‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 140 sur 519 · LA REVELLIERE ET LES THÉOPHILANTHROPES · texte numérisé non relu

LA REVELLIERE ET LES THÉOPHILANTHROPES

conquérant cle l’Italie. Les vraisemblances tout au moins sont assez fortes. Le Mémorial de Sainte-Hélène raconte la chose en ces termes : « Napoléon, après son retour de l’armée de l’Italie, se trouva, sans qu’il en pût deviner la cause, l’objet tout particulier du soin, de l’attention et des cajoleries du Directeur La Révellière, qui un jour lui offrit un dîner strictement en famille et cela, disait— il , « pour être plus ensemble ». Le jeune général accepta et, en effet, il ne s’y trouvait que la femme et l'a tille du Directeur, et tous les trois, par parenthèse, disait l’empereur, étaient trois chefs-d’œuvre de laideur. Après le dessert, les deux femmes se retirèrent, et la conversation devint sérieuse. La Révellière s’étendit longuement sur les inconvénients de notre religion, la nécessité néanmoins d’en avoir une, et vanta en grand détail les avantages de celle qu’il prétendait instituer, la théophilanthropie : « Je commençais à trouver, disait l’empereur, la conversation longue et un peu lourde, quand tout à coup, se frottant les mains avec satisfaction et d’un air malin : « De quel prix serait pourtant une acquisition comme la vôtre? de quelle utilité, de quel poids ne serait pas votre nom ? et comme cela serait glorieux pour vous ! Allons, qu’en pensez-vous ? » Le jeune général était loin de s’attendre à une pareille proposition ; toutefois, il répondit avec humilité qu’il ne sentait pas digne d’un tel honneur, et puis que, dans les routes obscures, il avait pour principe de suivre ceux qui le devançaient, qu’aussi il était résolu de faire là-dessus comme avaient fait son père et sa mère. Une réponse si positive fit bien voir au grand prêtre qu'il n’y avait rien à faire, et il en demeura là ; mais aussi plus de petits soins, plus de cajoleries pour le jeune général *. »

Ce récit, naturellement enjolivé, renferme un très grand fonds de vérité. D’abord il est exact qu’aux environs du 18 fructidor, La Révellière avait souvent l'éloge de Napo-

i. Mémorial de Sainle-Hélène, par le comte Las Cases, réimp. de 1824, IV, p. 2Ti et suiv. L’anecdote est reproduite mot pour mot et sans indication de source dans Vllisloire secréte du Directoire, par Fabre de l’Aude (I, p. 167), i832, 4 vol., 8°.

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léon Bonaparte à la bouche. Il l’avoue dans ses Mémoires ' . L’ambassadeur de Prusse, Sandoz-Rollin, le note dans ses dépêches1 2 3. 11 est exact encore que La Révellière invita Bonaparte à sa table en petit comité. Yves Besnard, qui n’est pas suspect, nb.üs le confirme dans ses Souvenirs \ Il est Ires probable qu'on parla, ce jour-là, théophilanthropie. La Révellière nous le laisse entendre quand il nous apprend que Bonaparte ne venait chez lui que « vêtu simplement » et vantait beaucoup à sa table « les vertus domestiques ». « Son livre d’affection, disait il, c’était Les Hommes illustres de Plutarque4. » Mais on voit aussi que, loin de répondre froidement et presque brutalement aux avances de La Révellière, le Corse ambitieux s’appliquait plutôt à flatter sa manie, sans s’engager trop loin toutefois. Il avait besoin de l’appui du Directeur pour faire autoriser l’expédition d’Egypte qu’il préparait avec Talleyrand. Si on en croit Barras, la théophilanthropie n’aurait pas été ét rangère au revirement de La Révellière, qui s’était montré d’abord défavorable à l’entreprise5. Mais sait-on jamais quand Barras dit la vérité?

1. « .l'on fais ici l'aveu sincère; dans ces derniers temps je fus trompé par la profonde dissimulation de Bonaparte, je me mépris sur son caractère et sur ses desseins. Lorsque la faction deGlichy, trompée comme moi, ne voyant en lui que le destructeur de l’aristocratie et le partisan le plus déterminé de la République, attaqua avec acharnement sa conduite politique à Venise et à Gênes, ce lut moi qui proposai de déclarer que le Directoire exécutif approuvait ce qu’il avait fait, et je commis en cela une grande faute... » (La Révellière, Mém., IL p. 33.)

2. Le 8 décembre 1797, Sandoz Rollin note que Bonaparte a été reçu au Directoire « les bras ouverts et chaudement par Barras et La Révellière-Lépeaux, amicalement par Reubell, et froidement par les deux autres ». — Le 2 1 septembre 1798, le même Sandoz-Rollin note que La Révellière blâme l’expédition d’Egypte et est devenu Yennemi secret de la gloire de Bonaparte « autant que son collègue Reubell ». Pourquoi ce changement d’attitude? (Bailleu, Prenssen und Frankreich.')

3. Souvenirs d’un octogénaire, II, p. 112. Yves Besnard, ami et commensal ordinaire de La Révellière, dina un jour assis à côté de Bonaparte, « dont le citoyen et la citoyenne Révellière ne parlaient qu’avec l’enthousiasme le plus vif ».

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