‹ La théologie morale et les sciences médicalesChapitre 45 sur 99 · EMBRYOLOGIE ET TIIANATOLOGIE · texte numérisé non relu

EMBRYOLOGIE ET TIIANATOLOGIE

point encore ces ouvertures, parce qu'ils sont toute leur vie sous l'empire de fausses convictions. Ils ne pourront donc sortir de cette espèce de cercle vicieux, qu'en remontant à la source et en faisant des statistiques nouvelles, mais exactes, complètes et générales, c'est-à-dire sur toutes les classes de la société, comme on l'a fait en Sicile. (Voyez plus haut, p. 228.)

M. le professeur Moreau semble vouloir insinuer que, lorsqu'on a tiré les enfants vivants du sein de leur mère plusieurs heures après leur mort, on n'avait opéré que sur des femmes dans un état de mort apparente, et que l'on s'était donc fait illusion. Mais peuton croire raisonnablement que cela se soit fait toujours ou du moins le plus ordinairement? Cette supposition ne peut être rationnellement acceptée, même comme probable. Au reste une observation décisive détruit totalement cette objection. Cangiamila rapporte qu'à Mont-Réal, Ignace Amatavec ses confrères, dans l'espace de vingt-quatre ans, ont fait l'opération césarienne sur vingt et une femmes mortes, et sur les vingt et une femmes, trois seulement étaient à terme ou enceintes de neuf mois, quatre de huit mois, cinq de sept mois, trois de six mois, trois de cinq mois, trois enfin de trois mois. Or on sait que l'on n'observe généralement les morts apparentes qu'au moment de l'accouchement à terme, et seulement chez les femmes qui éprouvent des convulsions, la léthargie ou la syncope que déterminent ordinairement les difficultés de la parturition. Quant aux autres femmes enceintes de trois, cinq, six mois, etc., elles rentrent donc dans les conditions physiques des femmes non enceintes, et n'ont dû succomber par conséquent qu'à des maladies ordinaires, aiguës ou chroniques, qui excluent en général les morts apparentes ; car, dans ces circonstances, on ne rencontre peut-être pas un cas de mort apparente sur dix mille décès. Ainsi l'objection spécieuse de M. le professeur Moreau est impuissante à

ébranler, mémo légèrement, la doctrine de Can-

giamila.

Règle générale : avant de faire l'opération césarienne à une femme qui vient de mourir, si la grossesse est bien avancée, l'accoucheur doit s'assurer si la dilatation du col de l'utérus ne permettrait pas d'opérer la version de l'enfant ou d'appliquer le forceps, c'est-à-dire défaire l'accouchement artificiel, surtout s'il pouvait exister quelque doute sur la certitude de la mort. C'est ce que fit Rigaudeaux. Ce chirurgien fut appelé pour accoucher une femme aux environs de Douai (en 1740): on était venu le chercher à cinq heures du matin; mais il n'avait pu se rendre qu'à huit heures et demie auprès de la malade. On lui dit, lorsqu'il entra dans la maison, que l'accouchée était morte depuis deux heures, et qu'on n'avait pu trouver un chirurgien pour lui faire l'opération césarienne. Rigaudeaux s'informa des accidents qui avaient pu causer une mort si prompte; on lui répondit que, dès quatre heures du soir de la veille, la morte avait commencé à ressentir les douleurs de l'enfantement ; que pendant la nuit la violence de ces douleurs avait causé de la faiblesse et des convulsions, et que le matin à six heures, une nouvelle convulsion avait anéanti ce qui restait de forces à cette malheureuse. Elle était déjà ensevelie lorsque Rigaudeaux demanda à la voir : il fait ôter le suaire pour examiner le visage et l'abdomen; il tàte le pouls au bras, sur le cœur et au-dessus des clavicules, point de battement; il présente un "miroir à la bouche , la glace n'est point ternie; beaucoup d'écume la remplissait, et l'abdomen était prodigieusement gonflé... Rref il accouche la femme d'un enfant qui ne donne aucun signe dévie...

