou reconnaisse au dehors la gloire intérieure de Dieu dans chaque direction particulière, sous une forme et d'une manière différente : glorification de sa perfection et de sa beauté intérieure par son reflet dans les créatures; glorification de sa puissance et de sa majesté par le respect et la soumission ; glorification de Dieu comme bien suprême de tous les biens et detous les êtres, dans la réunion des créatures avec lui, leur centre et leur repos.
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87. — Voyez le livre II, § 84 et n. 512 et suiv. — L'Ecriture sainte énonce !« le rapport général du monde à Dieu, comme à son terme final; a) dans les nombreux endroits où elle dit que Dieu est l'Alpha et l'Oméga, principhim et finis *, que « tout est de lui, par lui, en.lui et à cause de lui, » Rom., XI, 36 : Ex ipso et per ipsum et in ipso {dç aùrov) sunt omnia : ipsi gloria in sœcula, et Hebr., xxi, 10 : Eum pr opter quem omnia et per quem omnia (5î ovtoc Travxa xal Si ou xà -^lavia). Toutes les fois qu'il est parlé de Dieu comme fin dernière, il est parlé de lui comme principe : cela montre clairement que le principe emporte nécessairement le but, et que Dieu est aussi bien le terme suprême et absolu qu'il est le principe absolu et suprême.
b) Dans le passage suivant. Dieu aflîrme expressément que tous les êtres lui sont actuellement destinés : Prov., XVI, 14 : Universa propter semetipsum operatus est Domimis, impium quoque ad diem maliim. Le propter semetipsum serait la traduction littérale de l'hébreu lemanaaou, mais ce mot est
* Voyez surtout Apoc, iviii; xxi, 6; ixii, 13.
remplacé par lemaaneiou qui peut se prendre verbalement : ad respondendum sibiy ou cantandiim (laudandum) se, testandum sihi; ou substantivement : ad finem seu proposituniy sciîicet adimpîendum.
Toutes ces significations reviennent finalement au même sens, à savoir que tout co que Dieu fait lui est destiné; cependant la seconde est la plus convenable ^.
c) De là vient que l'Ecriture sainte présente la consommation de toutes choses comme la consommation de la souveraineté de Dieu sur le monde entier, où Dieu est tout en tout, parce que tout est placé sous sa dépendance absolue et se rapporte à lui : Deinde finis... qiium autem siibjecta erunt ei omnia, tune et ipse Filius subjectus erit ei qui subjecit sibi omnia^ ut sit Deus omnia in omnibus (I Cor., xxiv-xxvm).
88. — 2^ En particulier, l'Ecriture sainte déclare que tout a été fait pour la gloire de Dieu et que tout doit tendre à cette fin. Car a) elle montre en une infinité d'endroits, à propos des actions de Dieu les plus diverses, qu'il agit « pour sa gloire ou pour l'honneur de son nom 2, » qu'il a fait la créature pour son honneur : Et omnem qui invocat nomen meum, in gloriam meam creavi eum; qu'il glorifie son nom dans la créature par la manifestation de sa puissance. Voyez surtout Exode^ xiv, 17, 18; et Ps. cv, 8 : Et salvavit eos propter nomen suum, ut notam faceret potentiam suam. Enfin Dieu déclare surtout qu'il veut être glorifié par ses créatures raisonnables.
b) L'Ecriture fait également ressortir sous mille formes diverses que toutes les créatures doivent être elles-mêmes une louange de Dieu, une proclamation vivante de sa gloire, notamment dans les Psaumes Laudate et Benedicite; qu'elles lui appartiennent toutes comme à leur Maître suprême et forment son royaume ; qu'elles doivent vivre pour lui et se consacrer à son service. Voy. notamment Baruch, m, 34 et suiv. : Stellœ autem dederunt lumen in custodiis suis et lœtatœ sunt; vocatœ sunt et dixerunt, ecce adsumus; et luxerunt ei cumjucunditatey qui fecit eas. Comparez l'Invit. ad Matut. : Regem, cm omnia vivunt, venite adoremus.
