Voir plus liant, chap. i
l5S LES APPROCHES DE FRUCTIDOR
manquèrent pas d’être accueillies, répétées, amplifiées, transformées même en certitudes
h) Les catholiques constitutionnels. — Les catholiques schismatiques ne se montrèrent ni moins irrités, ni moins injurieux que les catholiques orthodoxes. Les Annales de la religion , organe officiel du clergé constitutionnel, reproduisaient l’article des Nouvelles politiques dans leur numéro du 20 thermidor. L’un des évêques réunis, Ant.-H. Wandelaincourt, qui était en même temps membre du Conseil des Cinq-Cents, dans un écrit banal et ennuyeux, réfuta le « système des athées, des antichrétiens, des antiprêtres et celui de la Révellière- Lépeaux" ». Déjà les Annales de la religion , dans leur numéro du 22 prairial, avaient fait du discours du 1 2 floréal une véhémente critique. La Réveil ière y était traité de littérateur fort médiocre, de pitoyable théologien, et surtout de politique maladroit, car quel besoin avait-il de recommencer la lutte contre les prêtres constitutionnels, les meilleurs amis et les martyrs de la République, qui pour elle oui été « ruinés, pillés, massacrés, torturés, vexés de cent mille manières ? » Pourquoi relever, sous le nom de Sociétés tliéopbil anthropiques, les temples de la raison? Où tendent ces scandaleuses diatribes contre la reli-
1. Par exemple, un M. Pilât, supérieur du séminaire des Grassins, fit afficher sur les murs de Paris, avant le 18 fructidor, de longues « rodomontades théologiqucs » contre les théophilanlhropes ( Echo , n° 26).
Des vers satiriques circulèrent sur Haiiy :
« Ce grand voyant aveuglé-né
Qui pourra le guérir et l’éclairer lui-mèmc?
L’unique médecin que Dieu nous ait donné Est son fils incarné
Et cet aveugle blasphème !
Et cet aveugle illuminé
Induit maint autre aveugle à lui dire Anathème! »
(Auteur inconnu ) Ces vers sont cités par M. de la Sizeranne, Les Aveugles par un aveugle , p. 8g.
2. Le titre complet de la brochure est : Réflexions philosophiques sur les systèmes des athées, des anti-chrétiens, des anti-prêtres et sur celui de La Révellière-Lépeaux avec des réponses particulières à toutes les objections contre la religion chrétienne et le culte catholique, par Ant.-H. Wandelaincourt, membre du Conseil des Cinq-Cents, et évêque du département de la Haute-Marne. Paris, imp.-lib chrétienne, an de J.-C. 1797, an Ve, in-8. (Bibl. de la V. de P., 8o3.)
L’iMPRESSlON PRODUITE - UES PHILOSOPHES l5Q
gion? — On sont que le prêtre patriote qui parle, redoute, sans se l’avouer, la concurrence du nouveau culte. Il craint certainement que son autel ne soit déserté par une partie de sa clientèle qui, pour mieux adorer le dieu de la République, passera peut-être dans le temple d’à côté. Aussi, comme il brandit sur ces rivaux du jour le nom de Robespierre, l’épouvantail de la Terreur ! Bientôt le clergé constitutionnel se réunira en concile 1 2 cl l’une des questions qu'il examinera sera la lutte à engager contre les théophilanthropes s.
Les philosophes. — La Révellière ne s’était pas seulement attaqué aux catholiques, il avait aussi provoqué les philosophes. Ceux-ci pouvaient-ils dévorer l’outrage en silence? Ils répondirent, mais faiblement et d’une façon détournée.
Dans une lettre au Journal de Paris, l’astronome Lalande, sous le prétexte de répondre à La Harpe, prit la défense de l’athéisme.