194 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE.

le met entre les mains des femmes qui sont présentes, et quoiqu'il lui paraisse mort, il les exhorte à le réchauffer.en projetant du vin chaud sur son visage et sur son corps. Ces femmes, fatiguées d'un travail de trois heures en apparence inutile, se disposent à l'ensevelir, lorsqu'une d'elles s'écrie qu'elle lui a vu ouvrir la bouche : aussitôt leur zèle est ranimé ; le vin, le vinaigre, l'eau de la reine de Hongrie sont employés avec profusion; l'enfant donne des signes de vie manifestes, et bientôt il pleure avec autant de force que s'il était né heureusement. Rigaudeaux veut visiter la mère une seconde fois ; on l'avait encore ensevelie. 11 fait enlever tout l'appareil funèbre, et, après un examen attentif, il la juge morte, comme après la première inspection. Cependant il est étonné de la flexibilité des membres après sept heures de mort ; il fait quelques tentatives inutiles pour ramener la vie, et repart pour Douai, en recommandant de ne procéder à l'inhumation du corps que lorsque les membres de la morte auraient perdu leur souplesse, et prescrit de lui frapper de temps en temps dans les mains, de frotter les mains, le nez, les yeux et le visage avec du vinaigre et de l'eau de la reine de Hongrie, et de la laisser dans son lit. Deux heures de ces soins ressuscitèrent la morte, et l'enfant et la mère reprirent si bien des forces qu'ils étaient tous deux pleins de vie le 10 août 1718; mais la mère resta paralytique, sourde et muette. {Journal des Savants, janvier 1749.)

Si la femme enceinte meurt, il faut au plus tôt l 'ouvrir, dit le Rituel von\d\\\, pour en retirer le fœtus. S'ensuit-il de là qu'il faille l'ouvrir aux premiers jours de la grossesse , lorsque l'embryon n'a point encore de forme humaine distincte ? « La conception, dit le célèbre auteur de la Grande Embryologie sacrée, Cangiamila, a coutume d'être douteuse jusqu'au quarantième jour. » Plus bas il ajoute encore : « Quoiqu'on

ne puisse pas obliger à l'opération césarienne avanl le quarantième jour, les raisons qu'on a données prouvent assez qu'on peut faire des instances pour qu'elle soit pratiquée dès le vingtième jour ou même plus lût. »

Enfin, il finit par conclure qu'il faut faire l'opération césarienne dans tous les temps de la gestation. (Voyez ce que nous avons dit ci-dessus sur l'incertitude de l'âge des embryons, leur développement, leur précocité, etc.)

§ i. — PROCÉDÉ DE LOPÉRATION CÉSARIENNE.

Il n'est point de notre sujet d'entrer dans les détails relatifs au mode opératoire ; nous supposons que les personnes qui feront cette opération possèdent à cet effet les connaissances au moins les plus nécessaires. Si cependant on ne pouvait avoir recours aux hommes de l'art, ni même à une sage-femme, et qu'il fallût se servir du ministère de la personne la plus inhabile à ce genre d'opération, il faudrait pourtant bien s'y déterminer sans délai : car on ne doit pas ignorer que, dans un cas d'extrême nécessité, toute personne, soit homme, soit femme, [?] peut et même est obligée de faire l'incision abdominale, afin de pouvoir ondoyer le fœtus; et si même absolument il ne se trouvait personne qui voulût ou qui pût faire l'opération césarienne, la charité, un motif bien puissant, le salut d'une unie, impose au ministre d'une religion toute de charité le devoir de la pratiquer lui-même.

[Telle n'est pas sur ce point l'opinion du docteur Capclmann , qui, combattant celle de Vering, de Debreyne et de Mâcher, ne craint pas de taxer de indêcens l'opération césarienne pratiquée par un clerc. Indecens dit-il et perlculosa. Un homme inhabile aux moindres opérations chirurgicales ne peut, sans témérité, entreprendre une aussi grave opération, qui, dit-il,

196 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE.