* Voyez Kleutgen, t. I, 2» édlt., p. 669. ' Voy. Kleutgen, loc. cit., n. 659 et suiv.
89. — II. Ce qui est vrai de la relation de tous les êtres créés à leur but, convient aussi d'une façon toute particulière et dans une mesure jbeaucoup plus élevée aux êtres personnels ou raisonnables.
Il est vrai que les êtres raisonnables ont, d'une manière plus excellente que les êtres impersonnels, leur but en eux-mêmes, car 1° on ne peut pas s'en servir comme de simples moyens pour procurer l'avantage d'autrui, mais on doit les estimer en eux-mêmes et ils peuvent prétendre à une éternelle durée; 2° ils s'appartiennent dans un degré plus élevé, et peuvent se servir et jouir formellement pour eux-mêmes de ce qu'ils sont et de ce qu'ils possèdent; 3'' ils aspirent et à la perfection qui correspond à leur nature et à la félicité qui leur revient. Ils ont surtout leur but en euxmêmes, en ce sens qu'ils ne peuvent être absolument subordonnés à aucune créature, pour procurer ses avantages ou sa gloire par tout leur être et par toute leur substance.
90. — Mais cela n'empêche qu'ils ont aussi, par tout ce qui constitue leur être et leur avoir, leur but suprême en Dieu. Et cela n'est pas vrai en ce sens seulement que s'ils n'étaient pas en rapport avec Dieu comme objet de leur vie spirituelle, ils ne pourraient pas obtenir pour eux-mêmes tout ce qui est nécessaire à leur perfection et à leur félicité, ou parce qu'ils trouvent précisément leur félicité dans la possession et la jouissance de Dieu. Cela est vrai encore en ce sens que leur être, leur vie, leurs opérations tout entières et jusqu'à leur félicité doivent être rapportées à la gloire de Dieu. Ils doivent donc, comme tous les autres êtres, et plus qu'eux tous, à cause de leur ressemblance à Dieu, innée ou acquise, proclamer la beauté de leur exemplaire, se soumettre à Dieu leur souverain, le servir dans toutes leurs œuvres, aspirer à s'unir à lui comme à leur centre et à leur repos.
C'est même dans ces êtres seuls que la gloire de Dieu peut et doit devenir une glorification formelle, une glorification dont on a conscience, qu'on se propose, par laquelle on reconnaît la magnificence de Dieu et la désire. C'est donc une louange formelle portée sur les ailes de l'admiration, une société avec Dieu formellement soutenue par l'estime et
par l'amour, en un mot une glorification ou un culte véritable et formel.
91. — Contre cette doctrine on ne peut pas objecter que les créatures raisonnables, en rendant à Dieu l'hommage temporel qui lui est dû, atteignent complètement leur félicité définitive, c'est-à-dire qu'elles y tendent elles-mêmes et que Dieu les y conduit. Car cela ne signifie pas que le bonheur de la créature raisonnable, en tant qu'il lui donne un contentement intérieur, est un but plus élevé auquel soit subordonné la glorification de Dieu par la créature ou par Dieu même. Il faut au contraire que l'état de félicité, c'està-dire la plus haute perfection finale de la créature dans la possession et la jouissance de Dieu, ou de son parfait conteutement, soit telle que Dieu y trouve sa parfaite glorification, et que la créature le glorifie de son côté par ses louanges, ses hommages et son union avec lui. Ce but doit être également atteint dans ce sens par les actes temporels de la glorification.
En d'autres termes : la béatitude où doit tendre la créature consiste dans une union parfaite avec Dieu par la connaissance et l'amour; c'est là que la créature trouve son plus parfait contentement et Dieu sa pleine glorification. Ce contentement parfait de la créature consiste en ce que, en vertu de cette connaissance et de cet amour, elle se réjouit à la fois et de la gloire intérieure de Dieu et de ce que Dieu est glorifié au dehors.
