LE JEUNE ET L'ABSTINENCE
qu'il va prendre du lait, rien que du lait, et qu'il vivra parfaitement de ce régime, et qu'avec trois à quatre litres de ce pur liquide il pourra suffire à une dépense d'activité fort satisfaisante.
En effet, il faut bien savoir que ce n'est pas seulement ce que l'on mange qui nourrit, que ce que Ton mange il le faut digérer, ce qu'on a digéré il le faut assimiler. Or la fatigue dépensée inutilement à ces divers actes, lorsqu'ils portent snr une quantité exagérée de substances alimentaires, laisse l'économie dans un état de faiblesse plus fâcheux que celui qui résulterait d'une alimentation insuffisante *.
Et qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas seulement par gourmandise et par la passion de satisfaire le goût, que l'homme est entraîné à prendre plus de nourriture qu'il ne lui en faudrait rigoureusement. La suralimentation à laquelle on se fait insensiblement, et par une sorte d'entraînement progressif, constitue un mode d'excitation plus fonctionnelle encore que nutritive, à laquelle on ne peut que bien difficilement se soustraire, une fois qu'on s'y est habitué. Ceux qui vont le plus loin dans cette /sorte d'abus, les gros mangeurs, comme on les appelle, ne peuvent en effet
' Il y a soixante ans, tout le monde se croyait menacé de congestion, d'inflammation; tous se faisaient saigner. Aujourd'hui, c'est une autre erreur qui s'est vulgarisée : chacun se croit anémique et obligé de prendre du fer et du quinquina, des'fortifiants «elon le terme vulgaire... On gorge les enfants de viande crue, de viande cuite, de sang pur; tout le monde mange et boit en excès, et dans toutes les classes de la société, on se rend malade, sous prétexte d'éviter l'anémie. ...Laquantit>- d'aliments qu'il nous faut prendre pour vivre est donc bien faible; celle que chacun prend, riche ou pauvre, est de beaucoup supérieure à ce qui réellement est nécessaire. La plus grande partie est inutile, éliminée, et n'est qu'une surcharge pour le corps ; cette surcharge lui est nuisible et l'use avant le
temps L'usage de la viande ou du poisson répété deux fois
par jour est excessif; il est nuisible au tube digestif et au cerveau. (Dr Leoen. — Estomac et cerveau.)
diminuer leur ration, tout excessive qu'elle soit, sans éprouver de ces malaises et de ces sensations de défaillance ou de perturbation, qui traduisent un dérangement dans l'équilibre factice qu'ils se sont créé.
Ceci explique comment l'abstinence leur est si difficile, mais n'empêche pas qu'il faille la leur conseiller, non comme une mesure à prendre radicalement et instantanément, mais comme un desideratum qu'on doit peu à peu s'efforcer d'atteindre. Sans quoi, l'on demeure dans un état d'imminence morbide, et souvent on tombe dans la maladie confirmée.
Et cependant, ces considérations ne sauraient nous faire perdre de vue que la santé de nos générations actuelles n'est pas celle de nos aïeux, et que la majorité des sujets est aujourd'hui incapable des abstinences et des jeûnes qu'on pouvait plus impunément s'imposer jadis. Quelles que soient les causes de cet affaiblissement, les vieux médecins en général ne le mettent pas en doute, et les relations des maladies d'autrefois justifient assez cette opinion. Les uns accusent de cette déchéance organique les sacrifices qu'ont entraînés les guerres du commencement de ce siècle, les perturbations politiques et sociales si fréquentes en notre âge, la vie plus agitée à la fois et plus molle de notre civilisation actuelle,enfin l'accumulation des populations dans les centres urbains, où tout conspire à exagérer la dépense de l'activité, pendant le jour et aussi pendant la nuit, en même temps qu'on y respire un air vicié et qu'on y vit de choses plus succulentes que fortement nutritives.
Pour tous ces motifs, on comprend comment les exceptions aux lois du carême, et des autres époques de jeûne et d'abstinence, sont devenues si fréquentes et si multiples, comment se justifient les atténuations que l'Eglise a jugé bon d'apporter à la rigueur de sa discipline etles dispenses nombreuses qu'elle autorise encore.]
de l'intempérance. 353
Admirez la haute raison des législateurs sacrés du christianisme, qui établissent le carême, c'est-à-dire le jeûne et l'abstinence, dans la saison du printemps, qui est précisément le tempsde l'année où le jeûne et le régime végétal deviennent nécessaires, pour tempérer la trop grande turgescence vitale, réfréner l'effervescence de nos humeurs et réprimer enfin l'exubérance nutritive qu'ont produites et une alimentation abondante et le long repos de l'hiver. Le printempsest l'époque de l'ébullition des liquides animaux, de tous les exanthèmes, des éruptions cutanées, des hémorrhagies, des apoplexies, en un mot de tous les mouvements d'expansion physique, que détermine le retour ou l'ascension du soleil sur notre hémisphère. Dans cette espèce d'orgasme général de l'économie, il était donc indispensable d'user d'une diète végétale, aqueuse, tempérante et capable de délayer et de déplastifier le sang devenu trop irritant et trop flbrineux, sous peine de subir les plus graves et les plus terribles explosions morbides.
Une autre grave raison qui justifie, aux yeux de la plus saine physiologie, la sage, la sublime institution du carême et de l'abstinence, c'est la considération de la reproduction des animaux qui s'opère précisément au printemps. Il fallait donc faire trêve de sang, de carnage et de massacres, pour laisser aux espèces animales le temps de se multiplier et de nous préparer de nouvelles et grasses victimes, certes bien préférables à la chair dure, coriace, fétide et putrescible des animaux actuellement excités par le besoin de la reproduction.
§ 2. — DÉSORDRES MORAUX, INTELLECTUELS ET PHYSIQUES PRODUITS OU DÉTERMINÉS PAR L'INTEMPÉRANCE.
L'homme intempérant, tout livré à l'empire de la chair et du sang, s'abandonne presque toujours à
l'attraitgrossierdes impulsions animales, aux passions abrutissantes, aux actions basses et dégradantes. Il estprodigue, dissipateur, turbulent, colère, fougueux, déréglé, libertin, débauché, etc.
Non seulement l'intempérance est la mère de toutes les passions animales et honteuses, elle est encore le tombeau de l'intelligence. Rien, en effet, n'éteint le feu de l'imagination, ne dégrade la mémoire, ne fausse le jugement et ne rend plus stupide que les excès continuels de la bonne chère et du vin. Les grands mangeurs sont ordinairement de petits penseurs ; leur esprit est comme suffoqué sous la graisse et le sang; il est comme frappé de vertige et étourdi par les vapeurs délétères des boissons alcooliques; et n'est-il pas littéralement vrai que l'intempérant ou l'ivrogne noie sa raison dans le vin?
Voyez ce qui se passe en général chez les hommes intempérants, et particulièrement dans le temps du carême ou au printemps. Vous verrez, chez tous ces gros mangeurs, vous verrez, dis-je, succéder à leurs vastes ingurgitations de chairs et à leurs amples libations bachiques, une foule de maux plus ou moins graves, tels que des apoplexies, des paralysies, des hémorrhagies, la goutte, les anévrismes, les fièvres aiguës, etc.