«'meut le médecin lui-même, par la multiplicité des parties qu'il lui faut diviser pour atteindre l'enfant, par les complications qui peuvent entraver son action, etc. D'où cet auteur conclut, et je conclurai volontiers avec lui, que si, en cas de nécessité, il n'est pas défendu de pratiquer sans médecin l'opération césarienne, cela n'est pas non plus prescrit. En effet, ajoute-t-il, si je ne suis pas obligé, pour sauver ma propre vie, à employer de ces moyens extraordinaires qui impliquent l'horreur et l'effroi, je ne puis y être tenu davantage, pour sauver la vie du prochain. En un mot, le prêtre doit engager les hommes compétents à pratiquer l'opération césarienne ; il peut la pratiquer lui-même en leur absence, si son zèle le lui inspire et si ses connaissances l'y autorisent; mais il peut aussi s'en abstenir. Je dirai même qu'il le doit, s'il a conscience de son incapacité, et s'il redoute de perdre le sang-froid nécessaire pour mener à bien une si rude besogne.]

Cangiamila rapporte qu'un curé de ses amis fit l'opération césarienne, parce que le chirurgien était assez ignorant pour ne pouvoir l'exécuter, et il eut la consolation de sauver l'enfant. On cite encore un fait bien plus récent et plus voisin de nous. Un vicaire du diocèse d'Avranches fut également obligé, au refus de toute autre personne, de faire cette opération, et il eut aussi la consolation de trouver l'enfant vivant et de le baptiser.

Voici comment on y procéderait : avec un rasoir ou un couteau bien tranchant, faute d'instrument chirurgical, on fait une incision au milieu du ventre depuis l'ombilic jusqu' au bas ou vers l'os pubis. On coupe d'abord la peau, puis le tissu cellulaire sous-cutané. Arrivé à ce qu'on appelle la ligne blanche, qui est un tissu membraneux, on y fait une petite ouverture audessous de l'ombilic ; on y introduit l'indicateur gauche qui sert de conducteur à l'instrument tran-

chant, el on achève ainsi la section de la ligne blanche en coupant de haut en bas et de dedans en dehors jusqu'au pubis : on prend ces précautions pour ne pas blesser les intestins qui se présentent à l'ouverture. Cela fait, on rencontre la] matrice, qui souvent se présente d'elle-même lorsque la grossesse est avancée Jou à terme ; mais, dans les premiers temps de la gestation, il faut aller la chercher profondément dans le petii bassin derrière la vessie; et souvent alors celle-ci, distendue par l'urine, cache l'utérus et gêne plus ou moins l'opérateur. Alors on vide la vessie en la comprimant avec la main; la matrice étant à nu, on l'incise en avant et de haut en bas ; et, les membranes rompues ou coupées, on aperçoit le fœtus. On le tire du sein de la mère, et on le baptise s'il donne des signes de vie, ou même on le baptise sans le sortir de l'utérus si on le croit sur le point de mourir. S'il est très petit ou sous forme d'embryon, on le baptisera comme les avortons, sur les enveloppes, de peur que le contact de l'air ne le tue; on ouvre ensuite les membranes, et on le baptise de nouveau sous condition : Si non es oaptizatus, etc. S'il ne donne aucun signe de vie, si l'on ne remarque ni mouvement, ni battement de cœur, ni aucune pulsation artérielle, et que d'ailleurs il n'offre aucun signe de putréfaction évidente, on lui donne le baptême sous condition. On s'assure aussitôt qu'il n'y a pas d'autre fœtus dans la matrice, puis on coupe le cordon ombilical à deux ou trois pouces du ventre, et on le lie à environ un pouce de son insertion. On essaie ensuite de le ranimer par les moyens indiqués aux articles asphyxie et apoplexie des nouveau-nés. [Voyez plus bas.)

Si l'on ne rencontrait dans l'utérus ni embryon ni fœtus, il faudrait examiner s'il ne s'en trouve pas dans les ovaires, dans les trompes, ou dans lacavité abdominale, parce que la grossesse pourrait être extra-uli'rine, comme il en existe quelques faits.