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L'Ecriture énonce aussi cette doctrine dans une multitude de passages. Elle montre, d'une part, que les œuvres naturelles et surnaturelles de Dieu sont opérées en faveur de l'homme, et elle nous invite à glorifier Dieu afin qu'il nous glorifie à son tour et nous rende participants de sa félicité. Elle nous fait voir, d'autre part, 1° que les hommes ont été <îréés pour la gloire du Très-Haut, Deut., xxvi, 19 : Dominus elegit te hodie, ut faciat te excelsiorem omnibus gentibus, quas creavit in laudem et nomen (famam) et gïoriam snam; 2^ que la vocation de l'homme à la félicité surnaturelle a précisément pour 'objet de rendre à Dieu une gloire particulière, PhiL, I, 10 : Repleti fructu justitiœ per Jesum Christum in
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laudem et gloriam Dei; Eph., i, 6 : Qui prœdestinavit nos in adoptionem ftliorum per Jesiun Christiim in Ipsum... in laudem gloiiœ graliœ ipsius; et que Jésus-Christ lui-même a pour mission de glorifier son Père, Jean, xyii, 4 : Ego clarificavi te^ opxis consummavi , quod dedisti mihi, ut faciam... clarificavi nomen tuum; 3° que les hommes lui appartiennent sans réserve, qu'ils doivent vivre pour lui et tout faire pour sa gloire ; 4° que les bienheureux eux-mêmes s'occupent à célébrer ses louanges, Apoc, xix, 6 : Alléluia, quoniam regnavit Dominus Deus omnipotens; 4, 11 : Dignus es, Dominus Deus iioster, accipere gloriam et honorem et virtutem^ quia tu creasti omnia, etc.
92. — Cette doctrine a été surtout attaquée de nos jours par les hermésiens. Sans doute, les hermésiens ne niaient pas que Dieu attend sa gloire des hommes, qu'il la recherche en eux et que les hommes sont obligés de la lui rendre; mais ils niaient que Dieu exige cette glorification pour lui-même, qu'il veuille être lui-même la fin dernière objective, que la glorification de lui-même soit lafin dernière et formelle de l'homme. Ils le niaient surtout parce que l'homme l'^ne serait plus à lui-même son but, mais un simple moyen entre les mains de Dieu ; 2° parce que l'amour de Dieu pour l'homme ne serait plus désintéressé; 3° parce que Dieu rechercherait son honneur d'une manière contraire à sa sainteté. Dieu, à les entendre ne poursuit son honneur que parce que l'homme y trouve sa perfection morale et qu'il serait sans cela indigne de la béatitude.
Nous répondons : Ad 1» L'homme, en se consacrant à la gloire de Dieu, cesse d*être à lui-même son but « absolu, » mais il ne devient pas un simple moyen ; Dieu le traite toujours comme une personne, par cela seul qu'il ne peut être véritablement honoré que par un être personnel *.
Ad 2° L'amour de Dieu demeure désintéressé, parce que Dieu ne tire aucun avantage de l'honneur qu'il exige et qu'il obtient, parce qu'il veut sincèrement le bien de l'homme, et qu'il fait même consister son honneur à le rendre participant de sa gloire ; parce que l'honneur qu'il lui demande
' Voy. Kleutgen, op. cit., 2« éd., n. 409 et suiv.
emporte à la fois la gloriflcation de Dieu et la suprême félicité de l'homme *.
Ad 30 L'ambition n'est condamnable que lorsqu'elle réclame des honneurs vains et immérités, ou que l'honneur fait oublier la valeur intrinsèque de l'avantage qui consiste à y renoncer. Or, ni l'un ni l'autre ne se rencontrent en Dieu; étant le bien suprême, il a droit à tout honneur, et il ne le réclame que parce qu'il a pour lui-même l'estime qui est due au souverain bien. Il renierait sa sainteté, s'il ne revendiquait pas l'honneur qui lui appartient 2.
