‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 108 sur 519 · LE DISCOURS DU I 3 FLOREAL · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DU I 3 FLOREAL

deux1, l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme. Sans ces deux dogmes, la morale s’écroule. Etant utiles, ces dogmes sont vrais. Il n’est pas nécessaire de se donner la peine de les démontrer, en recourant aux subtilités d’une stérile métaphysique 2.

Les cérémonies seront très simples, alin de ne pas nécessiter l’emploi d’un clergé. C’est une erreur de croire qu’on ne peut frapper la multitude que par une grande pompe, «un éclat imposant. » Voyez encore les calvinistes, avec de faibles moyens, ils savent toucher et attendrir.

« J’assistai un jour, avec ma femme et mes deux filles, à l’office des calvinistes dans l’église de Saint Thomas du Louvre ; elles étaient âgées l’une de neuf ans et l’autre de six; elles avaient souvent vu les cérémonies les plus brillantes et les plus pompeuses de la religion romaine ; ces cérémonies n’avaient été pour elles qu’un simple amusement; elles n’en avaient pas reçu la plus légère impression. Ici, elle fut profonde. La vue de cette nombreuse assistance, maintenue dans la plus grande décence, rangée dans un ordre exact, se levant et s’asseyant aux mêmes instants ; ces touchantes prières, ce discours purement moral, ce chœur de mille ou douze cents voix répétant à l’unisson, et avec un parfait ensemble, les louanges du Seigneur; quoique le temple fut entièrement nu, que le ministre eût pour tout habit de cérémonie une triste robe noire, et que le chant et les vers ne fussent pas bien merveilleux, tout cela produisit, sur ces deux enfants, un effet si attendrissant qu’elles fondirent en larmes ; leur mère et moi en fîmes autant 3. a

1. La Révellière dit « une couple de dogmes ». L’expression fut fort ridiculisée.

2. La Révellière a de la métaphysique le même dédain queVoltaire: « Les raisonnements purement métaphysiques en morale ne produisent guère d'autre effet que de nous refroidir excessivement sur le Lien que nous devons faire ; il est même rare que, d'abstractions en abstractions, il ne nous conduisent pas à des conclusions complètement destructives de toutes les vertus sociales », etc.

Le Manuel des t lié o philanthropes ne s’exprimait pas autrement.

3. Chemin avait assisté aux mêmes otliccs de Saint-Thomas axant de rédiger son Manuel.

LES APPROCHES DE FRUCTIDOR

A l’exemple du calvinisme, le nouveau culte ne frappera ni les sens, ni l’imagination, mais le cœur. Il ne sera pas une représentation d’un faste stérile, mais un enseignement. On y entendra des discours pleins d’onction, des chants simples, nobles et touchants, accompagnés par une musique harmonieuse. Ainsi, les fidèles participeront directement au culte. Les directeurs des cérémonies ne seront, en somme, que ceux d’entre eux qui les présideront. Ils pourront changer d’un jour à l’autre, ils ne formeront pas un clergé. Ainsi le culte coûtera peu de frais. Il pourra être établi partout, même dans les plus petites communes1.

Mais ce culte raisonnable, ce culte idéal, qui l’établira? Les particuliers? l’Etat? — La Lévellière n’esquive pas la question. Il répond nettement : les particuliers. Et cela pour deux raisons : « Premièrement, si la religion, comme elle l’a fait presque partout, vient se mêler du civil, il est évident que vous lui donnez des moyens sans nombre d’introduire la domination des prêtres et de rallumer infailliblement le fanatisme religieux; l’encensoir reprendra encore une lois la place du sceptre de la loi, qu’il aura brisé, et la superstition étouffera de nouveau tout à la fois les véritables sentiments de religion et les lumières de la raison. »

« En second lieu, ce serait attaquer par sa base le principe delà liberté des consciences; car enfin, il faudrait bien convenir que ce serait tel ou tel culte qui figurerait

dans les cérémonies civiles et les fêtes nationales .

Votre législation serait donc au surplus convertie en école

de théologie . Ah! certes, les hommes ont bien assez

de leurs discussions politiques, sans y ajouter encore les sanglantes querelles de la religion. »

Pour ces deux raisons capitales, le nouveau culte ne doit pas avoir un caractère officiel. ■ — - Les institutions

i. Il est à peine besoin de faire remarquer l’analogie frappante de ces considérations avec celles qui sont développées dans le Manuel des théophilanthropes.

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religieuses seront absolument distinctes des institutions publiques.

Cela ne veut pas dire, pourtant, que le gouvernement se désintéressera d’une entreprise si utile. Elle sera l’œuvre des particuliers, sans doute, mais le gouvernement aura le droit, le devoir même, de lui donner des encouragements; « Il est du devoir des chefs de l’Etat de favoriser, sans le paraître, l’établissement de nos maximes et leur propagation par tous les moyens possibles de gouvernement et d’administration. »

Les circonstances, en effet, le commandent. Le catholicisme est abattu ou presque abattu*. Il faut combler la place qu’il laisse vide dans la conscience nationale. « Lorsqu’on a abattu un culte, quelque déraisonnable et quelque antisocial qu’il fût, il a toujours fallu le remplacer par d’autres, sans quoi il s’est, pour ainsi dire, remplacé lui-même, en renaissant, de ses propres ruines. Telle est précisément la position où se trouve la France, cl c’est la cause la plus puissante et la plus active des tiraillements que nous éprouvons encore, malgré la force de la constitution et l’éclat de nos victoires. »

N 'avons-nous pas ici le secret de la conduite de La llévellière à l’égard de la théophilanthropie? Il s’efforce de la protéger — sans le paraître — et il la protégera, parce qu’elle est nécessaire au maintien des bonnes mœurs et au salut de la République et qu’elle remplace avantageusement le catholicisme.