[L'habitude de l'intempérance conduit à la poly-. sarcie, c'est-à-dire à l'envahissement de tous les organes par la graisse, ce tissu d'organisation inférieure et imparfaite, qu'on a nommé avec raison la rouille de l'économie. La graisse ne se contente pas de surcharger les organes, elle en envahit les éléments, et leur enlève, en les faisant dégénérer, leur vitalité et leur consistance. Sans doute toute obésité n'a pas cette origine ; mais c'est là une des conséquences que l'intempérance entraîne le plus souvent après elle]. Lorsque je vois, disait Addison, ces tables couvertes de mets, je m'imagine voir la goutte, l'hydropisie, la
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lièvre, la léthargie et la plupart des autres maladies cachées en embuscade sous chaque plat. « Voyez, dit Sénèque, quel mélange de plats divers destinés à passer par le même gosier ont été imaginés par le luxe... Que de cuisiniers et de pâtissiers, de valets s'empressent de tous côtés pour servir un souper ! Combien d'hommes un seul ventre met en mouvement !... » Voyez, dit Horace, qui lui-même par parenthèse n'était pas toujours un modèle de sobriété et de tempérance, voyez les visages pâles des intempérants; le corps, surchargé de nourriture et fatigué d'excès, appesantit l'esprit et rend terrestre ce souffle divin qui nous anime. Il semble avoir copié le Sage lorsqu'il ajoute : « Au lieu que l'homme sobre se couche, s'endort et se lève sain et dispos pour reprendre ses fonctions. Somnus samtatis in liomine parco. Dormiel vsque manè' et anima illius cum ipso deledabitur. » (Eccl. 31, 2i.) « Nous avons, a dit Diderot, deux ordres de personnes dans la société, les médecins et les cuisiniers, dont les uns travaillent sans cesse à conserver notre santé et les autres à la détruire ; avec cette différence que les derniers sont bien plus sûrs de leur fait que les premiers.» {Encyclopédie, art. Assaisonnement.
Si l'intempérance habituelle ne cause pas toujours toutes les graves maladies que nous avons ci-dessus énumérées, elle ne laisse pas de faire éprouver, aux gastronomes et aux gourmands de profession, une foule d'incommodités fâcheuses, comme des flatuosités habituelles, des éructations nidoreuses, une haleine forte ou repoussante, de mauvaises digestions, des coliques (vigilia, choiera, et tortura viro infrunito. Eccli., 31,23); gonflement abdominal, borborygmes, obstructions du foie, squirrhes de l'estomac, excrétions fétides comme celles des animaux carnassiers, douleurs et pesanteur de tête, assoupissements, palpitations, oppression habituelle, fièvres putrides déter-
minées par leurs humeurs putrescibles; en un mot leur corps et surtout leur ventre est la sentine ou le cloaque de presque toutes les maladies et des maux les plus dégoûtants et les plus meurtriers; et en tous les cas elles leur préparent une vieillesse orageuse, précoce et cachectique. Plusoccidit gula quàm gladius, dit un Père de 1* Eglise, Multos morbos multa fercula fecerunt, ajoute Sénèque *•.
Cependant, en dépit de tous les graves enseignements et deshautes leçons de l'antique sagesse, l'intempérance, la gourmandise et la volupté resteront éternellement à la mode. Les médecins auront beau crier au gourmand et à tous les Apicius modernes : Soyez sobres, faites diète, asseyez-vous à la table de Pythagore, mangez des légumes et des fruits; ils leur îépondront sans cesse avec les Juifs dans le désert : Nauseat anima nostra super isto cibo levissimo. Ils se boucheront les oreilles et répéteront leur éternel refrain : Affer; affer il nous faut des marmites pleines de viandes, allas carnium. (Exod.)
Nous terminerons ce chapitre , par quelques réflexions sur la mollesse excessive et la vie toute
1 Les vices, et particulièrement celui de l'intempérance, engendrent et augmentent une foule de maux physiques. C'est à quoi font allusion ces paroles remarquables de M. de Maistre : « Les vices moraux peuvent augmenter le nombre et l'intensité des maladies, jusqu'à un point qu'il est impossible d'assigner ; et réciproquement le hideux empire du mal physique peut être resserré par la vertu, jusqu'à des bornes qu'il est tout aussi impossible de fixer. » (Soirées de Saint-Pétersbourg, t. II, p. 59.)
Les vertus et surtout la tempérance doivent donc produire un résultat contraire, c'est-à-dire empêcher ou diminuer les maux physiques. Aussi Hufeland a dit dans sa Macrobiotique : « On peut considérer la religion comme un moyen de prolonger la vie, »
sensuelle et voluptueuse d'un grand nombre de personnes. Qui pourra nous dire tous les maux qu'engendre dans les sommités sociales, ce luxe effréné et toujours croissant qui, dans la réalité, n'est que le fruit d'une civilisation poussée jusqu'à ses dernières limites ? « Et pour parler des maux qu'enfante le luxe, dif Tourtelle, combien de maladies ne voit-on pas éclore de l'inaction dans laquelle il entretient le corps et l'âme ; de ces dangereuses habitudes que contracte le riche indolent,de ne respirer que l'air étouffé de ses appartements ; de ne sortir qu'en voiture ; de veiller la nuit et de dormir le jour ; de n'user que d'aliments succulents et de boissons spiritueuses ; de se livrer sans ménagement à tous les genres de voluptés, même les plus criminelles ; de l'ennui auquel le condamnent ses richesses, et qui à lui seul, rend l'existence d'abord insipide, et ensuite douloureuse et pénible ; enfin d'une foule de plaisirs factices, qu'il substitue aux véritables jouissances ! » {Eléments d'hygiène.)
Avez-vous jamais pénétré dans ces somptueux palais des sybarites de nos opulentes cités ? vous y verriez que la volupté leur a fait changer la nuit en jour. Noclem verterunt in diem. (Job.) Mais ce n'est certes pas là le jour quele Seigneur a fait; c'est l'œuvre de l'homme, ou plutôt c'est le jour de l'ennemi de l'homme. Et en effet quelles sources de peines, de chagrins et de maux physiques sans nombre, que ces spectacles, ces bals, ces jeux, ces veilles énervantes, ces sensations exaltées, ces émotions vives, ces passions ardentes, ces prestiges en un mot de toutes les illusions et de toutes les vanités! !! ajoutez-y encore le fastueux étalage des parures les plus mondaines, les enchantements d'une voluptueuse et enivrante harmonie, les entretiens erotiques, bref toutes les séductions et toutes les pompes réunies et rehaussées par le vif éclat de mille flambeaux parfumés. Cette exaltation nerveuse et sensoriale sans cesse renouvelée
émousse, épuise lasensibilité humaine, paralyse l'énergie musculaire, et anéantit la puissance de l'innervation interne, ganglionnaire, nutritive. De là le collapsus général, la langueur, la torpeur et l'affaissement de toute l'économie, qui ordinairement succède à cette surexcitation nerveuse et à ces paroxysmes de presque toutes les passions. Enfin, épuisé de plaisir et de lassitude, triste, morose, la pâleur sur la figure et l'amertume dans le cœur, on se retire et on se couche à l'approche de l'aurore, au moment où l'homme actif et laborieux reprend ses travaux avec gaîté.