93. — Ces idées, quoique principalement soutenues par les hermésiens, ne sont pas renfermées dans l'enceinte d'une école théologique ; elles sont au contraire, tantôt plus, tantôt moins sciemment, l'une des erreurs fondamentales de notre âge; c'est sur elles en particulier que s'appuie la doctrine de « l'émancipation de l'humanité, » si chère au libéralisme. Cette doctrine obscurcit les relations de l'homme avec Dieu, quand elle ne les renverse pas de fond en comble.
94, — La forme la plus douce sous laquelle on peut exprimer cette pensée au concret, celle qui montre le mieux son inanité, consiste à dire q.ue l'homme soutient avec son créateur les mêmes rapports que l'enfant avec son père 3. Or, tandis qu'on nie de nos jours la dépendance de l'homme à l'égard de Dieu dans l'intérêt de sa personnalité, on attaque et on détruit cette personnalité même par cette autre erreur non moins répandue, que la fin dernière de rhomme ne réside pas en Dieu seul, que son être et sa vie tout entière sont soumis à d'autres puissances réelles ou idéales, surtout à l'Etat, où sa personnalité est complètement absorbée. L'Eglise catholique soutient, avec non moms de fermeté, que l'homme est absolument subordonné à Dieu comme à sa fin, qu'il n'a pas de fin absolue dans aucun autre être, ni même un but qui absorberait toute son existence et tout son être.
^ Voy. Lessius, loc. cit.
2 Sur 2° et 3°, voyez Kleutgen, op. cit.,, n. 440 et suiv.
3 Voyez nos Period. Blœtt., t. II (1870), p. 224 et suiv.
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95. — OÙ la subordination de la félicité des créatures à la glorification de Dieu se révèle le plus nettement, c'est dans les êtres personnels : quand ils ne consacrent pas leur liberté à rendre à Dieu l'honneur qui lui est dû, Dieu se le procure lui-même en faisant d'eux, contre leur gré, des instruments de sa gloire. Comme ils perdent la félicité par le châtiment qu'ils endurent, ils manqueraient absolument leur but, si la félicité était le but suprême. Or la sagesse divine ne permet pas que ses desseins soient ainsi anéantis, et de là vient que la gloire de Dieu, qui peut et doit être atteinte en toute circonstance, est la fin suprême et dernière de la création.
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96. — De leur théorie sur l'ordre des fins, les hermésiens étaient obligés de conclure que Dieu ne veut la punition du péché que ccmme un moyen d'amender les hommes, qu'il ne peut pas infliger des peines vindicatives, mais seulement des peines médicinales. Il suit de là, ou qu'il n'y a pas de peines éternelles, ou que ces peines ne peuvent servir qu'à eflrayer les hommes pendant la période du mérite. De telles conséquences montrent suflîsamment les périls de leur thèse.
97. — III. Les êtres impersonnels ou matériels sont, d'après ce qui vient d'être dit, inférieurs aux êtres personnels. Ils n'ont pas leur but en eux-mêmes aussi parfaitement que ceux-ci ; ils n'aspirent pas d'eux-mêmes vers Dieu, leur terme définitif, et ils ne sauraient réaliser sa gloire d'une manière aussi parfaite.
Ils ne peuvent par le premier, parce que, tout en participant à la bonté divine, ils ne sont pas Ccipables d'une félicité proprement dite ; ils ne peuvent pas le second, parce que s'ils procurent et manifestent la gloire de Dieu en euxmêmes, ils ne la lui rapportent pas et ne peuvent lui rendre un honneur formel.
98. — De là vient que le but des choses matérielles, du « monde » (xoc'/oç) pris dans un sens restreint, la fin à laquelle elles doivent servir se trouve non-seulement en Dieu, mais aussi dans la créature raisonnable ; elles sont pour