198 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE.

Un enfant peut naître pendant l'agonie ou après la mort de sa mère. Faute de se rappeler cette circonstance, on pourrait faire une opération inutile. Cangiamila en cite deux faits, observés en 1746 dans une ville de Sicile : Alberte Cacioppe, morte dans le cinquième mois de sa grossesse, fut ouverte; on fut fort étonné de ne rien trouver dans l'utérus : des recherches furent faites dans le lit, et on y trouva le fœtus mort. Le même cas est arrivé dans un autre endroit du même diocèse.

C'est avec une certaine raison que Cangiamila fait remarquer qu'une femme étant morte en couches, si l'on a baptisé l'enfant dans la matrice, par le moyen d'un siphon, c'est-à-dire par injection, ou à l'aide d'une éponge, etc., fût-ce même sur le pied ou sur la main qui eût paru au dehors, on n'est pas pour cela dispensé de faire l'opération césarienne, et pour plusieurs raisons. La première est que l'enfant, autant qu'il est possible, doit recevoir l'eau du baptême à la tête. La plupart des théologiens ne croient pas qu'il soit indifférent qu'il la reçoive sur la tête ou sur quelque membre. Après l'opération, conformément au Rituel romain, il faut réitérer le baptême sous condition. La deuxième raison est qu'après avoir assuré la vie spirituelle de l'enfant, il faut tâcher de lui procurer la vie temporelle. La troisième, enfin, c'est qu'il peut arriver qu'il y ait plus d'un fœtus dans la matrice, et de là, comme on sait, la nécessité indispensable de faire l'opération.

[Les réserves que j'ai cru devoir faire page 195 subsistent ici tout entières.]

§ 5. — DE L'OPÉRATION CÉSARIENNE SUR LA FEMME VIVANTE. OBSTACLES A LA TARTURITION DU CÔTÉ DE LA MÈRE.

Notre sujet ne demande point que nous donnions ici l'exposé des raisons physiques ou anatomiques qui

établissent la triste nécessité dans laquelle on peut se trouver, de conseiller l'opération césarienne : il serait aussi inutile qu'impossible à MM. les curés d'en constater l'existence et d'en apprécier la valeur; il leur suffit d'être avertis dans l'occurrence, par les personnes compétentes, c'est-à-dire par les hommes de l'art, que la femme ne peut accoucher naturellement, et que par conséquent l'opération devient inévitable. Cette circonstance grave, extrême, ne peut manquer d'exciter puissamment le zèle et la sollicitude pastorale de tout curé, même le moins pénétré de l'importance de ses devoirs. Dès lors donc, le pasteur doit engager la femme à se soumettre avec une résignation chrétienne à une opération, qui est bien moins douloureuse qu'on ne le pense ordinairement : il pourra lui insinuer que c'est le seul moyen de l'arracher à la mort et à toutes les douleurs qu'elle ressent déjà, et que c'est d'ailleurs le plus grand acte de charité qu'elle puisse exercer, puisque la Providence permet qu'elle expose sa vie pour procurer le salut éternel à son enfant, et autres motifs semblables qu'on pourra faire valoir; mais il faut y mettre beaucoup de prudence, et ne point parler à la femme de l'obligation étroite de subir l'opération, de peur que, si sa piété n'est point assez affermie et assez éclairée, on n'ébranle mal à propos sa bonne volonté.

Il est une autre opération qui peut remplacer quelquefois l'opération césarienne, et qui est bien moins dangereuse que cette dernière ; c'est l'opération ou la section du pubis ou de la symphyse, c'est-à-dire la symphyséotomie.

Xous ne devons pas ici énumérer tous les cas où elle est indiquée, pour les raisons déjà ci-dessus alléguées; car si ce livre tombe entre les mains des médecins, ce n'est pas pour eux qu'il est écrit; ils ont leurs auteurs qui leur en donnent la connaissance nécessaire, et cette connaissance pratique et thôo-

200 EMBRYOLOGIE FT THANATOLOGIE.

rique est parfaitement inutile aux ecclésiastiques. Passons donc.

