LE SOMMEIL
tats curieux qui ont conduit H. de Puységur à la découverte du somnambulisme artificiel, depuis Braid de Manchester qui donne à Yhi/jmotisme son nom et sa valeur, les contestations n'ont pas manqué sur ce sujet.
L'école de la Salpêtrière a de nouveau appelé sur lui l'attention des savants, et les recherches continuent encore au moment actuel, où les faits de suggestion se multiplient de la façon la plus singulière.
Or, tous ces faits se rattachent plus ou moins, ne fût-ce que par analogie, à un état physiologique très défini, au sommeil naturel ou provoqué ; je commencerai donc par dire du sommeil, quelques mots qui nous serviront à apprécier les autres états sus-désignés.
g I. — LE SOMMEIL.
Le sommeil est caractérisé par la suspension des facultés de relation, opposées d'ailleurs aux facultés nutritives qui continuent de s'exercer pendant son cours. La vie supérieure se trouve ainsi suspendue momentanément au profit de la vie végétative. Mais cette suspension n'est pas toujours complète, ni toujours entière ; le premier fait, celui qui se produit au moment où ces fonctions sont sur le point de se supprimer, c'est une désharmonie des rapports qu'elles affectent naturellement entre elles, et une sorte de dissociation des éléments qui les composent.
Voici d'ailleurs l'ordre dans lequel les fonctions supérieures se suspendent, à mesure que le sommeil se déclare. La volonté est la première à disparaître et par conséquent, l'attention; vient ensuite le jugement, et, à un degré plus bas encore, l'imagination et la mémoire. Puis la conscience s'altère dans ses éléments les plus simples et disparaît. En dernier lieu,
s'éteignent les sensations, d'abord celles de la vue, du goût et de l'odorat, puis celles de l'ouïe et du toucher.
On aurait certainement tort de regarder comme constante et immuable l'échelle de cette dégradation fonctionnelle. Il n'est pas rare d'observer les interversions les plus diverses, parmi les termes qui en constituent les échelons. L'imagination par exemple peut persister encore, alors que la plupart des sens sont complètement endormis; et c'est là une des conditions les plus fréquentes du rêve, qui se présente pendant le sommeil et qui s'y présente si souvent, qu'on a pu croire qu'il n'y a pas de sommeil sans rêves.
Il y a plus ; souvent il se produit, dans les rêves, ce singulier phénomène, savoir: que la persistance d'une seule faculté, au milieu de l'évanouissement de toutes les autres, donne à celle-ci, du moins momentanément, une puissance et une portée d'action dont elle eût été absolument incapable pendant la veille; si ce n'est parle fait de ce que nous appelons Y abstraction et par une abstraction portée au plus haut degré qu'elle puisse atteindre.
L'étude des rêves a permis de constater nettement ces résultats. On les a observés avec encore plus de précision, en étudiant le sommeil provoqué par l'usage des anesthésiques; et l'on a pu suivre, sous l'influence progressive de ces agents, la disparition successive des facultés et des fonctions que je viens d'indiquer.
On a pu encore comparer les divers états de sommeil, aux diverses mutilations que l'on peut faire subir au système nerveux central, lorsque l'on en retranche les parties les plus élevées dans l'ordre physiologique L'homme qui dort peut être comparé ainsi à l'animal que l'expérimentateur a privé de son cerveau, c'està-dire, de ses deux hémisphères cérébraux.
l'hypnotisme. 239
Chez cet animal, comme chez l'homme endormi, on ne constate pas seulement la suppression des fonctions cérébrales et la persistance des fonctions de la moelle ; mais ces dernières, c'est-à-dire le pouvoir cxcito-moteur ou réflexe, est accru; comme si, en séparant la moelle de l'influence cérébrale, on l'eût affranchie d'un frein modérateur.
On a pu dire avec raison que nous ne dormons pas deux fois de la même manière, soit que le sommeil, plus ou moins profond, s'arrête à l'un des termes ou à l'une des phases que je viens d'indiquer, soit encore que quelque faculté, plus persistante que de raison, subsiste ou même s'exagère aux dépens des autres.
fc 2. — L HYPNOTISME.
Vhypnotisme n'est autre chose qu'un de ces modes de sommeil, que l'on peut provoquer par certains procédés, tels que la fixité du regard, la fixation d'un objet brillant, une sensation monotone et soutenue, la convergence des axes visuels. On observe aussi, par contre, qu'une sensation quelconque , bruyante et soudaine par exemple, ou même l'ordre de dormir impérativement exprimé, suffisent à faire tomber en hypnotisme un sujet prédisposé, et surtout un sujet déjà habitué à ces pratiques. .