Si tous ces petits-maîtres et petites-maîtresses, qui se disent et se croient encore catholiques, commençaient par observer un peu la loi du jeûne et de l'abstinence de l'Eglise catholique, c'est-à-dire s'ils gardaient les règles de la tempérance, ils recouvreraient bientôt la faculté de diriger, et avec elle un air de jeunesse, de fraîcheur et de santé, que la mollesse et les homicides inventions de l'art culinaire leur ont enlevé depuis si longtemps. Un carême bien gardé, avecl'exercice musculaire les guérirait, je vous l'assure, radicalement; tandis que l'intempérance journalière ou l'habituelle satiété, les voluptés sensuelles les minent sourdement et les conduisent sûrement au tombeau. Voilà cependant ce que le vulgaire stupide appelle le parfait bonheur. Mais il ne s'imagine pas que la plupart des riches mondains ou des heureux du siècle rencontrent, sur la route de la vie, tous leurs ennemis en embuscade, tels que les secrets et dévorants soucis, les peines les plus cuisantes et les douleurs sans remède, causées par toutes les perturbations et dépravations de la sensibilité; mille et un accidents nerveux, des vapeurs cruelles, des transes affreuses, des spasmes violents, des suffocations hystériques et des souffrances nouvelles, inconnues, que la médecine n'a pu qualifier encore. « Les plaisirs, dit Bossuet, ont amené dans le monde des maux inconnus
au genre humain ; et les médecins nous enseignent d'un commun accord, que les funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leur expérience, démententsi souvent leurs anciens aphorismes, ont leur sources dans les plaisirs. » (Sermon sur V amour des plaisirs.) 11 est à remarquer que Bossuet adressait ces mémorables paroles à la cour voluptueuse et sensuelle de Versailles, et on ne sait que trop quel essor ont pris depuis toutes les maladies convulsives et hystériques, ou plutôt toutes les perturbations nerveuses que l'on observe aujourd'hui, surtout chez les femmes amollies par le luxe et la volupté.
Mais qu'observe-t-on chez les hommes? Des maux non moins nombreux ni moins terribles, et entre autres, indépendamment de la plupart de ceux déjà ci-dessus énumérés, un vide affreux de l'âme, un inexorable ennui, qui les poursuitsans relâche, tcedium vite, les affections ou les attaques spléeniques, la mélancolie, et surtout l'hypochondrie des oisifs et des riches, devenue si fréquente aujourd'hui, grâce à la mollesse et au luxe, c'est-à-dire à l'excès de notre civilisation. Nous allons terminer ce paragraphe par l'histoire d'un riche hypochondriaque, qui est peutêtre unique dans les fastes de la médecine. Elle est tirée des fragments psychologiques sur la folie, par M. le docteur Leuret.
« L'observation que je vais rapporter, dit M. Leuret, suffira pour donner une idée complète de l'hypochondrie, dont je vais parler (de l'hypochondrie qu'engendrent le luxe etl'oisiveté.)Le malade, qui en fait le sujet, est un homme parfaitement en état d'analyser ses sensations et d'en rendre un compte exact. Gomme la plupart des hypochondriaques de sa classe, il est riche, et sa principale occupation a toujours été de se rendre la vie douce et tranquille. Pour se soustraire aux embarras d'une famille, aux obligations qu'impose
l'éducation des enfants, il ne s'est pas marié ; pour que l'administration de sa fortune ne lui donnât que le moins de soucis possible, il n'a conservé de son héritage aucune propriété foncière, et il a placé son argent en rente sur l'Etat, dans les différents pays qui lui offraient le plus de garanties; pour n'avoir à exercer aucune surveillance de ménage, il a presque toujours habité dans des hôtels garnis et mangé chez le restaurateur. Entièrement libre de ses actions, il aurait pu voyager, et son désir d'observer l'eût porté à visiter au moins les villes capitales de l'Europe]; mais le voyage, quelque commodément qu'on lefasse, n'est pas toujours sans fatigue, et puis l'on n'est pas sûr de trouver à chaque gîte un dîner bien servi, une chambre commode et un bon lit. Son esprit est trèscultivé, son jugement parfait, son cœur excellent; mais, comme le repos lui est plus cher que tout le reste, dans chacune de ses actions ou de ses affections, il a grand soin de repousser tout ce qui pourrait l'inquiéter et seulement l'émouvoir. Sa règle politique est d'approuver tous les gouvernements, et de laisser faire ceux qui dirigent, fût-on serf en Russie ou esclave chez les Turcs.,. Je pourrais ajouter bien d'autres détails; j'en ai dit assez. On comprend que tous ces soins ont eu pour but le repos : voici où l'amour du repos l'a conduit.
« Il n'a aucune relation au dehors de la maison qu'il habite: dans cette maison même, c'est à peine s'il en conserve quelques-unes. Il est quelques fois six mois sans sortir ; lorsqu'il sort, c'est en voiture, ou toujours accompagné d'une personne qui puisse lui porter secours, dans le cas où il en aurait besoin. Pendant la promenade, il est très-rare qu'il descende de voiture, et quand cela arrive, il faut que la personne dont il est accompagné se tienne tout près de lui ; il ne traverserait pas une place ou un pont; à peine s'il traverserait une rue. Sur une place, il est comme au
milieu d*un désert, où tout manque à celui quia besoin de tout.
« A défaut de douleur réelle, il a trouvé dans ses sensations des causes de souffrances auxquelles il a voulu échapper : au lieu de réagir et de combattre, il a fui. La première impression que produit le froid est pénible: pour ne pas lutter, il est couvert de vêtements ; bientôt un air seulement rafraîchi lui a paru aussi insupportable que le froid, et il lui a opposé le même préservatif; puis, dans la crainte de se refroidir, il est resté habillé aussi chaudement l'été que l'hiver. La société impose des devoirs, ne fut-ce que de simple politesse : il a quitté la société, et s'est enfermé dans une chambre de laquelle il ne sort presque pas. Dans sa chambre, un homme qui a l'esprit cultivé peut s'instruire encore, ou au moins se distraire par quelque occupation sédentaire ; travailler, lire exige de l'attention, et l'attention de l'activité; il est resté oisif. Que faire alors? s'ennuyer et dormir... S'il est éveillé, afin que la lumière ne puisse blesser sa vue, il ne laisse pénétrer chez lui qu'un demi-jour. Se déshabiller est une peine : d'abord il se déshabille aussi tard que possible, puis il se couche tout habillé, puis il ne se couche plus. Le jour et la nuit, assis sur un fauteuil, le coude appuyé sur une table, les pieds sur un tabouret, il reste immobile. Il mange pourtant, car il est obligé de manger lui-même, mais à des heures irrégulières, parce qu'il ne faut pas le déranger quand il dort; s'il demande son repas, on doit l'apporter à l'instant, fût-on au milieu de la nuit.
« La langue n'a pas de terme pour dire ses tourments... Il y a un mur d'airain entre le monde et lui ; il n'est plus qu'un squelette ; sa tête n'a que la charpente osseuse; il ne sait plus distinguer les odeurs; ce qu'il mange n'a aucune saveur; il respire comme un soufflet /s'il marche, il lui paraît qu'il a des jambes de coton; s'il repose, tout le gêne, son fauteuil, sa
table, son tabouret, ses babits ; s'il veut dormir, il n'a qu'un demi-sommeil, pendant lequel sa maladie continue, s'aggrave et le poursuit; chaque jour jour apporta pour lui de nouveaux tourments; il est comme un vase qui se remplit goutte à goutte, et dont toutes les gouttes sont des torrents de maux... On ne veut pas le croire, mais il ne faut pas le contredire. Il doit mourir d'une mort horrible... Qu'on ne le tourmente pas, qu'on le laisse en paix...
