CHAPITRE III
[Quelques réflexions générales sur les passions, considérées au point de vue physiologique et moral.
§ 1er. — DES PASSIONS.
[Si l'on veut bien se- rappeler ce que j'ai dit plus haut, à propos des perturbations de la volonté, on pourra se rendre un compte assez exact et satisfaisant du mécanisme des passions. La plupart des auteurs ne voient en elles que la prédominance de l'un des deux éléments qui entrent dans leur constitution, accusant tantôt l'exagération de l'impressionnabilité qui les commande, tantôt l'exagération de la volonté qui les exécute. La passion, sans doute, prend sa source dans une sensation, ou dans une affection, ou dans un sentiment d'une vivacité excessive, mais elle consiste dans l'impulsion que la volonté en reçoit, impulsion tellement vive, qu'elle réagit sans retard et sans mesure, avec impétuosité.
Il y a dans le mécanisme de l'acte passionnel, quelque chose qui le rapproche de l'acte purement réflexe, en ce sens que l'acte intermédiaire, qui consiste dans l'appréciation par l'intellect de la sensation perçue et de l'action à exécuter, est réduite à son minimum et semble disparaître. Elle disparaît en effet dans la passion purement instinctive, c'est-à-dire dans celle qui prend sa source dans les sensations organiques ; c'est ainsi qu'on a la passion de la conservation et qu'on y sacrifie la vie de ses semblables, parfois même la sienne, quand, par crainte d'un danger, on se précipite dans un autre. Dans ce sens, tous nos besoins physiques peuvent être la source de passions impé-
rieuses, mais qu'il est souvent dangereux de satisfaire et toujours dégradant d'assouvir.
Quand une impulsion puissante part d'un sentiment noble et élevé et que l'action y répond, sans que la réflexion en ait jugé le caractère et supputé la mesure, la passion existe encore, mais respectable toujours et souvent admirable.
Sans doute, l'idéal serait que le mobile étant élevé, l'impulsion fût puissante, la conception réfléchie et l'acte librement et pleinement voulu. Mais ce ne serait plus la passion.]
La passion fait sortir l'âme de son état ordinaire naturel et physiologique, et la met dans un état de malaise et de souffrance : de là le mot pathos, pathema, d'où dérivent pati,passio, animi pathemata.
D'après la définition que nous venons de formuler, tous les appétits naturels, tous les instincts viscéraux \ comme le sentiment de la faim, de la soif, du besoin de la reproduction, etc., qui sont le cri de l'organisme, nécessaire à la conservation de l'individu et de l'espèce, ne sont et ne peuvent être à eux seuls de véritables passions ; ce sont plutôt les principes ou les éléments des passions : de même que les impressions morales, comme la crainte, la tristesse, le chagrin, tant qu'elles ne sont que des affections purement passives et involontaires, sont également de simples
* Toutes ces impulsions ou excitations viscérales ont pour substratum (siège des physiologistes) les viscères ou plutôt le système nerveux ganglionnaire. De là est venue l'expression métaphorique de cœur, comme source et siège de toutes les passions. Le cœur anatomique, qui n'est qu'un muscle creux et une espèce de machine hydraulique qui pousse le sang dans toutes les parties du corps, n'est proprement le siège ni la source d'aucune passion Di d'aucune affection : ce que l'on attribue au cœur se passe dans les ganglions et les plexus nerveux qui environnent ce viscère, et non dans sa propre substance musculaire. Il n'est mis en mouvement que d'une manière secondaire et sympathique.