Dans cet état, le sujet hypnotisé est incapable d'un acte volontaire spontané, probablement même incapable d'une détermination volontaire bien définie. C'est un caractère commun aux divers états dans lesquels peut se trouver l'hypnotisé, et par suite un des éléments les plus intéressants de la question. Le jugement, du moins dans l'appréciation des faits élémentaires, est plus ou moins entier, mais l'imagination a conservé toute son activité, et prend évidemment une prédominance excessive. Ainsi le sujet pourra
manifester sa satisfaction ou sa peine des représentations, autrement dit, des rêves qui se présentent à son esprit, et il restera impassible aux sollicitations de la sensibilité sensorielle ou périphérique. Cette impassibilité n'est pourtant pas absolue; le plus souvent elle peut être distinguée de l'anesthésie; en ce que le sujet témoigne, comme dans l'état de simple analgésie (suppression des sensations de douleur) qu'il ressent les sollicitations extérieures, mais refuse de s'y arrêter. Quand on le pince, par exemple, il s'en plaint, non comme d'une douleur ordinaire , mais comme d'une sensation tout au plus désagréable et dont il aspire à se défaire, pour demeurer attaché tout entier et sans distraction à ce qui le préoccupe, c'est-à-dire au tableau, quel qu'il soit, que l'imagination retrace à son centre de perception. Bien plus, les sujets qui sont insensibles pendant la veille, ainsi qu'il arrive aux hystériques, recouvrent souvent leur sensibilité pendant l'hypnose, mais pas autrement que je viens de le dire.
Le fait est que les sens ont encore gardé leurs aptitudes fonctionnelles ; l'ouïe surtout est conservée, et les sujets peuvent entendre les questions qu'on leur pose et y répondre. Mais il ne semble pas cependant que la perception se produise chez ces malades comme elle fait d'habitude ; l'imagination semble prendre à la perception une plus grande part que dans l'état normal ; jointe à la mémoire, elle paraît faire, presque à elle seule, les frais de la perception. C'est du moins l'interprétation qui peut rendre compte, et de la facilité avec laquelle on voit se reproduire dans cet état, telle idée, tel souvenir, qui est presque toujours le même pour la même personne, et aussi de la difficulté qu'on éprouve à faire suivre au sujet un raisonnement ou une évolution logique quelconque, différente de l'objet qui l'occupe.
Cette prédominance de l'imagination éclate d'ail-
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leurs d'une façon remarquable, dans les faits de suggestion qu'il n'est pas rare d'observer dans cet état. Voici en quoi ils consistent : on donne à la personne bypnotisée l'attitude de la prière ; aussitôt sa figure prend une expression appropriée, et elle lève les yeux au ciel en suppliante; on lui donne une attitude menaçante, alors elle invective et frappe ceux qui l'entourent. On lui présente un verre d'eau qu'on lui dit être d'excellente liqueur , elle le savoure avec délices ; si c'est un breuvage répugnant qu'on lui annonce, elle rejette avec dégoût l'eau à laquelle elle vient de goûter.
Ces faits, qu'on a multipliés de cent façons différentes, prouvent, il me semble, que les sensations arrivent au centre de perception, mais y sont transformées par celles que l'imagination leur suggère et dont la sensation périphérique n'est plus que l'occasion. Il se passe là une véritable illusion, V illusion d'une sensation transformée par l'imagination.
Les faits d'imitation dans lesquels l'hypnotisé répète tout ce que fait l'opérateur, peuvent se rapporter à la môme cause. Ces faits de suggestion sont importants et méritent d'être relevés par le moraliste, parce que ils tendent à prouver de quelle importance il est d'éviter jusqu'au simulacre des actions mauvaises, et jusqu'à la mauvaise tenue. Ils donnent une preuve nouvelle à cette assertion que l'on peut provoquer chez le dormeur des rêves en rapport avec l'attitude qu'on lui impose, ou avec les mouvements qu'on lui fait faire sans l'éveiller. Enfin ils justifient le soin qu'on doit avoir de se maintenir et de maintenir les enfants, surtout au moment de leur sommeil, dans une tenue décente, si l'on veut leur éviter les rêves malsains et dangereux.