« Pour se guérir... il a consulté plusieurs somnambules, il s'est coiffé d'un bonnet de taffetas ciré, il a pris des remèdes homœopathiques et un bain égyptien ; il s'est fait frictionner avec la brosse électrique... » [Fragm. ^psychologiques sur la folle.)
§. -4. — de l'ascétisme en général, avantages moraux, intellectuels, physiques, hygiéniques ou sanitaires, résultant de la pratique du jeune, de l'abstinence, de la tempérance et de la continence.
Sous lenom d'ascétisme, on a désigné autrefois l'ensemble des pratiques austères par lesquelles se distinguaient des autres ceux qui, parmi les premiers chrétiens, aspiraient aune vie plus parfaite, la vie ascétique; depuis, l'expression d'ascètes a été plus particulièrement appliquée aux moines et aux solitaires; mais le fait est qu'elle convientà tous ceux qui pratiquent volontairement tous les exercicesde la pénitence (Bergier).
Or, plusieurs médecins ou philosophes n'ont pas craint d'accuser lespratiques de l'ascétisme, dedétruirele bon équilibre de la santé et de prédisposer à un certain nombre demaladies. Le raisonnement qui les conduit à cette interprétation est le suivant : La vie ascétique affaiblit l'organisme ; or l'organisme affaibli devient plus impressionnable aux influences extérieures, et
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moins apte à réagir contre elles. Or cette double condition est celle qui appartient en propre au nervosisme en général, et en particulier à l'état hystérique, en un mot, à la grande majorité des maladies nerveuses.
Ainsi formulé, le fait prend unefaussecouleurd'exactitude; mais il est facile de se convaincre qu'il y a, dans les termes de cette formule, plusieurs objets confondus qui en altèrent le sens. Et d'abord, il n'est pas vrai que toute cause d'affaiblissement excite la sensibilité et énerve les réactions. Voyez le travail physique par exemple : Dans l'état de fatigue qui en résulte, la sensibilité est encore plus émoussée que la volonté n'est entravée ; et la fatigue intellectuelle n'est pas loin de produire un effet identique. On voit donc que l'affirmation ci-dessus émise n'a rien d'absolu. N'est-il pas évident d'ailleurs que, abus pour abus, l'oisiveté et l'intempérance exposent ceux qui s'y adonnent, au nervosisme et aux maladies, bien plus que ne le pourrait faire l'ascétisme, sous toutes ses formes.
Mais il y a plus ; et avec le Père de Bonniot, il me paraît facile d'établir que l'exercice des vertus chrétiennes et de la mortification a pour effet fréquent d'atténuer la sensibilité physique et pour effet constant, de fortifier la volonté.
On a osé accuser l'exercice de la charité d'exalter le sentiment; mais ce n'est, je le répète, que par le fait d'une déplorable confusion, qu'on a pu concevoir cette erreur. Il est vrai que toute impression sensible cultive et développe la sensibilité ; mais lorsque l'impression sensible est recueillie par la conscience, appréciée par la raison, et qu'après un mûr jugement, elle se résout en un effort et une détermination volontaire plus ou moins pénible, successivement jugée, voulue et effectuée, alors, dis-je, l'impression sensible n'a plus rien de nuisible en elle-même ; mettons de côté bien entendu les cas où la cause qui l'a mise en jeu peut être malsaine et l'effet qui en ressortira être
fâcheux ; mais l'acte en lui-même est le complet épanouissement des aptitudes de la vie supérieure ; il est bon, et rien en lui ne saurait déranger le sain équilibre de l'économie humaine.
Or tel est l'ascétisme, qui n'a d'autre but que l'amour de Dieu, pratiqué suivant l'esprit de l'Evangile. Ce n'est pas tant la sensibilité physique qu'il met enjeu, mais par elle ou sans elle, c'est le sentiment qu'il se propose d'atteindre, le sentiment apprécié par l'intelligence, l'amour raisonnable," bien distinct de l'amour sensible, et qui, à l'inverse de ce dernier, a pour effet de rétablir et d'assurer l'empire de la raison sur les émotions sensuelles.
Enfin, les sensations abandonnées à leurs conséquences naturelles et immédiates déterminent des actes réflexes, qui se passent en dehors de la volonté et même au préjudice de la liberté de nos déterminations ; et c'est par là que la répétition excessive et exclusive des phénomènes de l'ordre sensible tend à dégrader notre nature. Mais lorsque, à une sensation volontairement imposée à l'organisme, l'intelligence répond par une mûre appréciation et décide en conséquence un acte d'amour libre envers le principe de l'amour vrai, alors, la volonté se fortifie dans son action en même temps qu'elle s'élève dans son but. Je l'ai déjà dit : tout ce qui est enlevé à l'acte automatique ou réflexe, est gagné par la volonté libre et réciproquement.
En présence d'un besoin vivement senti, l'action automatique immédiate, le premier mouvement, c'est d'y satisfaire, et cela, au détriment de la volonté libre, laquelle seule pourrait apprécier la mesure et le moment convenables pour cela. En présence d'une sensation douloureuse, l'action automatique immédiate, c'est d'y satisfaire en écartant la cause du mal, ou en se dérobant devant elle; sans réfléchir si cette douleur n'a pas quelque portée salutaire, quelque conséquence utile.
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Or l'ascétisme nous apprend à ne pas réagir ainsi, à la façon des automates inconscients ou des animaux irresponsables; il habitue l'âme à consulter la raison, avant de permettre au corps d'agir, avec son inexorable mécanisme. Et je le répète : tout ce qui est enlevé ainsi à l'acte automatique ou réflexe, est gagné par la volonté libre, et réciproquement, tout ce qui s'exécute en dehors de la décision volontaire porte à celle-ci de fâcheuses atteintes. Les pratiques de l'ascétisme, ayant pour effet de restituer à la volonté tout ce que l'acte réflexe tendrait à lui enlever, sont donc éminemment respectables et utiles. Par l'ascétisme en effet, la raison remettant tout à sa place hiérarchique, transforme la sensation en sentiment et l'acte réflexe en volonté, pour ce qui est de l'ordre purement humain, et, dans la sphère religieuse, fait, du sentiment et de la volonté, la plus belle et la plus divine des vertus : la charité.
Mais, poursuit l'objection, si les pratiques de l'ascétisme modifient si heureusement le sentiment et la volonté, il n'en est pas moins vrai qu'elles affaiblissent l'économie qui lessupporte, etpeuvent par conséquent diminuer les forces qu'elle consacrerait à faire le bien et à lutter contre le mal. A quoi l'on peut répondre, que l'épuisement des forces de l'économie n'est pas le but de l'ascétisme, et que lorsqu'il arrive à ce résultat, il manque en effet ce but. Mais, quoiqu'il en soit, cet épuisement est bien moins à craindre, que le renversement de l'ordre hiérarchique qui convient à nos facultés. C'est ce renversement que produisent les passions et les excès de notre nature; et les pratiques de la mortification ont surtout pour but, de rétablir dans notre économie l'ordre admirable que le Créateur y a fondé et que nous avons mission d'y maintenir.]