L'obligation de subir l'opération césarienne est-elle réelle et positive pour la femme ? Le plus grand nombre des théologiens, dit Gangiamila, se prononcent pour l'affirmative. Théophile Rainaud et une foule d'autres soutiennent, d'après les principes de saint Thomas, que la mère est obligée, pour sauver l'âme de son enfant, non seulement de subir l'opération, mais encore de la demander ; il étend même cette obligation au cas où il serait douteux qu'on pût sauver l'enfant. Il prétend que la vie spirituelle de l'enfant, quoique seulement probable, doit l'emporter, du côté de la mère, sur la crainte d'une douleur certaine et sur le danger d'une mort probable. La mère doit donc préférer la vie spirituelle de son enfant à sa propre vie, qui est un bien beaucoup inférieur au salut éternel, comme le dit saint Thomas. Si l'on doit risquer sa vie pour procurer le baptême à un enfant en danger de mort, une mère doit, à plus forte raison, s'exposer au danger de perdre la vie temporelle, pour procurer la vie de l'âme à son enfant.

D'un autre côté, Sanchez et plusieurs autres prétendent que la mère n'est pas obligée de se soumettre à l'opération césarienne, pour sauver son enfant. Voici comment s'exprime sur ce point Mgr Bouvier : « Si un habile chirurgien, voyant l'impossibilité de l'accouchement naturel, était disposé à faire l'opération et avait l'espoir de réussir, un confesseur devrait engager la femme à s'y soumettre, et se servir pour cela des motifs les plus capables de l'y déterminer : je ne crois pas néanmoins, qu'il dût l'y obliger, sous peine de lui refuser l'absolution dans l'extrémité où elle est; car nous ne sommes pas tenus à faire des choses extraordinaires pour conserver notre vie, et la femme peut espérer que son enfant lui survivra, qu'on pourra après sa mort l'extraire de son sein et le baptiser.

D'ailleurs, on supposant qu'elle fût obligée par la loi naturelle de se soumettre à cette rigueur pour le salul corporel et spirituel de son enfant, on peut supposer que la bonne foi l'excuse, ou qu'au moins il y a du doute, et dès lors il ne faut pas la laisser mourir sans sacrements. »

Le même auteur dit ailleurs avec beaucoup de raison : « Si la femme était si affaiblie par les souffrances qu'elle fût incapable de supporter cette cruelle opération, il ne serait pas permis de l'entreprendre par intérêt pour l'enfant, parce que ce serait tuer la mère, et on ne doit jamais faire un mal pour obtenir un bien. Par la même raison, ce serait un crime de briser l'enfant et de l'arracher par morceaux, comme on le fait trop souvent, si on n'a pas la certitude qu'il soit mort; car il a droit à sa vie comme s'il était né, et la mère ne peut consentir à cette atrocité pour sauver la sienne. » Quand à l'état de faiblesse ou d'épuisement actuel qui autorise à renoncera l'opération, nous ajouterons que ces motifs ou ces circonstances prohibitives doivent s'étendre aux maladies aiguës ou chroniques, plus ou moins graves et plus ou moins avancées, dont la femme peut être atteinte au moment de la parturition ; parce que ces graves complications diminuent infiniment les chances du succès, ou plutôt rendent la mort probable ou à peu près certaine. Et de plus, la mère morte, on pourra l'ouvrir immédiatement pour baptiser l'enfant, sans attendre la réunion de tous les signes qui annoncent une mort certaine, parce que, comme nous l'avons démontré plus haut , les maladies aiguës ou chroniques, passant successivement par toutes les phases de gravité et de danger, excluent généralement les morts apparentes, qui sont ordinairement le résultat des syncopes ou des asphyxies, ou de quelques autres affections nerveuses, graves, convulsives ou autres. Mais dira-t-on peut-être, si la femme suc-

202 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE.

