S 3. — DES PASSIONS DANS LOPINION DES SOPHISTES
« Les passions, dit-on, contribuent au maintien et à l'établissement de la société. »
Autant vaudrait soutenir que les maladies pestilentielles sont utiles au maintien de l'hygiène et de la santé des peuples. Les sociétés ne sont jamais plus en danger et plus directement menacées dans leur constitution intime, que lorsque les passions les gouvernent. On voit les nations dépérir, s'abrutir et tomber peu à peu dans la décrépitude ou dans la putréfaction morale, à proportion que le règne des passions étend son empire, que la corruption des mœurs fait des progrès, et que les vices s'infiltrent et s'incrustent dans les masses sociales.
Les sophistes ajoutent que les passions sont l'ouvrage de la nature. Soit, pour les penchants; mais si ces penchants naturels, non suffisamment combattus, réfrénés et contenus dans de justes bornes, subjuguent et maîtrisent la volonté, en un mot s'ils deviennent de véritables passions, ils ne sont plus dès lors la voix de la nature, parce qu'ils tendent à sa destruction et au renversement de la société, et par là même ils sont essentiellement mauvais et subversifs de tout ordre moral et physique. Une autre preuve infaillible que ces maladies de l'âme ou ces affections déréglées sont intrinsèquement mauvaises, c'est qu'une passion satisfaite nous laisse un remords, et que lorsque nous avons suivi le sentiment moral, c'est-à-dire la voix de la
raison et la règle du devoir, notre conscience nous rend un témoignage d'approbation, et nous laisse dans l'âme un sentiment délicieux de calme et de paix. Les passions ne sont donc pas la voix de la nature, puisqu'elles ne portent pas à l'ordre et à la vertu, mais au vice et au crime.
[Ce que j'ai dit plus haut du mécanisme des actes passionnels, nous fait voir en eux des phénomènes dangereux, en ce qu'ils ne sont jugés par la conscience qu'après avoir été produits, pour ainsi dire. En laissant décote, au moment de l'action, l'intelligence, la seule faculté qui puisse apprécier la sensation et décider sainement de l'action à effectuer, l'homme est exposé à subir, sans s'en rendre compte, des impressions malsaines, et surtout à commettre indélibérément des actes mauvais, ou tout au moins sans mesure. Enfin, quand la passion suspend ainsi l'intervention de l'intelligence, qui est la plus noble de nos facultés, et notre caractéristique du milieu de l'animalité, elle fait subir à l'économie humaine un commencement de mutilation, souvent réparable, il est vrai, mais qu'il ne serait pas sage de répéter indéfiniment.
Sans doute, il est des passions généreuses qu'on aurait tort de condamner ; sans doute aussi, sous l'empire de ces passions, se sont faites de bien grandes choses qui n'auraient jamais été accomplies sans elles. Mais, cultiver ces passions à l'exclusion de l'intelligence, c'est toujours s'exposer à les voir se retourner contre le but qu'on se propose, et, par une réaction dont les exemples ne sont pas rares, à se transformer presque inconsciemment dans les plus tristes excès. C'est ainsi que la passion de la supériorité peut devenir l'orgueil le plus insensé, que la passion de la gloire peut tourner à la cruauté la plus farouche, la passion de la science au pédantisme le plus sot, etc.]
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§4. — PROPHYLAXIE ET THÉRAPEUTIQUE DES MALADIES DE L'AME OU DES PASSIONS.
Aux yeux de tous les hommes graves et sages, il est une vérité incontestée et incontestable, c'est que le meilleur moyen de prévenir les passions, de les combattre quand elles existent et d'en atténuer les funestes effets, c'est la triple et majestueuse puissance de la religion, de la philosophie et de la médecine.
Sans le moindre doute, les enseignements et les secours religieux doivent passer en première ligne. Sans la religion chrétienne-catholique et son admirable et divine morale, la philosophie, l'hygiène et la médecine seraient bien impuissantes à régler la conduite morale des hommes. Eh ! que peut l'homme sans le flambeau de la foi religieuse et abandonné aux pâles lueurs de sa seule et débile raison ! Que peut-il surtout sans le secours de la grâce ! Les philosophes païens, même les plus vastes génies, nous sont une démonstration irréfragable de l'impuissance de la raison humaine à régénérer l'homme moral et à lui faire pratiquer le bien. Ont-ils connu, ces philosophes superbes, la véritable humilité, la parfaite abnégation de soi-même, le pardon sincère des injures, la vraie charité? Non, parce que la divine charité n'était pas encore descendue sur la terre pour converser avec les hommes, les instruire, les humaniser, et même en quelque sorte les diviniser. Ego dlxl : du estis et filii excelsi omnes. (Ps. 81.)