La Décade, où les philosophes étaient nombreux, appuya Lalande. Elle proclama que l’athéisme était une religion au moins aussi respectacle que les autres, et s’éleva contre l’opinion, d’après laquelle la Constitution interdirait d’attaquer « le principe fondamental de tous les cultes » (20 floréal). Dans le numéro suivant (3o floréal), Amaury-Duval, qui signait Polyscope, consacra à la théophilanthropie un long article, sur le mode badin, où les éloges alternaient avec des réserves calculées. « Quoi ! une religion nouvelle ! s’écriait Polyscope. Les hommes n’avaient donc pas encore parcouru le cercle entier des folies ! » 11 ajoutait, il est vrai, aussitôt après, que cette religion là n’était pas dangereuse, qu’elle était même utile « car là, du moins, on ne craignait pas de prononcer les noms de patrie et de république ». Il trouvait les hymnes touchantes, l'enseignement profitable, il admirait
1. Le premier Concile constitutionnel se tint à Paris à la fin de l’an V et au début de l’an VI.
2. Delorcy, Correspondance, lettre du 20 octobre 1797. \ oir plus bas, ch. iv.
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le recueillement de l’assistance. « Je l’atteste, jamais, dans aucune église, je n’ai vu le peuple si attentif, je n’ai pas saisi sur un seul visage des traces d’ennui. » Mais c’était par comparaison avec le catholicisme qu’il jugeait le nouveau culte. « On ne voit dans le temple ni emblèmes, ni allégories, ni statuettes de saints, ni tableaux de miracles, encore moins d’ex-voto, ou d’offrandes pour les prêtres. Enfin cette religion n’est autre chose que le théisme, c’est la religion des hommes sensés, j’ai presque dit des philosophes. » Les philosophes, il le laissait clairement entendre, devaient considérer l’entreprise avec une curiosité bienveillante, mais pas plus. Polyscope, au fond, pensait comme Reubell. 11 sacrifiait ses sentiments intimes à la nécessité de la lutte contre le catholicisme. Yoilà pourquoi il ne s’amusait pas à relever, du moins directement, les attaques de La Réveil ière contre les philosophes. Il se ■bornait — c’était toute sa réponse - — à faire des distinctions, à émettre des craintes. « Sans doute, concluait-il, la théophilanthropie a sur les autres religions un énorme avantage, elle n’a pas de prêtres, on ne peut appeler de ce nom des chefs de famille, qui, sans toucher aucune rétribution, viennent lire au peuple d’utiles discours approuvés auparavant par le comité des théophilanthropes. »
Si les choses en restent là, tout va bien. « Mais un doute me tourmente. Qui me garantira que ces chefs de famille ne deviendront pas, peu à peu, gardiens du temple, puis chanteurs et orateurs privilégiés, puis les favoris de Dieu et ses interprètes, puis fàbricateurs d’oracles et d’impostures, enfin prêtres ?... » C’est la plus forte réserve de Polyscope.
En somme, les philosophes se montrèrent froids, mais non précisément hostiles. Dans le même numéro de La Décade, La Harpe était violemment houspillé pour sa réponse à La Révellière. Dans le numéro suivant, au contraire, le discours du 12 lloréal était longuement analysé avec une bienveillance au moins apparente. Assez ingénieusement, en effet, le rédacteur faisait ressortir une contradiction dans les affirmations de La Révellière.
T, ES LÉGISLATEURS iGl
Comment conciliait-il ce vœu de rendre obligatoire le même jour de repos pour tous les Français avec le principe qu’il avait posé de la neutralité de l’Etat en matière religieuse? « Le citoyen Lépeaux pense comme tous les bons esprits qu’un culte, qui est une affaire de conscience, ne doit jamais être approuvé et réglé par la législation ». Fort bien. Mais, « il veut encore que les institutions civiles ne contrarient pas les institutions religieuses, et que, par exemple, l’homme religieux travaille ou se repose aux mêmes jours que l’homme civil ; mais, cette dernière condition ne suppose-t-elle pas une religion dominante ? Car si la loi établit le dimanche pour le jour de repos, que diront le juif et le musulman, à qui leur cathéchisme permet de travailler ce jour-là, et leur ordonne de se reposer un autre? » — « Je sais bien, ajoutait-il, que le citoyen Lépeaux désire qu’elle soit protégée sans être dominante, mais cette distinction peut-elle se faire dans l’application ? et la proposition ne se réduit-elle pas toujours à rendre dominante la plus simple, la plus morale et la moins intolérante de toutes. » Ainsi les philosophes, d’accord ici avec les catholiques, insinuaient que La Révellière allait faire de la théophilanthropie une religion d’Etat et, « avec les bons esprits », ils ne pouvaient que l’en blâmer1. Telle fut leur riposte, courtoise et habile, au discours du 12 lloréal .