combe, dans l'espèce, à des maladies aiguës ou chroniques, il s'ensuivra que la mort de l'enfant en sera l'effet inévitable. A cela nous répondrons que Cangiamila cite cent vingt-trois enfants extraits du sein de leur mère morte ; neuf seulement de ces enfants étaient morts; tous les autres ont été baptisés. Toutes ces femmes sans doute ne sont pas mortes en couches et au terme de leur grossesse. On peut donc croire que sur ces cent vingt trois femmes, un grand nombre ont dû succomber à des maladies aiguës ou chroniques, et il est très probable que c'est la grande majorité, si l'on en juge d'après ce qui s'est passé à Mont-Réal, où sur vingt et une femmes mortes dans l'état de grossesse, trois seulement étaient à leur terme ou à neuf mois. Donc les maladies aiguës et chroniques peuvent faire mourir les mères, sans faire périr leurs fruits.

Voici maintenant les circonstances et les raisons qui imposent spécialement à la femme l'obligation de subir la section césarienne : ce sont l'impossibilité physique de la parturition, soit par les efforts de la nature, soit par les procédés de l'art ; l'absence de toute maladie aiguë ou chronique grave, et une dose suffisante de force pour supporter l'opération. La nécessité de cette grave opération est impérieusement commandée et par la crainte trop bien fondée de la mort prochaine de la mère et de l'enfant, et par la certitude de [la violence et des efforts expulsifs et des pénibles tentatives de délivrance de la femme, et par le délai plus ou moins long qui devra nécessairement précéder l'ouverture du corps après le décès; car dans ce cas, la mort pouvant n'être qu'apparente, cette ouverture ne pourra être faite que lorsqu'on aura constaté la réunion de tous les signes qui annoncent avec certitude la réalité de la mort. (Voyez l'observation de Rigaudeaux, p. 193, et ce que nous avons dit sur les signes de la mort.) On voit donc d'après cela,

que la longueur du délai nécessaire pour l'opération césarienne après la mort de la femme d'une part, et d'autre part,tous les efforts inutiles de parturilion,sont des causes très puissantes et surtout très probables de la mort de l'enfant, et c'est la connaissance de ces circonstances qui doit faire à la femme une obligation étroite de se soumettre à l'opération, afin de procurer la vie spirituelle à son enfant, parce que cette vie spirituelle est un bien supérieur à la vie temporelle de la mère. Si l'enfant pouvait, avant de naître, recevoir le baptême à la tête , après la rupture des membranes, ce baptême serait valide, et la femme ne serait pas obligée de souffrir l'opération césarienne, parce qu'elle n'est tenue à la subir, que pour assurer la vie de lame de son enfant, et non pour lui procurer la vie temporelle.

Si enfin la femme refuse obstinément de se soumettre à l'opération, et que, pour sauver sa propre vie, elle veuille que l'on sacrifie son enfant, ou qu'elle y consente sur la proposition des hommes de l'art, dans cette triste et déplorable conjoncture, le curé ou le confesseur, transporté d'un mouvement de zèle et de charité pour le 'salut de deux âmes qui périclitent sur le bord de l'éternel abîme * , lui représentera les grandes et terribles conséquences d'une résolution réprouvée autant par le sentiment maternel que par le principe religieux et moral. Si le ministre de la charité n'obtient rien par ses exhortations et ses supplications réitérées, il doit se retirer en gémissant et en priant Dieu de changer et d'amollir le cœur de la malheureuse femme, après avoir fait baptiser toutefois l'enfant dans l'utérus, s'il se peut, et de la manière qu'il se pourra. Voici ce que dit le Rituel Romain au sujet du baptême d'un enfant encore retenu dans la

1 En ce sens, quant à l'âuie de l'enfant non baptisé, qu'elle sera nécessairement exclue du séjour du Paradis.

204 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE.

cavité utérine : « On ne doit baptiser aucun enfant renfermé dans le sein de sa mère ; mais s'il présente la tête et qu'il soit en danger de mort, on le baptisera sur la tête, et s'il vient ensuite au monde vivant, on ne le rebaptisera pas. Si après avoir ainsi reçu le baptême il est retiré mort du sein delà mère, on l'inhumera en terre sainte '. »