Dès que l'homme, dit le plus sublime des livres humains, commence à désirer quelque chose désordonnément, il devient inquiet en lui-même. Quandocumque homo aliquid inordïiiate appétit, statim in se fit inquictus. (Imitât,, lib.I-VI.) « Cette répulsion des vains
désirs, dit un physiologiste chrétien, imposée par le christianisme, n'est point l'effet d'une tendance mystique, comme on le dit souvent dans le monde; c'est, au contraire, l'application directe et positive des lois du domaine moral. En étouffant les vains désirs, images fausses et mensongères, elle délivre la raison d'un dangereux servage; puis elle fournit un aliment à l'activité de l'âme, en assujettissant l'homme à la pratique journalière des devoirs individuels et sociaux : ce n'est pas une chose de peu d'importance pour le traitement des passions. » (Devay.) « Eh! Dieu ! dit Bossuet, que seraient les choses humaines si chacun suivait ses désirs? D'où vient que les Néron, les Caligula et autres monstres du genre humain se sont laissé aller à des actions si brutales et si furieuses? N'est-ce pas par la licence effrénée de ce qu'ils ont voulu, pour nous faire voir, chrétiens, qu'il n'y a pas d'animal plus farouche et plus indomptable que l'homme, quand il se laisse dominer par ses passions? Par conséquent, il est nécessaire de donner quelques bornes à nos désirs par des règles fixes et invariables. » (Sermon sur la loi de Dieu.)
La philosophie morale peut venir en aide à la religion. Elle pourra nous indiquer le chemin de la sagesse, de la modération et d'autres vertus morales, et surtout elle aidera à diriger et à affermir dans le bien la mobile volonté de l'homme. Un des plus nobles débris de la philosophie antique, Sénèque, s'exprime ainsi sur ce point : « Savez-vous bien pourquoi nous ne pouvons réprimer nos passions? c'est parce que nous croyons ne le pas pouvoir. Bien plus, comme nous aimons tendrement nos vices, nous nous en rendons les protecteurs, et, au lieu de les bannir, nous tâchons de les excuser. La nature nous a donné assez de secours pour réussir à nous soustraire à leur empire, si nous faisions usage de nos forces et si nous les employions toutes en notre faveur. »
Sans cesse il faut se faire violence; sans cesse il faut faire de généreux efforts; mais ces efforts constituent la vertu, c'est-à-dire qu'il n'y a point de vertu proprement dite sans effort, sans combat et sans victoire remportée sur soi-même. Toutce qui ne coûte rien ne vaut rien, dit un auteur célèbre. Quand on est maître de soi, on est plus heureux, parce qu'on est meilleur. « L'habitude du combat et du succès, dit un médecin hygiéniste, l'illustre et vertueux Halle, rend la victoire plus facile, en donnant à la raison plus de force ; mais il faut toujours regarder comme pénible le moment où l'homme fait effort pour arrêter la volonté passionnée, en lui opposant la volonté raisonnable : celleci est appuyée sur l'amour et la conscience du vrai, du bon et du juste. Si cet amour seul ne suffit pas (eh ! qu'il est rare qu'il suffise!), il sera soutenu dans l'homme sage par le sentiment de sa propre dignité, ce qui constitue l'honneur; par l'ordre et les droits de la société à laquelle l'homme appartient; par un sentiment plus étendu, plus profond et plus puissant, quand il est établi sur une véritable persuasion, le sentiment religieux. Ces nobles motifs font l'homme vertueux. À leur défaut, la force de l'opinion, la crainte des reproches et du déshonneur, celle des peines présentes ou futures, sont des motifs moins nobles, parce que la justice n'en est pas la source, et qu'ils tiennent presque toute leur puissance de l'intérêt et du danger personnel ; néanmoins, ils se rapportent aux mêmes origines, et s'ils ne constituent pas la vertu, ils conservent l'innocence et suffisent à la société ; ce sont eux qui font l'honnête homme. Au reste, de quelque source que vienne l'effort qui réprime les passions, qui lutte contre la force de leur volonté, qui modère l'ardeur des désirs, le développement de cet effort établit , pour un temps du moins, un état de peine qui appartient aux affections contrariées. »
« Otons de nos misérables vertus, dit M. de Maistre, ce que nous devons au tempérament, à l'honneur, à
l'opinion, à l'orgueil, à l'impuissance et aux circonstances, que nous restera-t-il ? hélas ! bien peu de chose. Je ne crains pas de vous le confesser, jamais je ne médite cet épouvantable sujet, sans être tenté de me jeter à terre comme un coupable qui demande grâce, sans accepter d'avance tous les maux qui pourraient tomber sur ma tête, comme une légère compensation de la dette immense que j'ai contractée envers l'éternelle justice. Cependant vous ne sauriez croire combien de gens, dans ma vie, m'ont dit que j'étais un fort honnête homme. * [Soirées de Saint-Pétersbourg , t. I, p. 224.)