Tous les philosophes de l'antiquité païenne ont préconisé plus ou moins les salutaires ^effets du jeûne,
et surtout de la tempérance. Platon, qui fut un modèle de sobriété, trouvait insupportable de se rassasier deux fois le jour. Et n'est-ce pas en grande partie aux vertus austères, que ce sage paien doit les sublimes pages qui brillent dans ses écrits philosophiques ? Il avait déjà entrevu, à travers les ténèbres du paganisme, des vérités très relevées du christianisme. On connaît le jeûne et la sobriété des pythagoriciens, de Porphyre, de Jamblique, de Plotin, etc. Epicure lui-même fut sobre au rapport de saint Jérôme. Zenon, par l'abstinence, vécut quatre-vingt-dix ans; et d'après Platon, le philosophe Hérodie dut ses cent années de vie à sa sobriété et à sa tempérance.
Les Romains eurent égalementleurs jeûnes institués parNuma, et, au rapport de Tive-Live, les oracles en prescrivaient dans les grandes calamités publiques. Curius, Gaton, Gicéron, Virgile étaient fort sobres. Auguste, comme le rapporte Suétone, était également très frugal. Vespasien, Marc-Aurèle, Sévère jeûnaient plusieurs fois par mois, et Julien, dit-on, se contentait souvent de légumes, par motif de religion. Qui ne connaît la sobriété et l'austérité des mœurs de Sénèque, avec toutes ses belles maximes sur la tempérance et la morale ?
Le jeûne, la tempérance, un régime sobre, frugal, pythagorique et abstème rendent les mœurs pures et douces, adoucissent les natures féroces, corrigent l'âpreté et l'impétuosité des caractères, et répriment enfin toutes les bouillantes saillies des tempéraments violents et des humeurs sanguinaires.
La tempérance est \epalladiwnet la gardienne de la sagesse ,• c'est pourquoi les Grecs l'avaient appelée bophrosyne. « Et d'ailleurs, s'écrie M. le docteur Virey, quoi de plus propre à maintenir la modération, la prudence, la sagesse, la pureté des mœurs, que cette diète végétale, que ces jeûnes, gardiens de la sobriété, de la tempérance et de toutes les vertus ? Chose éton-
de l'ascétisme. 3G7
nante ! on célèbre dans Pythagore, dans Epicure même, les leçons de frugalité, de réserve diététique, que la médecine ne manque presque jamais d'imposer, au début des maladies (le diatriton), comme le plus sûr moyen de guérison, et on les blâme dans la religion comme une tyrannie. »
Un genre de vie frugal influe donc puissamment sur l'état physique et moral de l'homme, et ouvre la voie à la plupart des vertus, comme la tempérance, la modération, la prudence, la chasteté, la sagesse, la douceur, le calme, l'égalité de caractère et d'humeur, la piété, la commisération ; et, n'en doutez pas, c'est en partie à cette vie sobre et frugale, que les philosophes païens ont été redevables de toutes leurs vertus morales. Nous disons en partie, car nous pensons qu'ils n'auraient jamais pu atteindre à cette élévation morale sans le secours des lumières de la raison, et surtout des débris traditionnels de la révélation primitive.
Nous ferions un volume, si nous voulions rapporter tous les témoignages des philosophes païens, en faveur de la tempérance, delà mortification des sens et des passions. On sait que leur grande maxime morale était de souffrir et de s'abstenir, sustine et alstine. Nous nous contenterons de citer un passage de Porphyre. Ce philosophe nous enseigne que « le seul moyen de parvenir à la fin à laquelle nous sommes appelés, c'est de nous occuper de Dieu, de nous détacher du corps et des plaisirs des sens. Si les hommes, ajoute-t-il, étaient plus sobres et plus mortifiés, ils seraient moins injustes, moins mécontents de leur sort et bien moins sujets aux maladies... Ce sont les désirs inquiets, les besoins factices, les habitudes tyranniques qui tourmentent les hommes; en y résistant ils seraient plus vertueux et plus heureux. » {Traité de l' Abstinence.)
Nous l'avons dit déjà, le régime abstème et pythagorique rend les peuples plus doux et plus humains,
adoucit et épure les mœurs, et est éminemment propre à apaiser l'effervescence des passions et à diminuer la férocité du caractère. Les romanciers et les poètes, qui veulent peindre l'innocence de mœurs d'une famille, ou présenter un peuple vertueux et doux, ne manquent pas ordinairement de ne mettre sur leur table que des fruits, du lait et du miel ; tandis que les Cyclopes, grands mangeurs de viande, nous sont dépeints par Homère comme des hommes affreux. « Il est certain, dit J.-J. Rousseau, que les grands mangeurs de viande sont en général plus cruels et plus féroces que les autres hommes. » 11 aurait pu ajouter qu'ils sont aussi généralement plus stupides que spirituels.
Lespeuples frugivores des pays chauds et les nations intra-tropicales, où la nature déploie toute la magnificence de la plus exubérante végétation, sont d'un naturel très-doux; ils sont paisibles, humains et hospitaliers, parce qu'ils ne vivent généralement que d'aliments doux, de fruits, de dattes, de bananes, de figues, de jujubes, de cocos, de fécules, de cassaves, de riz, de mil, etc., etc.
Nous ne devons point parler ici de tous les effets moraux du jeûneet de l'abstinence, considérés comme institution chrétienne catholique, ni encore moins envisager ces salutaires pratiques au point de vue cénobitique. Ce serait faire en quelque sorte injure aux lumières et aux connaissances des personnes pour lesquelles nous écrivons.
Nous ne parlerons donc pas des jeûnes si sévères des premiers chrétiens, et surtout de ces jeûnes et de ces macérations des solitaires d'Egypte, qui épouvanteraient notre délicatesse et notre faiblesse, ou plutôt notre mollesse et notre lâcheté.
Tout le monde sait comment les Pères de l'Eglise se sont exprimés sur le jeûne et l'abstinence. Jejunium est vitiorwn mors , vita virtutum, pax corporis, membror um decus, omamenlumvitœ, roour mentium, vigor animorum,
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caslitatis munis, pudmUœpr&pugnaculum. (S. Petr. Chrysol.) Saint Léon appelle le jeune l'aliment des vertus, rirtulum abus, et saint Jérôme le regardait somme le soutien et l'appui de toutes les vertus. Jejunium non solum perfecta virtus est, sed cœterarum virtutum fundamentum etsanctificatio. Jejunet oculus, jejunet auris, jejunet liivjiia, jejunet manus, jejunet stomachus... anima ipsa jejunet à vitiis, dit saint Bernard. Selon ces grandes lumières de l'Eglise, le jeûne eût été imparfait, s'il n'eût été que purement corporel. Saint Basile est formel sur ce point lorsqu'il dit : Cave ne jejunii utilitatem solû ciborum abstinenliâ metiaris. Carnem non comedis, et comedis fratrem ; cultrum nec in gallinas, nec in vitulos expedimus, et gladium adversus fratrem stringimus. 11 ajoute encore ailleurs : Le vrai jeûne consiste dans l'abstinence des vices; jeûnez sur vos disputes et sur vos procès, sur la médisance, la méchanceté et l'injustice. Vous vous abstenez de vin et non pas de crimes. Jeûnez, dit saint Grégoire de Nysse, de convoitise, de rapine, de gain et de tromperie envers les malheureux, etc.
