‹ La théologie morale et les sciences médicalesChapitre 94 sur 99 · DE LÏ'SAGE DES MÉDICAMENTS · texte numérisé non relu

DE LÏ'SAGE DES MÉDICAMENTS

est assimilé à un aveugle, lequel muni d'un bâton, frappe à tour de bras, indifféremment sur le malfaiteur ou sur sa victime, sur la maladie ou sur le malade.

11 peut y avoir encore condescendance coupable de la part du médecin à conseiller au malade des remèdes que celui-ci sollicite et qui lui sont inutiles ou dangereux. S'ils ne sont qu'inutiles, les remèdes peuvent être autorisés ou même prescrits, en vue d'un effet moral utile à produire ; s'ils sont dangereux, le médecin doit décliner toute responsabilité et se refuser absolument à en indiquer l'usage. Il devra savoir aussi, dans l'intérêt du malade, résister au désir de changement qui pousse ce dernier à passer sans cesse d'un remède à un autre, pratique dont le moindre danger est d'exposer le malade à perdre le temps, sans rien faire d'utile.

De plus, pour ce qui est des substances dangereuses, il est interdit au médecin de les essayer, à titre d'expérience, sans y être autorisé par des expériences préalables, sur des animaux ; encore ne doit-il le faire que dans un but utile, non pour satisfaire une vaine curiosité, ni par pur esprit de recherche. Le malade qui se confie au médecin, doit être protégé par la conscience de ce dernier, contre toute entreprise dangereuse, et même contre tout essai inutile; toute tentative de ce genre ne peut être regardée que comme un abus de confiance, lâche et téméraire pour le moins, sinon criminel ; et dans les cas graves où la santé du malade pourrait en souffrir, le médecin qui mépriserait ces préceptes, s'exposerait à commettre le péché d'homicide. Ces tentatives doivent donc être absolument proscrites, même a-t-on ajouté avec raison, alors qu'elles seraient pratiquées sur un incurable. Le précepte ancien qui dit : Melius anceps quam nullum remediumt suppose encore que le remède, tout incertain qu'il soit, ne devra pas nuire, et qu'on a de

sérieuses raisons de présumer qu'il sera efficace ou utile.

Parmi les moyens dont les malades et les médecins sont assez portés à abuser, il faut placer en première ligne, les narcotiques. On cite des cas étranges, bien qu'authentiques, où des malades sont arrivés à absorber des doses progressivement croissantes d'opium, qui suffiraient pour empoisonner plusieurs personnes et que l'habitude fait tolérer. Toutefois, cette habitude ne va pas sans altérer gravement l'état moral, les fonctions nerveuses et jusqu'aux actes nutritifs eux-mêmes. Aussi est-ce là une pratique malsaine et condamnable.

Presque toujours, on débute dans cet abus, par vouloir calmer une douleur ; mais il arrive bientôt que, sous prétexte d'éviter toute douleur, on réitère l'usage du narcotique, et, pour en obtenir un même effet, on est conduit fatalement à en augmenter la dose. Or la douleur ne doit pas toujours être combattue. La philosophie antique avec sa formule : Sustine et abstine, l'avait compris déjà. La science nous dit aujourd'hui, que la douleur est lecride X organe souffrant, et qu'à vouloir la supprimer totalement, on s'expose à méconnaître la plainte de l'organisme et le mal qu'elle traduit. Mais, la douleur une fois constatée, dira-t-on, pourquoi ne la combattrait-on pas jusqu'à la supprimer, s'il en est moyen ? Or, ici encore, tout est dans la mesure, en quantité, en qualité et en durée. C'est-à-dire qu'après avoir terrassé la douleur, par un moyen puissant, il est bon de ne pas continuer indéfiniment l'usage de ce moyen, mais de le suspendre, afin de voir s'il est encore nécessaire, et si la douleur n'est pas suffisamment épuisée. C'est-à-dire encore que le dosage des agents narcotiques devra être mesuré avec prudence et discrétion, de façon à ne rien faire d'inutile, et à ne pas dépasser la quantité qu'il est indispensable d'employer, pour calmer la

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douleur. C'est-à-dire, enfin, que l'agent narcotique devra toujours être choisi parmi ceux qui exposent le moins aux accidents d'intoxication et surtout aux accoutumances dangereuses.