2° Les cérémonies civiles. ■ — • Le culte sera l’école des vertus privées. Les cérémonies civiles seront l’école des vertus sociales. Par celte expression de « cérémonies civiles », La Révcllièrc entend les solennités qui devraient honorer, à son sens, les trois époques de la vie humaine : la naissance, le mariage et la mort. Il pense que la famille est la cellule sociale élémentaire, que les vertus publiques ne sont que les vertus familiales agrandies. « Si

i. « Penser t[uc le clergé romain revienne former en France un corps reconnu par l'Etat est une pure chimère. » Cette chimère, La Révellièrc la vit réalisée quatre ans plus tard !

1,13 S A DEROCHES DE ERUCTIDOR

chacun est pour soi dans la famille, dit-il, à plus forte raison chacun sera pour soi dans la République. » Par suite, tout ce qui fortifie la famille ne peut rester étranger à l’État.

L’Etat ale droit d’empêcher que les actes créateurs, ou conservateurs, ou destructeurs de la famille, tombent dans l'indifférence ou l’abandon. Il a le devoir, au contraire, de les entourer d’une pompe en rapport avec leur importance et capable d’élever les esprits à des réflexions salutaires.

Et La Révellière critique avec verve les lois sur l’état civil, qui ont réduit à une simple formalité de constatation les actes les plus importants de la vie du citoyen. « Lorsqu’on porte un enfant nouveau-né dans un bureau pour l’enregistrer comme un ballot à la douane, il est impossible que le commun des hommes sente aussi bien le prix qu’un citoyen doit mettre à donner des enfants à son pays, à s’attacher à eux, à veiller à leur bonheur, à les élever suivant les règles de la sagesse, et à les embraser de l’amour de la vertu et de celui de la patrie », etc...

C’est avec une véritable peine qu’il a vu l’antique usage du parrain et de la marraine supprimé par les nouvelles lois. Ne serait-il pas doux et consolant de penser en effet que le nouvel être qui est jeté dans la vie sociale, s’il devient orphelin ou « s’il l’est déjà, trouvera dans le monde deux personnes qui ont pris l’engagement de remplacer son père et sa mère ».

La Révellière éprouve la même tristesse, plus grande encore, à constater l’abandon, l’indécence même où est tombée la cérémonie du mariage : « Je n’ai assisté qu’une fois à un mariage dans la commune de Paris; je n’ai de ma vie rien vu qui m’ait choqué à ce point. L’avenue de la salle, où se tenait l’officier public, était obstruée de mille grossiers personnages, dont les dégoûtants propos et les gestes cyniques blessaient les hommes les moins délicats. Figurez-vous ensuite une salle sans propreté, sans décoration, où tout était entassé pêle-mêle et sans ordre, sur des bancs de taverne, mariés, mariées et témoins (je ne

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dis pas parents, car les jeunes époux, qui étaient en assez grand nombre, n’en avaient, ni les uns ni les autres) ; un officier public en cheveux roulés et en chétive redingote de matin, une grande vilaine statue de l’Hymen, ayant en main deux vieilles couronnes de fleurs d’Italie toutes décolorées, quelques scribes pour tenir les registres, tout cela monté sur une antique estrade d’un vieux bois enfumé; un appel successif de chaque couple, la prononciation de je ne sais quelle formule, la signature des époux et des témoins au bas de l'acte, et voilà vingt, trente

mariages terminés . Point de cérémonies, point de

discours, point de chants, point d’emblèmes, point de réunion des deux familles et des amis !... »

Comment de pareils spectacles pourraient-ils inspirer aux époux le respect des liens qui les unissent ? Il n’est pas étonnant que le divorce soit si fréquent, et le divorce, en quelque manière qu’on l’envisage, est « un scandale public qu’on ne tolère que pour en éviter de plus grand encore ».

Que dire enfin de la manière dont se célèbrent les funérailles ! On se débarrasse des morts le plus promptement que l’on peut comme du cadavre d’un animal « uniquement par voie de police, pour ne pas infecter l’air ».

Qu’on y prenne garde ! « On est fort disposé à regarder un homme vivant avec aussi peu d’égards qu’une brute, lorsqu’on ne fait pas plus d’attention aux restes d’un homme qu’à ceux d’un animal mort. »

Le législateur ne peut rester indifférent devant de telles calamités sociales. Il doit entourer d’un cérémonial clé cent et touchant la naissance, le mariage et la mort. Le cérémonial sera uniforme, quelle que soit la condition sociale. Cette égalité est surtout nécessaire pour les funérailles. Il ne faut pas que les riches affichent un luxe scandaleux, tandis que les pauvres ne pourront donner aux leurs qu’une pompe misérable. C’est à celte condition seulement que les cérémonies civiles rempliront leur objet, qui est de fortifier la famille, fondement de la cité.

3° Les fêtes nationales. — Le culte rend l’homme juste

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