Non seulement le jeûne, l'abstinence et la tempérance servent éminemment à l'acquisition de toutes les vertus, mais ce sont encore les pures, les vives sources, où nos âmes amollies par les plaisirs et nos intelligences offusquéesparlesvapeurs de lasensualité et de l'intempérance, vont se retremper pour yressaisir toute leur vigueur et toute leur activité premières. Le jeûne élève et fortiûe l'esprit; mentem élevât , comme le chante l'Eglise dans la préface du carême; c'est dans le jeûne, l'abstinence et le silence des passions, que naissent les plus hautes pensées et que mûrissent les plus mâles conceptions. L'état de vacuité gastrique que produit le jeûne, laisse à l'esprit toute saliberté, excite les facultés intellectuelles, et leur imprime une force et une vivacité toutes nouvelles, tandis que la plénitude des copieux repas les enchaîne, les stupéfie et les
paralyse en quelque sorte. J'en appelle ici à l'expérience de chacun : nulle aptitude aux travaux intellectuels après une ample réfection. Alors le système digestif devient un centre de fluxion et un foyer d'innervation; l'estomac appelle à lui, de toutes parts, les forces vitales, pour l'accomplissement d'une fonction très importante à l'économie animale. Cette centralisation est déterminée par la présence des aliments dans l'estomac, d'après ce principe de physiologie : ubi stimulus, ïbifluxus.
On ne peut bien remplir en même temps deux fonctions importantes, sans préjudicier à l'une des deux : on ne peut à la fois bien digérer et bien penser. De là le danger, pour la santé, de se livrer aux travaux de l'esprit immédiatement après le repas. C'est pourquoi aussi, on est plus apte à l'étude et à la méditation le matin à jeun, parce que, outre que l'esprit s'est reposé, l'estomac se trouve dans un état de vacuité à peu près complète.
Pythagore avait institué l'abstinence de la viande, pour faciliter d'avantage les opérations intellectuelles; car des esprits aifaissés sous le poids de la chair sont naturellement lourds et rampants; ils ne sauraient s'élever à la région pure des vérités intellectuelles; ils ne saisissent guère que les choses matérielles, visibles et tangibles : manger, boire, jouir, dormir et engendrer, voilà à peu près toute leur philosophie. Voyez tous ces Apicius, ces gastronomes rubiconds, ces épais Vitellius, qui s'emplissent de viandes et de vins, plusieurs fois chaque jour, engloutissent sans cesse, vomissement et mangent encore. Leur cervelle, encroûtée par un sang épais, noir et stagnant, ne leur permet pas de lier deux idées ensemble ; ils sont d'une nullité complète. INous le répétons, manger, boire, dormir, digérer et engendrer à la manière des brutes, voilà leur noble destinée, voilà leur dernière fin!
Voilà pourtant l'homme, ce roi de la création, cette
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haute intelligence faite à l'image de Dieu, ce dominateur du globe, ce maître des animaux, qui se dégrade, se ravale et se vautre avec eux dans la fange et dans la boue! « Oh! la vile créature que l'homme, « et abjecte, s'il ne se sent pas soulever par quelque « chose de céleste. » (Montaigne.)
C'est surtout pour le maintien de la santé du corps, que le jeûne est souvent nécessaire, et que la tempérance l'est toujours. De tout temps, il n'y a eu qu'une voix sur ce point. Tous les médecins et les vrais philosophes ont fait l'éloge de la tempérance, qui est la mère de la santé •, comme dit saint Basile, mater sanitatis. Saint Jérôme s'exprime à peu près dans les mêmes termes : Mater sanitatis est abstinentia, œgritVr dinis voluptas. Homo, si par h m etht et parvmbibit,nvllum morbum hoc inducit, dit Hippocrate. Opt'tma sunt ad sanilatem quœ modicè ingesta sufficiunt, ut et famés et sitis sint medela, ajoute encore ailleurs Hippocrate. On connaît cet adage : modicus cibi medicus sibi. L'étude de la santé, selon Galien, consiste à ne point se rassassier de nourriture et de boisson. C'était encore à une espèce déjeune et de tempérance, jointe àla chasteté, que Philoy attribuait la force et la santé, chez les Esséniens et les thérapeutes d'Egypte : Gontinentm proprium est sanilatem et tobur gignere. Epicure luimême, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, recommande beaucoup la sobriété et l'usage des légumes, pour le maintien de la santé. C'est saint Jérôme qui nous l'apprend ; et ce Père ajoute que cette vie frugale a été celle non seulement des ermites et de plusieurs
1 La santé, dit-on, est le premier des biens terrestres : oui si l'on en use bien. Voici sur ce point la pensée d'Epictète. o C'est un faux langagede dire : la santé est un bien, la maladie est un mal. Bien user de la santé, voilà le bien ; en user mal, voilà le mal. User bien de la maladie est encore un bien, en user mal double le mal. On tire le bien de tout, et de la mort même. »
vierges de l'antiquité, mais encore des anciens philosophes, des prêtres d'Egypte et des mages de Perse. L'on sait que les brames de l'Inde font, des jeûnes et de la tempérance, un remède àpresque tous les maux, comme nous le verrons plus bas. C'est à l'aide du jeûne et de l'abstinence, et même d'une diète absolue, qu'on est parvenu quelquefois à guérir certaines maladies chroniques, qui avaient résisté à tous les autres moyens. Pomponius Atticus, désespérant de pouvoir rétablir sa santé totalement délabrée et se déterminant à se laisser mourir de faim, se trouva guéri, après quelques jours d'une entière abstinence. On en dit autant du philosophe Gléanthe. « On cite, dit M. le docteur Virey, un malade qui souffrait depuis plusieurs années d'une maladie chronique, et qui, ayant résolu de se laisser mourir de faim pour terminer ses souffrances, les vit dissipées après trois jours d'abstinence absolue : il trouva sa guérison sur la route de la mort, et s'arrêta ainsi à moitié chemin. » On sait qu'Albertini et Valsalva avaient préconisé une méthode thérapeutique qui avait pour base une diète des plus sévères et la saignée ; cette méthode excessive a du être abandonnée, mais ne l'a pas été dans sa totalité.
La tempérance, ou une diète modérée et sagement dirigée, est sans contredit le plus puissant agent de la thérapeutique ou de la médecine : elle peut souvent tenir lieu des soins et du ministère des médecins :
Sitibi deûciantmedici, medici tibi fiant Eœctria : menshilaris, requies, moderato, diœta.
Il faut entendre ici le repos de l'esprit ou de l'âme et non du corps ; car l'exercice corporel ou musculaire, ou un travail au moins modéré, est une condition physique de santé et de longévité.
Dans les beaux jours de leur république, les anciens Romains, laborieux, sobres et tempérants, furent six
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cents ans sans avoir de médecins; mais les richesses et les délices de l'Asie vaincue ne tardèrent pas à les amollir, et par conséquent à leur rendre nécessaire le ministère des médecins. Si vous nous demandez comment faisaient les Romains sans médecins, quand ils tombaient gravement malades, nous vous répondrons avec Voltaire : ils mouraient. Mais que les médecins de nos jours se rassurent, ces beaux jours de simplicité et de frugalité de la république romaine ne reviendront plus, grâce à tous nos progrès, et surtout à nos intempérances, qui sont aujourd'hui trop incrustées dans notre moderne et délicate nature, pour céder la place à ces antiques vertus des Gurius, des Fabricius, desCaton, etc., c'est-à-dire à la frugalité, à la sobriété, à la tempérance, à l'amour du travail et surtout au plus utile des arts, l'agriculture. Cet art sublime suffit à lui seul aux vrais besoins de l'homme, sans qu'il soit nécessaire d'immoler chaque jour à son insatiable voracité tant de milliers d'innocents animaux.