Vf
Les législateurs. — Le projet de Leclerc sur la religion civile. — Deux mois s’étaient à peine écoulés que les prédictions de La Décade parurent sur le point de devenir une réalité. Le 9 fructidor an Y, la législature répondait enfin à l’appel de La Révellière. Un de scs amis d’enfance, J. -IL Leclerc (de Maine-et-Loire), membre du Conseil des Cinq-Cents, demandait, par motion d’ordre, à ses col-
1. Il est à noter que les jacobins purs restent sur l’exspeetative. Le Journal des hommes libres ne parlera des théophilunlhropes qu’après le 18 fructidor.
Matiiikz.
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lègues de décréter une religion civile'. Il convertissait, en somme, en projet de loi les propositions qui étaient à l’état de vœux dans le discours du 12 floréal'1 2. Mais il y faisait une addition maladroite. 11 ne se bornait pas, en effet, à réclamer la prompte organisation et réglementation oiliciellcs des cérémonies civiles (naissance, mariage, sépulture) et des lètes nationales, mais oublieux en apparence de la prudente distinction de La Révellière entre les objets qui relèvent de l’Etat et ceux qui doivent rester d’ordre privé, il prétendait faire déterminer par la loi le minimum de croyances exigible de tous les Français, fixer un credo. Sans doute/il n’était pas dans sa pensée de convertir la théophilanthropie en religion d’État et il s’en défendit ensuite avec raison. Son discours prêtait pourtant à une confusion qu’exploitèrent ses adversaires. Cette religion civile, dont il demandait l’établissement, n’était pas un culte, mais une doctrine. Pour lui, comme pour La Révellière, le culte était chose étrangère à la législation. Par cette expression équivoque de « religion civile », il entendait expressément V ensemble des principes qui serviraient de base à l’enseignement public, et il n’entendait que cela. Sa motion d’ordre débutait par des considérations sur l’instruction publique, qui était la grande préoccupation du moment. Les républicains déploraient le peu de succès des écoles officielles, abandonnées par la majorité des parents, qui leur reprochaient leur enseignement philosophique. Les catholiques protestaient contre l'enseignement officiel, dont ils réclamaient la suppression. Leurs raisons se résumaient dans cette objection, présentée par Leclerc dans toute sa force: « Comment accorder un enseignement d’Etat avec la complète
1. Molion d’ordre par J. -B. Leclerc (de Maine-et-Loire), sur l’existence et futilité d’une religion civile en France, séance du 9 fructidor an V, Conseil des Cinq-Cents, in -8, Bib.nat. , Le4:1 i32 1 . — Seconde édition chez Jansen, précédée et suivie d’une réponse aux critiques sous forme dialoguée. Lb42 i322.
2. La Quotidienne, du 10 fructidor an V, le constatait avec raison : « C’est de La Révellière- Lépeaux, c’est-à-dire du souverain pontife des théophilanthropes passés, présents et à venir, que Leclerc s’est rendu l’organe. »
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liberté des cultes? La loi proclame que les citoyens 11e peuvent être forcés de contribuer aux frais d’aucun culte. Croira-t-on pouvoir m’obliger à payer une part d’une instruction, dont j’éloignerai mes enfants, si je professe un culte qui diffère de celui qui sera la base de l’enseignement public? »
C’est à résoudre cette difficulté que Leclerc s’appliquait d’abord. 11 ne méconnaissait pas qu’il y avait une sorte d’antagonisme entre les doctrines enseignées par les religions révélées et celle qui devait constituer la moelle de l’instruction républicaine, sous peine de lui ôter toute raison d’être. Celle-ci doit former des citoyens, préparer les voies à la régénération attendue, celles-là forment, au contraire, des esclaves et arrêtent le progrès. Les religions ont pourtant le droit d’exister, de continuer leur funeste propagande et Leclerc ne leur conteste pas ce droit.
