‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 139 sur 519 · LECLERC ET LE LIVRE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LECLERC ET LE LIVRE DE FAMILLE

cérémonie commencera par un hymne à l1 Éternel, elle sera entrecoupée par un hymne moral et terminée par un hymne civique. Chacun de ces hymnes aura un refrain que les assistants reprendront en chœur.

Le projet de Leclerc, qui entrait dans les détails d’exécution les plus minutieux, souleva une longue discussion. Bataillon s’éleva contre le livre de famille, qui serait la noblesse des riches. Eschasseriaux l’aîné protesta contre cette reconstitution détournée des 1 rcliires de. /'aristocratie, compara le livre de famille aux anciens chartriers, qu’on ne détruisit que par une révolution. Pison Du Galland s’éleva contre la dénomination de temple républicain, qui ferait croire au peuple qu’on veut créer une religion nouvelle. Le projet fut ajourné1.

Cérémonie décadaire et théophilanthropie. — Comme on aurait pu le craindre, la théophilanthropie n’était pas oubliée dans le projet de Leclerc. Ces temples républicains, ces fêtes décadaires ne rendraient-ils pas, en effet, inutile toute autre cérémonie religieuse; ne tiendraient-ils pas lieu de tout autre culte? Les philosophes des Cinq-Cents le pensaient bien et ils n institueront pas quelques mois plus tard le culte décadaire sans le secret espoir de supplanter la théophilanthropie2. Mais Leclerc, en bon théo-

1. S. Mercier, le célèbre auteur du Nouveau Paris, un théophilanthrope pourtant, faisait les rétlexions suivantes sur le projet de Leclerc : «... Entreprendre de changer le caractère, l’esprit d’une nation, c'est un ouvrage très difficile... Il faut gémir delà quantité désordonnée de lois et de règlements qu’on nous apprête d’après le très singulier rapport de Leclerc (de Maine-et-Loire); on dépouille tous les codes, on va puiser chez toutes les nations de la terre de vaines formules. Bientôt nous aurons des rites chinois, des rites égyptiens, mélangés avec ceux des Grecs et des Tartares... Avec toutes ces institutions civiles, la vie civile deviendrait une espèce de serinette, où l’on ne pourail s’écarter de tel air, et il nous faudrait répéter servilement la gamme fantasque de tel législateur... Vous voulez que je pérore et que j’écoute de la musique, et que je me couronne de fleurs le jour de mon mariage, eh ! laissez-moi faire cela le surlendemain et je verrai si je dois rire ou pleurer!... Vous voulez ensuite que je compose journellement le Livre de famille? Eh! bon Dieu, toujours des livres, des phrases et des écritures... » (Réflexions de Mercier sur le projet de Leclerc, dans Peltier, Paris en 1797, XVI, p. 35 etsuiv., n° du 3 o décembre.)

2. Notons pourtant que Duhot fit démentir un article du Fanal

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LE LÊjN’DEM AIN DE FRUCTIDOR A PARIS

philanthrope 1 et en fidèle interprète de la pensée de La Révellière, ne pouvait avoir de ces secrets calculs. Pour lui, les cérémonies civiles, les fêles nationales, affaire de gouvernement, ne doivent pas être confondues avec le culte, affaire privée. Leur objet, d’ailleurs, n’est pas le même. Faisant donc sa place au culte, au culte raisonnable bien entendu, Leclerc interrompait à un certain moment la cérémonie décadaire et donnait une heure entière aux citoyens qui voudraient, sous la surveillance des magistrats, chanter des hymnes à l’Eternel et entendre des discours de morale2. Les cérémonies privées de la théophilanthropie s’intercaleraient donc dans la fête officielle. Ainsi, tout en sauvegardant le principe de la neutralité de l’Etat en matière religieuse, le culte raisonnable serait favorisé néanmoins, selon la sage politique exposée dans le discours du 12 floréal ! C’étaient toujours les idées de La Révellière qui dominaient le débat.

La Révellière et les théopiulanthropes. — S’il s’appliquait en effet de toutes ses forces à organiser les institutions républicaines, La Révellière ne se désintéressait pas pour autant du culte des théophilanthropes. Plus que jamais, au contraire, il est son protecteur olliciçl et ne s’en cache pas. Il en plaisante même avec ses collègues du Directoire. C’est ainsi qu 'après la fête du Ier vendémiaire, un journal ministériel anglais, ayant saisi l’occasion

qui l'avait représente comme hostile à la théophilanthropie (L’Écho du 5 nivôse an VI).

1. Leclerc était administrateur du temple des Gravilliers (Saint- Nicolas-des-Champs), sa signature figure en cette qualité sur une pétition adressée par les théophilanthropes, le 5 frimaire an \ I, au bureau des fêtes nationales pour obtenir des tentures, drapeaux, etc.. , destinés à une fête en l’honneur de Hoche (Arch. nat.., F'C1 87).

a. Gay-Vernon, qui appuya le projet de Leclerc à la séance du 21 frimaire, le loue d’avoir trouvé moyen de faire à la théophilanthropie sa place (voir Moniteur) tout en évitant le reproche d’avoir accordé un caractère officiel à une secte religieuse.

