LA MISSION MORALE UE L ETAT
Profondément unitaires, ils conçoivent la société comme un tout organique et harmonieux. Pour eux, l’Etat a charge d’âmes, car l’Etat a pour mission essentielle et pour raison d’être de préparer le bonheur de ses membres. Confier à l’État certaines fonctions et lui en interdire certaines autres, leur paraîtrait tout au moins de l’arbitraire, de l’inconséquence et aussi une chimère ! Ne serait-ce pas limiter le droit de l’État à faire le bien, et même lui en ôter le moyen? L’Etat, en qui se résume l’intérêt général, est souverain en morale comme en politique, en religion 1 comme en administration. C’est une idée chcre au xvme siècle que les lois sont toutes-puissantes pour réformer et transformer l’ordre social. Changez à propos les lois et vous changez par cela même la société, vous la régénérez. Les mœurs sont aussi malléables que les formes politiques et, comme elles, peuvent être améliorées par les lois. Bien mieux, la réforme des unes doit accompagner la réforme des autres, sous peine d’engendrer des maladies de l’organisme tout entier.
i. On connaît lo mot de Camus: « Nous avons le pouvoir de changer la religion. » Camus (Séance du Ier juin 1790; Moniteur'). M. Faguet a bien montre, selon nous, que dans leur conception de l’Etat les encyclopédistes ne séparaient pas le point de vue moral du point de vue politique : « ... Ils se détachent bien moins qu’on ne pourrait croire de l’antique conception de l'Etat. Dans la conception ancienne, l’Etat était comme un père de famille revêtu d'une autorité formidable, juge certain de la moralité des actes de ses enfants et les châtiant selon leurs démérites; dans la conception des encyclopédistes, l'Etat est un père de famille dépositaire de la justice et de la morale, et chargé surtout de l’enseignera ses enfants, et n’ayant le droit de les punir qu’après avoir fait son devoir d’éducateur. Mais il est toujours père de famille. La conception toute moderne est encore loin qui considère l’Etat comme uniquement répresseur des actes qui mettent son existence en danger, et du reste se désintéressant de la moralité ou de l'immoralité des individus... A mesure que l'influence des religions diminue, on s’aperçoit que le seid agent de la moralité est la loi... « Je ne tombe passons lo coup de la loi, je suis un honnête homme. » Et alors vient la tendance toute naturelle à replacer dans la loi civile ce qui était autrefois dans la loi religieuse, pour qu’il y ail un agent cl un éducateur de moralité quelque part. Ce qui était un péché, on est forcé d’en faire un délit. L’ivrognerie devient un délit; l’ignorance est un délit, demain le célibat en sera un. L'Etat redevient personne morale, l’Etat redevient sacerdotal comme il le fut dans l’antiquité. Les encyclopédistes 11’ont pas prévu la chose jusqu’à ce point; mais ils l’ont prévue et ont ouvert la voie àv parvenir... » ( Revue des Deux-Mondes, 1 y février 1901.)