L'homme n'est point, par les lois de son organisation, nécessairement destiné à être Carnivore, comme les animaux carnassiers. La disposition anatomique de ses dents semble indiquer qu'il est au moins autant, et même plus appelé à se nourrir de végétaux et de fruits que de substances animales. Ce qu'il y a de certain c'est que 1° le genre humain tout entiern'apas usé de viande pendant les seize premiers siècles de son existence, car on sait que Dieu n'a permis à l'homme l'usage de la chair, qu'après le déluge 1 ; 2° il est certain encore qu'il y a toujours eu et qu'il y a encore aujourd'hui, plus d'hommes ou plus de peuples sur la terre, qui ne mangent pas de viande, qu'il y
1 Voici, suivant Mackensio, l'ordre dans lequel se sont succédé les aliments des hommes des premiers âges; les fruits, les grain?, les herbages, lepain, lelait, le poisson, la chair, auxquels il faut joindre le miel, l'huile d'olive, les œufs, le beurre et le fromage.
en a qui en usent. C'est ce qu'on remarque chez presque toutes les nations des pays chauds, auxquelles souvent l'usage de la chair répugne, et auxquelles d'ailleurs le jeûne est très facile et l'abstinence souvent nécessaire ; de même encore, dans la plus grande partie de l'Asie, qui est la plus populeuse du globe, dans l'Amérique du Sud, dans l'Afrique et la plus grande partie de l'Océanie. En Europe, en France même, combien ne voit-on pas de pays où les gens de la campagne, comme les laboureurs, ne mangent presque jamais de viande ? et cependant ils sont forts, vigoureux et pleins de santé, quoiqu'ils vivent frugalement, ou plutôt parce qu'ils vivent frugalement et qu'en même temps ils travaillent en plein air. Rien peut-être ne fortifie plus le physique de l'homme, que l'exercice musculaire joint à une forte oxygénation de la masse du sang. L'air, a dit Hippocrate, est l'aliment de la vie, pabulum vilœ.
Ainsi, d'après ce qui précède, l'homme peut vivre de tout, peut s'assimiler tous les genres d'aliments des deux règnes organiques, c'est-à-dire qu'il est omnivore. Mais, s'il fallait qu'il adoptât une alimentation exclusive, il est sûr que la nourriture végétale serait généralement plus appropriée à sa nature qu'un régime exclusivement animal. Aussi, son premier régime diététique a été purement végétal pendant seize cents ans. C'est donc là son régime le plus naturel. Mais, nous le répétons, l'homme aujourd'hui se nourrit de tout, habite partout, et se reproduit de tout temps et en tout lieu.
[La continence est une des principales vertus ascétiques, sinon la principale. J'ai déjà indiqué (page 80) comment l'exercice de cette vertu suspend une fonction, dont l'exercice n'est pas absolument nécessaire à la bonne santé de l'individu. Mais pour la continence, comme pour les autres pratiques de l'ascétisme, on l'a accusée de favoriser les perturbations du système
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nerveux et de prédisposer à l'hystérie. On ne pouvait accuser la continence d'affaiblir les forces physiques, car c'est le contraire qui se produit, et les forces physiques et morales bénéficient certainement de la pratique de la continence; mais on l'a accusée de provoquer une sorte d'éréthisme ou d'excitation nerveuse, comme celle qui peut résulter de ila sensation répétée d'un besoin qui n'est pas satisfait.
Je le répète, ce besoin, pour ce qui est de la continence, est très aléatoire ; les circonstances extérieures, les écarts de l'imagination, l'abus des excitants, la vue des objets sensuels, voilà les circonstances qui donnent lieu aux manifestations de ce besoin, et sans elles, bien qu'il demeure tout entier en puissance, il n'a que bien rarement delà tendance à se traduire en acte.
Enfin, l'état d'excitation qui résulte de la sensation répétée d'un besoin non satisfait, ne se produit que quand cette sensation se répète elle-même, en un mot, d'après ce que je viens de dire, quand on y donne lieu, parles causes occasionnelles que je viens d'énumérer. Or, comme la vie ascétique a pour objet d'écarter toutes ces conditions occasionnelles, elle permet d'échapper à beaucoup de ces provocations que l'on rencontre dans la vie commune. Enfin, en fortifiant la volonté, elle donne le moyen de remporter sur l'influence passionnelle, des victoires qui enrichissent encore cette même volonté qui les remporte.
En un mot, nous concluons avec le P. de Bonniot, et d'après les observations des docteurs Bernutz, Sandras, etc., et d'après nos observations propres, que l'hystérie éclate surtout quand la continence cesse, et que les excès, loin de !a guérir, sont très aptes à la faire naître. Et pour expliquer certains cas qui paraissent en opposition avec cette loi, qu'on veuille bien considérer que la continence, dans ce cas, implique non seulement l'abstention physique, mais encore et surtout peut-être, tout consentement du cœur
ou de l'imagination à un mouvement déréglé. En résumé, disons-le encore avec le P. de Bonniot, au point de vue physiologique, l'ascétisme est l'art de dominer les sensations et les passions et de restituer au système nerveux, d'accroître même sa vigueur, sa tonicité, par des influences morales continues, lesquelles se résument dans la lutte de la raison contre les émotions sensibles. La mortification, l'abstinence, la chasteté en sont comme la forme extérieure, la charité en est l'âme et la vie.]
Voici différents passages que M. le docteur Virey met dans la bouche d'un brame de l'Inde, conversant avec un jeune médecin anglais. On verra que dans le fond ils renferment de grandes vérités.
« Nous fuyons avec horreur ces viandes immondes et empestées, infectes charognes, dont vous vous souillez parmi nous, et qui bientôt vous tuent par des fièvres mortelles, des dysenteries malignes et contagieuses, comme si les dieux se vengeaient sur vous detoutle sang innocent des animaux, versé pour assouvir votre gloutonnerie. Tandis que nous passons nos jours dans la douceur, la patience, les sages réflexions, en exerçant notre esprit à la pratique des vertus et de l'humilité, vos immondes, se gorgeant de chair avec des liqueurs spiritueuses, paraissent tourmentés du bouillonnement des passions ; la colère, la fureur respirent dans leur teint animé, ardent, et leurs muscles crispés ; s'ils sont robustes et replets, c'est à la manière des lions et des tigres, dont l'haleine et la transpiration sont déjà fétides et putrescentes comme leurs humeurs. Vous régnez par la violence et la guerre ; vous exaltez encore ce tempérament brutal et féroce par ces aliments déjà sanguinaires ; plus grands et plus épais de corps que nous sans doute, vous usurpez l'empire que mériteraient au contraire la bonté, l'humilité, l'innocence et toutes les vertus des brames, par leur frugalité exempte d'ivresse, de
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fougue, qui maintient nos esprits par la prudence, la gravité, avec les profondes vérités de la religion et d'une sublime sagesse.