A ces trois titres, il faut se méfier d'un agent dont l'usage tend à devenir bien fréquent, qui a déjà fait bien des victimes chez nous et plus encore à l'étranger. Je parle de la pratique des injections de morphine.

Cet usage expose à l'abus de plusieurs façons :

La morphine est d'un dosage délicat; sa puissance fait qu'on dépasse bien souvent avec elle la mesure utile ou nécessaire. La facilité qu'on trouve à l'employer fait qu'on y recourt avec une fréquence que ne justifie pas toujours la douleur qu'elle doit combattre. Le fait est que cet usage devient bientôt une sorte de besoin factice, une manie impérieuse, à laquelle l'habitude d'y céder prête une puissance telle qu'on perd la force d'y résister. Telle est la folie des morphiomanes, qu'on est obligé, pour les guérir, de les traiter comme des fous. Dans un pays voisin du nôtre, l'internement est journellement pratiqué pour combattre cette nouvelle maladie. Le tableau qu'en a tracé Levinstein justifie, et au delà, la pâle esquisse que j'en donne ici.

Il faut avouer, avec le Dr Capelmann, que le médecin est souvent complice de cette passion, et par conséquent responsable de cette folie. Le désir très respectable de calmer les souffrances du malade porte le médecin à l'emploi de la morphine ; comme c'est plus facile et plus tôt fait, il l'emploie en injections sus-cutanées. Bientôt le besoindevenant plus fréquent, le médecin abandonne et la solution calmante et l'instrument pour s'en servir, aux mains du malade ou de ses proches.

Dès lors, rien ne s'oppose plus à l'abus insensé que va faire du médicament le malade livré à lui-même; nous rencontrons assez souvent des malades qui, arrivés à la

guérison de leur maladie primitive, gardent indéfiniment le besoin impérieux de ces piqûres de morphine. Ils demeurent ainsi, du fait de leur traitement et parfois toute leur vie durant, des valétudinaires incapables de remplir aucune tâche utile, sinon des maniaques à enfermer dans une maison de santé.

Les scrupules, qui doivent présider à l'emploi de la morphine, sont encore de mise, quand il s'agit de provoquer le sommeil anesthésique, au moyen du chloroforme, de l'éther ou des autres agents hypnotiques. Ce que j'ai dit de l'hypnose me dispense de revenir longuement sur ce sujet. Mais, pour ce qui regarde en particulier l'éthérisation ou la chloroformisation, il faut savoir que c'est toujours une opération, par elle-même, délicate et sérieuse.

Aussi ne doit-elle être conseillée ou permise que : 1° quand un sérieux examen du sujet à chloroformer a été fait au préalable, d'où l'on est en droit de conclure que rien ne s'y oppose, c'est-à-dire qu'aucune maladie n'existe, du côté du cœur ou des poumons, pas plus que du côté des centres nerveux, qui puisse rendre l'anesthésie particulièrement dangereuse;

2° Quand la raison pour laquelle on veut endormir le sujet en vaut la peine ; en un mot, s'il s'agit d'une opération nécessaire et grave. Mais, en raison des dangers que fait toujours courir à la vie du malade le sommeil anesthésique, il ne doit être permis au médecin aussi bien qu'au malade (Capelmann) d'employer le chloroforme, que dans le cas d'une opération gtave, et non pas seulement pour échapper à une douleur modérée ou passagère.

Ceci nous conduit à dire quelques mots de l'usage du chloroforme clans V accouchement. Dans les cas ordinaires, où les choses se passent simplement, il vaut mieux s'en abstenir. Toutefois, on ne saurait condamner l'usage du chloroforme dans l'accouchement normal, dans la mesure restreinte où il semble capa-

ble d'atténuer la douleur, de calmer le moral, et cela, sans nuire aucunement ni à la mère ni à l'enfant. Quant aux cas d'accouchement exceptionnellement difficile ou douloureux, nul doute que le chloroforme ne puisse y être employé aussi utilement que licitement. Une argumentation, aussi étroite que spécieuse, a cru pouvoir arguer d'un mot de la Bible pour condamner cette pratique. Or, s'il en était ainsi, il n'y a pas que les douleurs de l'enfantement qu'il faudrait respecter, mais encore la peine du travail manuel, les souffrances du besoin, tous les maux dont notre pauvre monde est inondé, et cette conclusion serait aussi dénuée d'intelligence que de charité.]