LA UÉVEl.LlÈUE ET LES TllÉOl'Il 1 1. AVI'HROPES

de jeter le ridicule sur le discours qu’il prononça, « plus digne du pape des théophilanthropes que du président du pouvoir exécutif d’une grande nation », il accompagna la lecture de l’article de ce commentaire enjoué : « Tout ceci n’est que jalousie de métier ; notre confrère le roi d’ Angleterre est le pape des anglicans, et il est si jaloux de son titre qu'il ne veut pas que l’un de nous se pare de celui du pape des théophilanthropes1. »

Loin de s’émouvoir du décri profond dans lequel était alors tombée la théophilanthropie et du souvenir de gaieté que son nom seul éveillait, même chez les libéraux, il revendiquera hautement dans ses Mémoires (écrits en 1 820) Y honneur d’avoir contribué aux progrès de la secte.

Il y contribua par les conseils qu’il donna personnellement aux membres du comité de direction morale, au cours de trois visites qu’ils lui firent — par les subventions qu’il leur fit accorder à plusieurs reprises — par les ordres donnés au ministre de la police Sotin2 et au bureau des fêtes nationales, qui furent invités à pourvoir par tous les moyens à l’établissement du nouveau culte3, etc.

1. Mém II, p. 166. Si on en croit les notes fournies par Milsant, lieutenant-général ri Angers, sur les députés du baillage d'Angers aux États généraux, La Révcllière aurait été « rempli d’esprit » (Brette, 1 1 . p. 1 13, n° 358).

2. « .le me chargeai d’en parler au Directoire (de la théophilanthropie} et de lui faire sentir que cette institution pouvait avoir les plus heureux résultats politiques. Le Directoire en jugea ainsi et donna des ordres au ministre de la police Sotin pour protéger les fondateurs de cette nouvelle institution, et pour leur accorder sur les fonds de la police les très modiques secours, dont ils pouvaient avoir besoin pour la célébration d’un culte aussi simple et aussi peu dispendieux Gerles, les fonds secrets des gouvernements n’ont pas toujours un emploi aussi honnête et aussi utile... » (La Révcllière, Mém., II. p. 1 66 .)

3. « L’établissement du culte des théophilanthropes: On les a aidés des moyens que le gouvernement emploie pour les fêtes nationales; on leur a fait prêter à Paris plusieurs décorations du dépôt des fêles nationales pour la célébration de leurs fêtes religieuses. On a aidé par des secours quelques-uns des citoyens qui ont le plus contribué à les établir. On a stimulé le zèle des citoyens des départements qui les ont adoptées et propagées. En général celte association prend faveur. Il est du plus grand intérêt du gouvernement de la favoriser Elle intéresse trop la morale et la République, à l'affermissement de laquelle elle peut très fort contribuer » (Note non signée ni datée. Bureau des fêtes nationales. Arch nat. , F1 CP 84)-

Si on en croit Grégoire (Histoire des sectes, 1, p. 4°8) « le ministre

I'. LENDEMAIN DE l'IUCTIDOK A l’VKIS

11 a'esl pas exact pourtant qu’il ait assisté en personne à l’office clés théophilanthropes et à plus forte raison qu’il ait présidé lui-même les cérémonies, revêtu d’une aube blanche et ceint d'une écharpe bleue, ainsi que l’affirme Y Histoire secrète du Directoire, attribuée à Fabre de l'Aude1. 11 dément ce roman dans ses Mémoires et il n’y a aucune bonne raison de ne pas ajouter foi à sa parole. « Jamais, ni ma femme, ni moi n’avons assisté aux cérémonies des théophilanthropes et notre fille n’y est allée qu’une seulefois2. » S'il protégea le culte, ce fut de haut et de loin. Dans une seule circonstance, il y prit une part un peu plus directe. Lors de l’inauguration du temple de la Victoire (Saint-Sulpice), les membres de l'administration théophilanthropique firent des quêtes clans le quartier, entrèrent au Luxembourg et sollicitèrent l’obole de La Révellière qui ne se fit pas prier. Un autre Directeur3, peut-être Reubell, peut-être F rançois de Neufchâteau4 donna aussi son offrande.

La Révellière, Bonaparte et les tiiéopiiilantiiropes. — La Révellière était plus utile à la théophilanthropie en se servant de son influence politique pour lui amener des adhésions importantes. Ainsi, il est à peu près certain qu’il essaya après Campo-Formio cle mettre la nouvelle secte sous l’égide cle Napoléon Bonaparte, le très populaire

de l’intérieur envoyait gratuitement le Manuel des théophilanthropes dans les départements et récompensait Parent, ex-curé de Bertrandla- Boissière (erreur : Boississe-la- Bertrand) pour avoir approprié des airs aux cantiques de la nouvelle secte. »

Parent avait mis en plain-chan t quatre hymnes théophilanthropiques qu’il avait dédiées au Directoire (voir Le Messager ou Mercure universel du 8 ventôse an VI).

1 . D'après cette histoire (?), La Révellière se serait montré « chaque décadi » aux séances des théophilanthropes: « ce pauvre petit homme célébrait avec une mômerie bien ridicule. Je me le représente encore vêtu d’une aube blanche, ceint d’une écharpe bleue. .», etc. (Voir t. I, p. 166-167.)

2. Mém. de La Révellière, II, p- 167. Aucune des sources contemporaines parvenues à notre connaissance ne reproduit la légende de Fabre de l’Aude.

3. Le fait est rapporté par Chemin (Qu’est-ce que la Théoph. ?, note 2, p. 48).

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