La vertu nous rend supérieurs au corps. Vir magnanimus^ieqiieobmœstitiam,neque ob aliam animi œgritudinem mœstitiâfortiwem unquam succubuit: utpote cujus anima robur validum est, affectus vero adeo non véhémentes. (Galien.)On raconte qu'un martyr, conduit au supplice terrible du feu, disait à son juge : Mets la main sur mon cœur, afin que tu saches qu'il est plus assuré et plus tranquille que le tien, qui condamne un innocent.
La médecine, et surtout l'hygiène, sont aussi de puissants auxiliaires que nous devons invoquer pour combattre nos passions, et particulièrement pour en prévenir la naissance, le développement et les progrès. Nous en parlerons avec quelque détail dans le chapitre suivant, où nous traiterons du jeûne, de l'abstinence, de la tempérance et de l'intempérance. Nous nous bornerons donc à quelques courtes réflexions qui trouvent ici plus naturellement leur place.
Il est certain que l'exacte observation des règles de l'hygiène contribue puissamment à la destruction d'un grand nombre de passions, surtout de celles qui ont pour objet les voluptés charnelles ou les plaisirs des sens. Eh bien! cela étant, faites-leur une salutaire diversion par l'exercice corporel, le travail, la fatigue, la gymnastique, la chasse, etc. Ces stimulations phy-
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siques appelleront dans le système musculaire l'influx nerveux et l'afflux sanguin; et, outre qu'elles tueront net la mère de tous les vices, l'oisiveté, elles préviendront encore les congestions sanguines dans les viscères et les concentrations et les surexcitations nerveuses dans les foyers vitaux (centres nerveux), c'està-dire qu'elles tendront à répartir plus également le sang, la chaleur, l'érétisme nerveux, et ainsi elles s'opposeront à l'exaltation de la sensibilité et à toutes ses aberrations et perversions. De plus, par là on imprimera une nouvelle direction aux idées; on changera les goûts et les affections, et on leur donnera un caractère plus doux et plus moral. D'un autre côté, la sensibilité erotique s'émousse par la fatigue du travail, et d'ailleurs le sentiment vif et irréfrénable de la faim qu'excite la fatigue, fait taire le cri de la volupté charnelle, et porte plutôt à la frugalité qu'aune alimentation recherchée et luxuriante.
Il paraîtrait, d'après la rumeur publique, que les sociétés de tempérance, établies en Amérique et en Ecosse, ont déjà produit de fort beaux résultats. Il vaudrait mieux, sans doute, que l'on devînt sobre et tempérant par des principes plus relevés, par des motifs religieux et moraux; mais c'est toujours un grand avantage, qu'il faut accepter comme un bienêtre que nous offre l'hygiène et qu'il faut faire tourner au profit de la morale publique.
Les vertus morales ou même hygiéniques, si l'on veut, ont le grand avantage de détacher l'homme des plaisirs de la chair et des sens; et on sait que les hommes sont d'autant plus propres et plus disposés à la pratique de la vertu, qu'ils sont moins sous l'empire des sens. Plus on est privé des satisfactions extérieures et sensoriales, plus on se replie en soi-même, et plus on pénètre dans le sanctuaire de son intérieur, plus on approche du chemin de la vérité.
La privation du sens de la vue a rendu quelques
individus plus moraux et plus religieux. Et c'est d'après ces principes, au moins en partie, joints à la considération des effets salutaires produits par la vie frugale, que l'on a établi un nouveau régime pénitentiaire, que l'on regarde comme une institution modèle en ce genre. L'isolement des prisonniers, d'après ce nouveau système, les met non seulement à l'abri de la contagion du crime ou du mauvais exemple, mais les place encore dans la situation morale la plus propre à les faire rentrer en eux-mêmes, et à leur faire rappeler, en présence de leur inexorable juge, leur conscience, un long et triste passé à réparer.
[Le régime cellulaire est en effet largement pratiqué et depuis plusieurs années, tient avec avantage une place importante parmi les pénalités de notre code. On considère ce régime comme une peine plus grave que la simple prison ; je crois même que poussé à l'excès et à ladernière rigueur, il deviendrait dangereux pour la raison autant que pourla santé. Mais, tel qu'il est pratiqué, il constitue en effet un excellent moyen d'amendement et une chance de réhabilitation.]