Cangiamila disserte très longuement pour prouver la validité du baptême administré à l'enfant retenu dans la matrice. Ses preuves paraissent très solides : son sentiment d'ailleurs a reçu l'approbation de Benoît XIV. Mais il faut remarquer que ce baptême intra-utérin n'est valide qu'autant que l'eau a touché la tête à nu immédiatement ; car si l'eau était seulement projetée sur l'enveloppe fœtale, ou mise en

' La Revue littéraire et critique, dans son analyse de notre livre (décembre 1842), nous fait obligeamment observer que nous aurions dû examiner au point de vue chrétien la question de la grossesse extra-utérine.

Cet excellent journal demande si, « après avoir reconnu une grossesse extra-utérine, on ne pourrait pas en arrêter le développement pour épargner à la mère des périls qui doivent compromettre son existence. »

Nous n'avons qu'un mot à répondre à cette question : c'est que le fœtus extra-utérin doit être considéré au point de vue chrétien comme un fœtus intra-utérin, qu'une excessive étroitesse du bassin empêche de naître par les voies naturelles, avec cette différence pourtant, que l'opération césarienne peut devenir encore plus nécessaire dans le cas de grossesse extra-utérine que dans celui de la grossesse intra-utérine, parce que ici, du moins (dans la grossesse intra-utérine), on pourrait peutêtre administrer le baptême par l'ouverture du col de l'utérus.

Quant au danger physique de l'opération césarienne dans l'espèce, voici ce que dit M. le professeur Velpeau : a Avec l'opération (césarienne) la mort (de la mère) n'est que probable; mais sans l'opération elle est à peu près certaine. » (Traité complet de l'art des Accouchements, t. I", p. 235.) A la même page l'auteur ajoute : La raison et l'humanité veulent que l'on pratique la gastrotomie après sept mois, parce qu'alors l'enfant est viable. Au reste il est rare que le fœtus continue de vivre au delà du troisième ou du quatrième mois.

contacl avec les membres ou toute autre partie que la tête, comme un pied ou un autre membre, quoique non recouvert de l'enveloppe, le baptême serait très douteux, et devrait être réitéré si l'enfant venait à naître.

Un de nos anciens élèves, M. le docteur M***, médecin de l'hospice de la ville de L***, m'a dit avec raison que lorsqu'il rencontrait des cas où les femmes se refusent absolument à l'opération il se gardait bien de rien entreprendre au préjudice de l'enfant, et qu'il laissait agir la nature jusqu'à ce que l'enfant fût mort. Et souvent, ajoute-t-il, avec le temps et la patience, la nature triomphe, et la femme accouche heureusement- Cela est fort bien sans doute, mais ce cas sort de la question; c'est seulement un accouchement difficile et non physiquement et anatomiquement impossible. Dans l'hypothèse d'une parturition physiquement impossible, à quels signes reconnaîtrez-vous cette mort? Le défaut de mouvement de l'enfant ne prouve le plus souvent qu'un état d'asphyxie ou d'apoplexie, et l'auscultation elle-même n'est pas à l'abri de toute erreur. Il n'y a donc que la putréfaction du fœtus qui puisse être une marque généralement certaine de la mort; mais dans cette conduite expectante, plusieurs jours se passeront avant que vous ayez acquis cette certitude physique, seul caractère indispensable, et en attendant, la mère succombera probablement aussi. Et d'ailleurs la putréfaction elle-même peut induire en erreur. Fabrice de Hilden rapporte à ce sujet un fait décisif. « Une femme, dit-il, fut six jours dans les douleurs de l'enfantement, et il paraissait des indices qui portaient à croire que l'enfant était mort ; la mère ne le sentait plus, et les sages-femmes ne trouvaient en lui aucun mouvement. Ayant présenté le sommet de la tête, on le crut mort d'après la puanteur de la partie étranglée ; nous décidâmes donc qu'il était sans vie; mais nous nous trompâmes, car

206 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE.

je le retirai vivant : il mourut trois jours après. » C'était évidemment là une putréfaction locale et maladive. Après cela il est inutile de faire observer que l'expulsion du méconium n'est pas un signe certain de la mort de l'enfant, comme le prétend M. le docteur M***.