Le jeûne, l'abstinence et la tempérance sont incontestablement le principe et la source de la santé et de la longue vie. Qui abstinens est adjiciet vitam. (Eccli., 37-34). Tout le monde connaît l'histoire de ce noble vénitien, le fameux Louis Cornaro, mort âgé de plus de cent ans en 1566. Cet homme, célèbre dans les annales de l'hygiène, s'était vu, vers l'âge de trentecinq ans, attaqué d'une foule d'infirmités plus ou moins graves, qui semblaient devoir le conduire prochainement et infailliblement au tombeau. Ses maux principaux étaient des douleurs d'estomac et de reins, des coliques, des attaques dégoutte, une lièvre lente avec une soif perpétuelle. Tous les remèdes furent sans succès. Les médecins lui déclarèrent qu'il ne lui restait d'autre ressource qu'un régime extrêmement sobre et régulier : il s'y soumit, et en peu de temps il eut lieu de s'en applaudir. Il ne prenait par jour que douze onces d'aliments solides et quatorze onces de boisson. Cornaro, depuis longtemps accoutumé à cette vie austère, se laissa persuader à l'âge de soixante-dix-

huit ans de porter cette mesure à quatorze onces de l'une et à seize de l'autre. Ce léger changement dans son régime dérangea son estomac; il tomba dans le dégoûtetla tristesse, etfutatteint d'une fièvre qui dura trente-cinq jours et dont il ne guérit qu'en reprenant son premier genre de vie. Gornaro fait une observation digne de remarque : c'est qu'en suivant un régime aussi sévère et aussi régulier, il se trouva presque insensible aux graves événements, aux malheurs ou aux accidents inévitables de la vie, qui d'ordinaire affectent péniblement ceux qui ne vivent pas avec la même régularité. Et cela se conçoit aisément. L'homme sobre et tempérant pratique ordinairement d'autres vertus encore; il est sage, modéré, prudent, résigné et soumis aux décrets de la divine Providence ; son âme s'est trempée de bonne heure dans une éducation fortement morale ; en un mot, le plus souvent l'homme tempérant est un vrai sage, un philosophe chrétien, qui demeure debout et calme au milieu des ruines : impavidum ferlent ruina,... Aucune tempête terrestre ne le renverse, aucun événement humain ne l'abat, parce qu'il est établi ferme sur le roc inébranlable de la foi... Voyageur d'unjourdans des terres étrangères, il regarde tous les événements de la vie qu'on appelle malheurs, comme des accidents du voyage. Il continue sa marche sur la route du temps, et ne s'arrête que lorsqu'il est entré dans le repos de sa véritable et éternelle patrie.

Le célèbre Haller rapporte que Thomas Pare, paysan anglais, mourut à l'âge de cent cinquante-deux ans, même d'une manière inopinée ; car ayant été comblé des faveurs royales, il interrompit sa sobriété tutélaire, et rencontra la mort au sein de l'abondance : « Thomas Pare, cum panpere et dura diœtâ 150 annos attigerat, lautius cum vivere cœperat, continuo periit. » D'après le même auteur, les anciens Suédois parvenaient à un âge très avancé; mais depuis que les enfants se sont

relâchés de la tempérance de leurs pères, ils n'atteignent

'us'cette grande longévité. Il en est de même des Nor-

;iens, dont la vie diminua à raison des excès qu'ils

nt en boissons alcooliques. Autrefois on les voyait

, livrera soixante-dix ansàla culture de leurs terres,

andis qu'aujourd'hui ils sont énervés à cinquante.

En considérant la longue carrière des Pères du désert de l'Egypte et de tous les ermites si éminemment sobres, comme des Esséniens (Josèphe), des Gymnosophistes de l'Inde, le célèbre jésuite Lessius regarda le jeûne et l'abstinence comme le plus beau présent qu'eût fait à l'homme la religion, pour conserver et prolonger ses jours.