A ce moyen tout moral, on peut en ajouter un autre pris dans l'hygiène physique, un régime purement végétal. C'est un moyen de moralisation qui abat la fougue impétueuse des passions, paralyse la fureur frénétique, et dompte enfin les caractères les plus fiers et les plus farouches. La Rochefoucauld-Liancourt avait déjà remarqué depuis longtemps, qu'une nourriture frugale, composée de seigle et de miel, contribuait pour beaucoup à la moralisation des prisonniers de l'Amérique. On verra, dans le chapitre suivant, les salutaires effets d'un pareil système d'alimentation.
Si un régime stimulant rend fougueux, irascible et violent, une diète contraire et toute végétale doit adoucir les caractères âpres et durs, et contribuer puis-
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samment à cotte douceur et à cette innocence de mœurs, qu'on admire tant chez les brahmanes de l'Inde et qu'on a trouvées bien plus ravissantes encore chez les anciens solitaires de la Thébaïde. Combien n'a-t-on pas vu d'hommes colères, emportés par un paroxysme de fureur, ou d'animaux furieux, adoucis sur-le-champ par de copieuses saignées? Voltaire rapporte que l'intrépide Charles XII perdit son audace et son indomptable témérité, dans la fièvre qui accompagna la suppuration de sa plaie. Il faut mettre de l'eau d/ins son vin, dit-on d'un homme irascible et fougueux.
On trouvera dans le chapitre suivant, d'autres détails qui peuvent se rattacher à cette matière. Nous terminerons ce paragraphe par une citation pittores que de M. le docteur Virey, laquelle tiendra lieu de conclusion à ce que nous avons dit sur les passions. Enfin, tout ce chapitre sera terminé par quelques mots sur les instruments de pénitence.
« Dans notre état social, les passions et leurs suites désastreuses font peut-être périr plus d'individus que la peste, la guerre et la famine réunies, si l'on voulait tout compter ; car mille affections minent sans relâche la vie. Regardez autour de vous, et voyez comme on meurt en détail tous les jours, l'un de chagrin, lautre d'ambition déçue, ou d'envie de son voisin ; tel de jalousie, tel d'ennui, celui-ci du jeu, celui-là d'excès de ses fureurs. Oh ! que l'homme envisagé philosophiquement est peu de chose, et combien ce faible animal se sacrifie tous les jours pour des sottises! Car si nous considérons notre courte durée au milieu de ce vaste théâtre de l'univers, lorsque nous occupons à peine un point dans l'espace infini, nous sommes, à vrai dire, le néant en présence de l'éternité. Pour peu qu'on réfléchisse à l'immensité de cette nature qui nous enveloppe, à la grandeur des cieux et de ces astres étincelants dans les déserts de l'empirée, ouvrage incompréhensible de la Divinité, on verra que nous
menons pendant quelques instants une vie touimperceptible ; que nos concupiscences pour la fortune, ou l'ambition pour les grandeurs de notre globe, que cette ardeur effrénée avec laquelle on s'arrache au prix du sangles sceptres et les couronnes, attestent la petitesse des plus hautes pensées des hommes. Sans doute, un être supérieur à l'humanité, qui contemplerait ces malheureuses fourmis de la terre se disputant quelques monticules, s'entre-tuant pour savoir qui sera coiffé d'un turban ou d'une couronne, se courbant humblement d'adoration devant celui qui a le plus amassé d'un métal jaune, un tel être devrait trouver bien vaines et extravagantes toutes nos actions. Cette espèce d'animal à deux pieds, soumis aux plus vils besoins, se proclamant le roi du monde, à la face du suprême ordonnateur, manifeste un tel fonds d'orgueil ridicule et d'incapacité d'esprit qu'on pourrait croire ce que dit Platon : que les dieux ont formé les humains en se jouant et pour s'amuser, comme nous nous amusons des singes. Et ce sont même les plus grands hommes aux yeux de la multitude, les Alexandre, les César, qui consumèrent leur vie à faire massacrer leurs semblables, pour avoir la vanité de commander un moment à plusieurs nations, qui sont effectivement les plus absurdes. Ce fut pour terrasser cet orgueil de puissance dans un être qui n'a qu'un souffle de vie, que le législateur des chrétiens s'est servi du ministère des derniers des mortels ; il a pris, dit l'apôtre des Gentils, ceux qui étaient vils, ceux qui n'étaient rien, pour anéantir ceux qui sont tout ; il a plu à Dieu de perdre par le scandale delà croix, par la folie de la prédication, la sagesse des prétendus sages, pour montrer qu'elle n'est qu'une extravagance, et confondre la vanité des princes et des grands de la terre. »