« L'essentiel est le bonheur, s'il existe sur cette
terre ; mais tu ne le trouveras point parmi le tourbillondes plaisirs, ou des richesses etde la renommée : il réside dans le repos du cœur et la paix profonde des passions; il ne peut s'obtenir sans la frugalité, qui, plus que tout le reste, rafraîchit, calme ces impétueux désirs d'amour, d'ambition, ou la colère, qui vous dévorent; tel est l'effet salutaire des aliments simples et innocents de tout meurtre, que nous avait d'abord préparés la nature. Pour vous, au contraire, vivre c'est manger; mais l'ivresse et la crapule, ennemies de toute prudence, nous sont inconnues. Pourvu que vos corps bien repus deviennent robustes, exercés à la guerre, à la chasse, aux travaux de force, que vous importe l'humble modestie, la tempérance, la pudeur chaste et toutes les modérations dans le caractère et les mœurs? Vous préférez la turbulence, la fierté, la lutte ou le combat; vous sollicitez la concurrence et l'émulation, tous les ferments de discorde, tandis que nous cherchons à tout apaiser en cédant sans peine, avec bonté et complaisance. Aussi, exempts de vos plus cruelles maladies , nos humeurs sont douces comme notre naturel; nous ne connaissons ni pléthore, ni indigestion, ni inflammations des viscères, ni les phlegmasies ardentes et putrides, ni l'acrimonie des humeurs, ni le scorbut, ni la goutte, ni l'apoplexie, etc. Sensibles, compatissants, tendres, nos sens sont délicats...
« Hommes nouveau-venus sur ce globe, vous vivez par le corps et nous par l'âme. Vous manquez du courage de la patience et de l'adversité, le plus noble et le plus difûcile de tous. 11 n'est pas aussi pénible de se précipiter tête baissée dans l'épaisseur des bataillons ennemis, que de savoir se résigner à traverser de
longues années, avec une invincible fermeté dans l'infortune, ou à braver le malbeur. Qui ne sait pas constamment dompter la douleur n'est pas philosophe, ainsi qu'il s'en glorifie. Vous calomniez du nom de froideur et d'apathie, des vertus triomphant aussi de votre délicatesse; vous vous dites sensibles, lorsque vous n'êtes que légers et inconstants ; vous vantez votre cœur en massacrant de pauvres animaux sans défense, ou plutôt vous les assassinez lâchement pour vous engraisser. Si j'ai bien lu votre propre histoire et vos révolutions atroces, vous n'êtes pas heureux; car vous vivez mécontents sans cesse de votre gouvernement ; vous changez à volonté de religion ou de secte, sans vous en trouver mieux, vous ne paraissez pas mieux satisfaits de vos modes et de vos habits. Dans votre malaise et votre inquiétude perpétuelle, vous parcourez le monde pour l'envahir ou le ravager, et souvent, après avoir amassé des monceaux d'or, un dégoût intolérable de la vie vous saisit ; vous la terminez par le suicide, sous l'extravagant prétexte que vous avez épuisé toutes ses jouissances.
« L'homme a ses lois fondamentales et innées,
qui lui sont propres, aussi bien que les autres animaux. Son instinct à lui est l'intelligence; sa vocation est de vivre d'esprit, d'échapper aux transgressions des passions, de se gouverner par une sage raison, de s'élever comme la première et la plus excellente des créatures vers l'auteur de son existence. L'esprit seul doit régner, le corps n'est qu'un esclave, ou plutôt c'est le vêtement destructible de l'âme éternelle. La perfection de notre espèce ne consiste point, ainsi que le croient tes compatriotes; dans la vigueur du corps, la richesse et les jouissances, ni même dans ces arts éblouissants qui déploient les splendeurs de votre magnificence, les créations magiques de votre industrie ; tout cela est du corps, et ne fait qu'attiser davantage le feu de vos concupiscences; leurs voluptés prévaricatrices vous
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égarent et vous tuent. Vos philosophes, vos médecins d'Europe, pour la plupart, ne considèrent que la substance matérielle. Ils font émaner des sensations extérieures toutes nos facultés mentales ; ils n'étudient que les organes périssables; ils prétendent expliquer leur jeu par des ressorts tout physiques ou chimiques, d'après les sciences dommageables que vous cultivez avec le plus d'ardeur et qui vous pervertissent. Selon eux l'homme n'est qu'une vraie machine, un automate ; sa pensée n'est que la sécrétion du cerveau, comme d'autres glandes excrètent le sperme ; les sentiments les plus sublimes ne dépendent que d'une insurrection de vos fibres nerveuses. Ces opinions, qui rabaissent au niveau de labrute, sont ramassées dans les ignobles pourritures de vos amphithéâtres d'anatomie, vrais charniers où l'on n'apprend que la mort, en fouillant les cadavres, tandis que les mystères sacrés de la vie, dévoilant une organisation divine, devraient au contraire faire élever des hymnes d'admiration et de reconnaissance vers le créateur de tant d'ineffables merveilles. Homme aveuglé par un faux savoir, ne sens-tu pas en toi ces vives étincelles d'un plus noble génie? Ta raison naît-elle du choc de la matière? Doistu subir ces impurs appétits de tes membres, et assouvir ces brutales passions que la chair et le sang suscitent dans tes entrailles ? Alors mange, bois, engendre, remplis ton ventre, crève-toi de toutes les délices; non moins que l'animal immonde, descends au rang des bêtes, ravale-toi à la fange. C'est là que t'attendent les maladies et les fureurs d'une âme arrachée désormais de la chaîne sacrée qui la suspendait aux cieux, dans cette région pure, resplendissante de l'aurore de la Divinité. Vertueux enfants de Brahma, vous chez lesquels, de tout temps, les Occidentaux vinrent s'enrichir des trésors de la sagesse, vous, les sublimes précepteurs des Pythagore et des Platon, renouvelez la lumière orientale de ces vérités, parmi
les régions ténébreuses de l'Occident. Enseignez à l'Européen un régime plus doux pour ses humeurs acres et querelleuses ; avec la frugalité des tables il retrouvera la paix modeste de l'innocence, des sentiments plus humains et plus charitables. Dégagé par la sobriété, de ces organes épais qui obstruaient les rayons de son intelligence, il reconnaîtra qu'il n'est pas tout matière, que son principal mérite doit éclater plutôt dans ses facultés morales ou supérieures, qu'il est né pour penser aussi bien que pour jouir, et qu'enfin cette vie animale si vantée par vos épicuriens est la peste et la mort de tout bonheur, de toute sérénité de l'esprit et du corps même. »
§ 5. — de l'usage des médicaments.
[L'usage des médicaments entre dans le plan de la guérison des maladies, comme celui delà pénitence entre dans le plan de la réparation de nos fautes ; mais entre l'usage et l'abus il y une a différence. Le Dr Gapelmann donne sur ce sujet d'excellents conseils, auxquels je ferai quelques emprunts.
Le médecin ne doit employer et conseiller aux malades que desmoyensdontil connaît l'effet, et dans la mesure où il est autorisé à penser qu'ils lui seront utiles.
C'est une faute sérieuse que de donner aux malades des remèdes dont l'action est inconnue, et une faute grave que de lui donner des remèdes qui puissent lui nuire. Un médecin, qui a souci de sa dignité et de celle de sa profession, doit s'abstenir d'employer ces moyens, dont la composition est inconnue, dont la renommée ne tient le plus souvent qu'à un grand renfort de publicité. Celui qui consent à user de ces remèdes secrets et à faire des essais aventureux, mérite qu'on lui applique cette comparaison, où il