Mais, supposé que la mort de l'enfant soit parfaitement constatée, votre tâche n'est pas remplie ; il vous reste à faire une triste, une cruelle, une épouvantable opération, l'extraction de l'enfant par pièces et lambeaux, à l'aide d'instruments dont le seul aspect fait frissonner d'horreur. Cette opération violente, barbare, atroce, qu'on le sache bien, est d'une immense difficulté, et surtout que la femme le sache bien aussi : cette malheureuse victime de son opiniâtre volonté commence déjà à expier d'une manière terrible le meurtre de son enfant,car cette opération est pour elle plus dangereuse peut-être que l'opération césarienne elle-même. Le morcellement du fœtus, disent les accoucheurs, est presque toujours mortel si l'étroitesse du bassin est extrême. Voici comment s'exprime à ce sujet, M. Giraud, {Journal de médecine, par Corvisart, Leroux et Boyer, etc.) : « J'ai vu pratiquer plusieurs fois cette opération (le déchirement de l'enfant par lambeaux) parles hommes les plus distingués, et les femmes ont succombé immédiatement après, etc. » — « Le morcellement de l'enfant dans le sein de sa mère, dit le célèbre Gardien, me paraît une manœuvre plus fâcheuse que l'opération césarienne, à laquelle la plupart des modernes accordent la préférence, quoique l'enfant soit mort. »

Il faut rappeler ici la trop fameuse maxime d'un grand nombre de médecins. Lorsque deux existences doivent nécessairement périr, dit-on, il faut préférer la plus précieuse des deux. Ainsi d'après cela, on doit conserver la vie de la mère, qui est assurée et utile à la société, plutôt que la vie encore très précaire et

inutile d'un fœtus qui n'est pas encore né. Cette maxime, il faut le dire, trop souvent prônée dans les cours d'accouchements , trop souvent consignée et enseignée dans les livres de médecine, et surtout trop souvent mise en pratique, au préjudice de l'enfant inhumainement sacrifié, est en opposition avec cette autre mais infaillible maxime : Non sunt facienda mal.aut eveniant oona. Or l'infanticide ou même, si l'on veut, le feeticide étant un mal intrinsèque, essentiel, il s'ensuit que, dans aucun cas, il ne peut être permis. Les préceptes de la loi naturelle ne souffrent jamais de dispense ; dans aucune circonstance, il ne peut être permis de tuer volontairement un être innocent. Mais, direz-vous, la mère et l'enfant vont nécessairement périr tous les deux, si l'on ne sacrifie l'enfant pour sauver la mère. C'est un malheur déplorable sans doute, de les voir périr tous les deux, mais en immolant l'enfant, vous n'êtes pas sûr de l'éviter.

[Si en effet le sacrifice de la vie de l'enfant devait à peu près certainement sauver la mère, le principe invoqué ici par Dcbreyne pourrait fléchir dans son application au cas actuel. Mais comme le sacrifice de la vie de l'enfant met inévitablement la vie de la mère dans le plus grand péril, la solution ne peut guère demeurer douteuse. Ce cas est bien exceptionnel d'ailleurs, car il est bien rare qu'on ne puisse alors administrer à l'enfant le baptême in utero, selon la méthode indiquée ci-dessus.]

Mais enfin que doivent donc faire les hommes de l'urt, les médecins, les chirurgiens, l'accoucheur chrétien, en présence de cette scène de désolation? Faut-il qu'il abandonne la mère à une mort certaine? Je réponds que ce n'est pas l'homme de l'art qui l'abandonne, c'est la femme elle-même qui s'est livrée à une mort presque inévitable. C'est donc un malheur dont le médecin ni la médecine ne peuvent être

208 EMBRYOLOGIE ET THANATOLOGIE

comptables : il doit être imputé à la seule volonté de la femme.

Page 1