La longévité, suite du jeûne et de la tempérance, est donc un fait remarquable acquis à l'hygiène et prouvé par l'expérience de tous les temps. Dans une apologie du jeûne, on a compté la vie de cent cinquante anachorètes pris sous tous les climats et en différents siècles. Ce calcul a donné onze mille cinq cent quatrevingt-neuf ans, ou, pour chacun, la durée moyenne de soixante-seize ans trois mois. Cent cinquante académiciens, pris parmi les sciences et les lettres, n'ont présenté que dix mille cinq cent onze ans, ou soixanteneuf ans deux mois d'une vie moyenne. (Journ.de Méd., t. 73, p. 540.) Ainsi le jeûne et l'abstinence sont encore plus propres à la longévité, que la vie calme et régulière des hommes de lettres ou des personnes qui cultivent leur intelligence.

On peut encore rattacher à ces aperçus statistiques de longévité le tableau suivant, fait d'après un relevé d'un certain nombre de professions. Il a été dressé par M. Casper. Il donne le nombre de personnes sur cent ayant atteint leur soixante-dixième année.

Profession. Nombre proportionnel.

Théologiens 42

Agriculteurs 40

Profession. Nombre proportionnel.

Commerçants ou manufacturiers. 35

Soldats 32

Commis 32

Avocats 29

Artistes 28

Professeurs 27

Médecins 24

Ce qui frappe d'abord dans ce tableau c'est la longévité des théologiens. Elle s'explique, ce nous semble, assez naturellement par le genre de vie qu'ils mènent habituellement, c'est-à-dire qu'ils joignent à des mœurs douces, paisibles et exemptes de passions tristes, dépressives ou turbulentes, des habitudes de piété, d'ordre, de tempérance et do sobriété... Mais ce qui ne frappera peut-être pas moins, c'est de voir les pauvres médecins, tout livrés au soin de prolonger la vie des autres, se trouver placés tout à fait au bas de l'échelle macrobiotique, tandis que les théologiens ou les prêtres occupent l'extrémité opposée.

Que conclure de là, sinon qu'en général ces deux classes de personnes sont sans doute placées dans des conditions physiques et morales diamétralement opposées? Cependant nous ne prétendons pas donner cette conclusion comme rigoureusement et constamment vraie. Revenons à l'effet du jeûne.

Le mouvement de la vie mesuré, modéré etréglé par le jeûne et l'abstinence, ralentit nécessairement le cours de nos années, le rend plus uniforme, plus calme, et par là fait naître aussi moins de maladies aiguës, graves qu'une alimentation copieuse, irritante et échauffante. Il ne faut donc pas être étonné de l'extrême longévité des anciens anachorètes ou des Pères du désert. On sait d'ailleurs assez que le jeûne et l'abstinence favorisent singulièrement la continence et la pratique de

la chasteté, et si alors on n'observe pas toujours un déploiement extérieur ou une pétulante expansion des forces physiques, du moins le philosophe contemple avec satisfaction dans l'homme sobre, tempérant et chaste, la sagesse, la paix, la sérénité, l'énergie, la macrobie ou la longévité.

« Sacrés anachorètes de la Thébaïde et du mont Sina, s'écrie M. Virey, dites-nous quelles longues années de paix vous dûtes à ces vertueuses pratiques de piété et à cette douce confiance dans les décrets de la Providence, éternels auxiliaires de la sagesse. Vos âmes innocentes se plongeaient chaque jour dans ces contemplations, ces divines extases d'une autre vie, qui entretiennent la fraîcheur de la jeunesse dans l'organisme, loin d'un monde corrupteur. Combien votre sang, purifié par un régime simple et végétal, s'écoulait plus délicieusement dans vos veines, lorsque votre cœur, exempt des passions tumultueuses du monde, laissait vos sens dans le calme ravissant que procure la vertu! Ainsi s'usait à peine une existence tranquillement bercée dans son modeste pèlerinage sur la terre. Rien d'acre ni de violent n'aigrissait les humeurs, ne sollicitait des tempêtes dans l'appareil nerveux cérébral. De pieuses pensées promenaient sans effort votre intelligence dans l'immensité de cet univers, pour s'y réunir à la Divinité, et puiser dans cette source ineffable d'existence, de nouvelles forces, afin de conserver les vôtres. »

Trois mots résument et concluent tout ce dernier paragraphe: tempérance, empire sur soi-même, force, chasteté etpureté de l'âme, jours longs et sereins.

Nous nous sommes peut-être déjà trop étendu sur cette matière, sur laquelle nous avons cru devoir insister un peu, parce que, pour conclusion, nous regardons le jeûne, l'abstinence et la tempérance, comme de puissants moyens démoralisation, et même comme de grands instruments de vertus.

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