Peut-être peut-on expliquer de même la condition singulière dans laquelle se trouve l'hypnotisé,1! alors qu'il exécute, malgré lui, une action que son magné-
tiseur lui commande et à laquelle il paraît être impuissant à se soustraire ou à se refuser. De telle sorte qu'on peut avoir ce singulier spectacle, d'un sujet auquel on prescrit d'exécuter un acte, et tandis qu'à cet acte on oppose par suggestion un obstacle imaginaire, on contraint le sujet à franchir cet obstacle, en le lui commandant impérieusement.
Dans cet état, la prédominance d'action du système nerveux de la moelle sur celui du cerveau se marque, non seulement par ce qu'il y a d'automatique et d'involontaire dans les conceptions du sujet ; elle se marque encore par l'exagération de l'aptitude fonctionnelle des muscles et des nerfs. On a découvert récemment qu'il suffit de toucher à travers la peau, ou tout au moins de presser ou de frictionner tel nerf ou tel muscle, chez un sujet hypnotisé, pour que ces organes entrent et demeurent en état de contracture; et cet état ne cesse qu'en provoquant, par le même moyen, la contracture des muscles antagonistes, ou encore, en épuisant l'excitabilité par des pressions fortes et réitérées.
On doit rapprocher de l'hypnotisme, comme analogue sinon identique , le somnambulisme, qu'il soit naturel ou provoqué. Dans le somnambulisme naturel en effet, le sujet est endormi ; il paraît être insensible aux influences présentes, ou tout au moins les négliger assez complètement, pour n'agir que de souvenir et en vertu de l'imagination. Le somnambule écrit sur un cahier de papiers dont on lui retire les feuilles à mesure qu'il y a tracé quelques lignes ; et il continue d'écrire sur chacune de ces feuilles successives, comme si c'était toujours la même feuille qui fût au bout de sa plume. Il n'agit donc qu'en vertu de son
imagination, et ne voit que ce qu'elle lui représente, lui obéissant d'une façon réflexe, c'est-à-dire fatale et avec laquelle la détermination volontaire n'a absolument rien à voir. En un mot, il ne paraît pas sentir l'objet lui-même; mais, une fois l'idée de l'objet entrée dans son esprit, s'en faire dans l'imagination, une représentation qu'il perçoit, en dehors même de l'objet.
La volonté fait ici défaut, plus encore que dans l'état d'hypnose pure et simple ; et de plus, le sujet a perdu en général toute conscience. L'hypnotisé sait encore et manifeste qu'il est une personne distincte et capable d'agir; le somnambule agit sans que rien manifeste la moindre idée de conscience et de personnalité.
Quant au somnambulisme artificiel, entre l'opinion qui se refuse à y voir autre chose que de la supercherie, et celle qui affirme y reconnaître une influence surnaturelle, il est difficile de dire qu'il n'y a pas place pour une autre opinion. On sait que plusieurs auteurs acceptant la réalité des faits étranges qu'on observe dans cet état, ont cru pouvoir les attribuer à l'exagération de certaines aptitudes naturelles, devenues, par abstraction, beaucoup plus puissantes qu'elles ne le sont ordinairement.
Le somnambule paraît être, physiquement, dans un état fort analogue à l'hypnotisme ; il dort, mais est susceptible d'être mis en rapport avec les personnes présentes, surtout avec son magnétiseur. Le sens intime de conscience, déjà altéré chez l'hypnotisé, est totalement annihilé chez le somnambule ; chez lui, le contrôle volontaire sur les actes et sur les pensées est aussi totalement suspendu. D'ailleurs, la mémoire peut être exaltée, et l'imagination surtout acquiert une prépondérance exclusive de toute autre faculté.
Pour en finir tout de suite avec le somnambulisme provoqué, il faudrait nous expliquer sur certaines aptitudes qu'on lui attribue et qu'il est difficile de lui
refuser absolument, sans rejeter en bloc une masse de faits, dont beaucoup ont pu être faussement interprétés, sans doute, mais dont quelques-uns réclament cependant un sérieux examen, et sont rapportés par des gens capables d'observer et incapables de tromper.
Je veux parler des somnambules dites lucides, parce qu'elles (ce sont surtout des femmes) posséderaient d'étranges facultés ; par exemple , de lire dans la pensée de leur magnétiseur, sans que celui-ci ait donné d'ailleurs aucune manifestation de l'objet de sa pensée. Telle est la double vue, c'est à-dire la faculté de voir, ou de connaître comme si on les voyait, des faits qui se passent à des distances indéfinies, et à travers n'importe quel obstacle. Telles sont encore les notions médicales dont on suppose que les sujets clairvoyants peuvent être doués, au point de décrire les lésions des organes internes et d'indiquer les remèdes qui leur conviennent; tel enfin, le pouvoir de pronostiquer l'avenir avec sûreté et de le prédire avec une quasi certitude.