Lien plus, les lidèles des religions, qui sont la majorité de la nation, ont le droit de soustraire leurs enfants à Fins traction régénératrice .
Bien plus encore, s’appuyant sur la Constitution, ils semblent avoir le droit de détruire l’enseignement républicain, parce que cet enseignement est par son essence hostile aux dogmes religieux et que, par suite, son établissement est une violation de la liberté des cultes. Faudra-t-il aller jusqu’au bout du raisonnement! : « Rayer dès à présent l’instruction publique du pacte constitutionnel, ou livrer nos enfants à l’influence d’un culte, qui serait adopté de fait par le gouvernement ? » Si l’instruction officielle est supprimée, le catholicisme redevient, en efTet, religion dominante. Que faire? Comment sortir de ce défilé ? Un invoquerait aujourd’hui le principe de la neutralité de l’enseignement public. Leclerc, lui, résout la difficulté en faisant appel, conformément aux idées de l’époque, au principe de /'identité foncière de toutes les croyances religieuses. « Il n’est qu’un moyen, dit il, de sortir de ce défilé, c’est de convenir qu’il existe une morale universelle, commune à toutes les religions ». C’est celte morale universelle qui sera la religion civile enseignée
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à tous les Français dans les écoles officielles. Alors les fidèles des dillérents cultes n'auront plus de prétexte pour attaquer l'enseignement de l’Etat, puisque cet enseignement ne contiendra rien qui ne se trouve déjà dans la base de leur religion particulière. Cette morale universelle est en réalité « la religion-mère de laquelle dérivent toutes les autres ». En faire la moelle de l’enseignement public, des cérémonies civiles, des fêtes nationales, ce n’est pas attaquer un culte particulier, ce n’est pas violer la neutralité religieuse, mais travailler à éteindre les querelles intestines, mais a fonder l’opinion publique sur les objets mêmes qui servirent autrefois de prétextes aux divisions ». Ainsi sera rétablie l’unité morale de la nation au-dessus des sectes particulières. Ainsi renaîtra la tolérance entre les membres de la grande famille française. C’est aux législateurs à réaliser cette « belle et vaste pensée ». L’œuvre est déjà commencée. Cette religion civile, qu’ils n’ont plus qu’à perfectionner, existe déjà en partie : « Son dogme, selon Leclerc, c’est l’existence de Dieu reconnue par la Déclaration des Droits, ses pratiques seront les institutions (cérémonies civiles et fêtes nationales), lorsque vous les aurez ordonnées d’une manière digne de leur objet, ses prêtres enfin sont les officiers civils. »
11 termina en proposant un projet de résolution ainsi conçu :
Le conseil des Cinq-Cents, considérant qu’il est de son devoir d’assurer à la Constitution de l’an III toutes les garanties qui sont en sa puissance contre les entreprises d’un ou de plusieurs cultes, arrête qu'immédiateinent après la délibération relative à la déclaration à faire par les ministres des cultes, dont le principe a été déclaré à la séance du 1 , il sta¬
tuera sur la partie morale 2 de l’instruction publique, les institutions civiles et les fêles nationales.
1. La majorité clichienne des Cinq-Cents avait rapporté la plupart des lois contre les prêtres. Le 27 thermidor an V, elle avait même dispensé ceux-ci de tout serment. Mais le lendemain ce vote était contesté et le Conseil rétablissait en principe l'obligation pour les prêtres d’une déclaration de soumission à la République.
2. i\ous dirions aujourd'hui sur l 'esprit de l’enseignement.