Je ne puis omettre non plus ici, ce qu'on a décrit sous le nom de transposition des sens, état dans lequel les organes du tact par exemple, deviendraient aptes à percevoir les sensations visuelles et qui permettrait à un sujet de lire des caractères tracés sur une feuille mise en contact, ou avec le creux de l'estomac ou avec la plante des pieds.
Chacun de ces faits voudrait une étude complète pour être discuté dans sa possibilité, dans ses moyens d'exécution, et dans sa réalité. Je ne puis que résumer ainsi ce qu'il convient d'en penser.
Tout ce qui, dans ces faits, peut raisonnablement s'expliquer par les lois connues de la science, doit être admis comme naturellement possible. Tout ce qui dépasse la portée de ces lois, doit être réservé ou suspect. Tout ce qui les contredit, doit être l'effet de
l'erreur, de l'imposture, ou d'une intervention surnaturelle.
Tout ce qui dans les faits du magnétisme peut s'expliquer par une prédominance et une puissance exagérée de l'imagination et de la mémoire, doit être accepté comme naturellement possible. Que la psychologie, à elle seule, se fasse fort d'expliquer un certain nombre de faits qui sont en contradiction flagrante avec la physiologie, le cas devient suspect, et le jugement doit être suspendu, parce que cet antagonisme entre deux sciences ne doit pas nous porter à condamner aussitôt l'une par l'autre, mais nous faire rechercher un accord dont le lien nous échappe, ou bien nous faire mettre en suspicion l'objet même de l'antagonisme. Il nous faut savoir encore que toutes les lois naturelles ne nous sont probablement pas encore connues, et que, les faits observés doivent être, non seulement inexplicables par l'état actuel de la science, mais encore en contradiction avec les lois établies, pour qu'on puisse dire avec sécurité de tels faits, qu'ils sont ou impossiblesou surnaturels. Pour ces derniers, il est en effet condamnable de chercher à les expliquer par des hypothèses de l'ordre physique que rien ne justifie, et il est condamnable de chercher à les provoquer ou à les reproduire.
Il est sans doute difficile et presque impossible de marquer comment et à quel point précis, le surnaturel entre enjeu dans les opérations que je viens d'énumérer; mais ce qui importe avant tout c'est de concevoir la chose comme possible et de la constater comme réelle dans certains cas extrêmes où elle paraît s'imposer. Plus loin, à propos des maladies qui se rapprochent des interventions diaboliques, nous verrons de nouveau le problème se poser, et nous pensons y répondre de même.
Natura nonfacit scdtus, disent avec raison les observateurs des lois de la nature; et ceux qui pensent avec
raison que Tordre surnaturel n'est pas le renversement de l'ordre naturel, mais au contraire qu'il n'en est que la continuation dans une sphère différente et supérieure, ceux-là comprennent, par là même, qu'il n'y a pas de fossé entre ces deux ordres de faits. Il faut donc s'appliquer à rechercher comment se fait la transition de l'un àl'autre, sans s'attendre ày rencontrer une ligne de démarcation profonde et nettement tranchée.
Quant à constater que la chose existe et que cette transition se peut faire en réalité, le magnétisme, qui n'est pas utile à grand'chose , ne peut-il pas servir à le démontrer? En effet, lorsqu'on arrive aux phénomènes que racontent les spirites, et aux pratiques auxquelles ils se livrent, aux évocations des morts ou des esprits, ce qui est tout un, force est bien de conclure que tout ce qui n'est pas explicable par les illusions de l'imagination ou par l'imposture, ne peut trouver sa source que dans l'influence démoniaque. Les opérations de la magie, la divination, les folies, plus ou moins mêlées d'exactitude et toujours dangereuses, que l'on raconte du sabbat, des maléfices et des faveurs sataniques, des incantations, de la baguette mantique et des tables tournantes, en un mot, de la magie et de la sorcellerie, toutes ces choses, dis-je, en admettant qu'elles soient souvent le résultat de l'illusion ou de la supercherie, rentrent, pour le reste des cas, dans la règle que je posais tout à l'heure : si les effets qu'on attend de ces pratiques dépassent la mesure des moyens physiques qu'on y emploie, il faut les condamner et les proscrire.
Si la théologie ne commandait d'en agir ainsi, il faudrait encore le faire au nom de la médecine. Rien de plus malsain en effet que ce merveilleux, qui est à tout le moins burlesque, quand il n'est pas répugnant ou atroce; nous en avons la preuve indiscutable