‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 185 sur 519 · Fol · texte numérisé non relu

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2. Ce n’étail pas ta première fois que le protestantisme avait été proposé aux révolutionnaires comme religion d’Etat.

Mme ]>K STAËL ET IÆS THÉOPHILAATHROPEiS 269

« L’établissement des théophilanthropes, dit-elle, m’a paru l institution la plus philosophique, c’est-à-dire à la lois politique et morale que la Révolution ait encore fondée. » Les théophilanthropes se sont proposés de « rallier par le culte les idées religieuses que le sauvage comme l’homme civilisé, le prêtre comme le philosophe, l’ignorant comme le savant, saisissent également ». Leur Manuel réunit la raison cl la morale la plus pure « à ces idées religieuses primitives qui, pour n’être pas susceptibles de démonstration, n’en sont pas moins dans l’ordre de ces probabilités simples qui servent toujours de guide, quand l’objet est trop loin de nous pour pouvoir y appliquer la méthode mathématique... » ,

Mais avec tous ses mérites, la théophilanlhropie ne vaut pas le protestantisme. M'"° de Staël reconnaît qu’elle parle ici en « bonne calviniste » qu’elle est.

Pour la conformité de ses doctrines avec la raison, le protestantisme ne le cède pas à la théophilanthropie. Si à cet égard la théophilanthropie est parfaite, « tous les jours aussi les ministres les plus éclairés parmi les protestants écartent ce qu’il reste de dogmes dans leur croyance. Plusieurs d’entre eux sont sociniens, c’est-à-dire ne diffèrent des théophilanthropes que par une adoption plus particulière de l’excellente morale développée dans l’évangile, c’est un livre qu’ils préfèrent, ce n’est pas un Dieu fait homme dont ils admettent implicitement toutes les pa rôles. Avec ces changements, qui se fortifient tous les jours, les protestants et les théophilanthropes ou, pour abréger, les déistes se rapprochent dans les principes. »

Le protestantisme est préférable à la théophilanthropie non pour des raisons théoriques, mais pour des raisons pratiques.

D’abord « les protestants se rattachent à une longue suite de souvenirs religieux et rien n’est plus nécessaire à une religion qu’une antique origine ». Si les institutions politiques, elles, peuvent se passer de traditions, c’est l’inverse pour les institutions religieuses. Or, « les théophilanthropes, quoique se rattachant aux idées éternelles,

sont dans leur culte de création moderne ». Les protestants, eux, « dans leurs simples cérémonies obéissent à des usages dont on ne connaît point les auteurs ». Qu’en résulte-t-il i1 C’est que les cérémonies des théophilanllrropes n’ont pas de prestige et qu’elles sont composées de gestes indifférents en eux-mêmes. Aussi les théophilanthropes « n’ont point d’autorité sur le peuple ».

Mme de Staël pense, avec bon nombre de ses contemporains, que ce qui frappe l’imagination du peuple dans les religions, c’est beaucoup moins les dogmes que les cérémonies. Les dogmes, « il les ignore, alors seulement qu’on croit qu’il les admire en ne les comprenant pas. Ce qui frappe son imagination, c’est la splendeur du culte».

Le protestantisme a sur la théophilanthropie une autre supériorité, celle de ses ministres : « Les ministres protestants sont pères, époux et citoyens ; il n’y a point entre eux de hiérarchie, aucune dépendance d’un chef étranger, leur plus fort revenu est à peine de cent livres de rente. En leur interdisant tout emploi politique, on fait d’eux ce qu’ils sont en Suisse, des juges, des administrateurs volontaires et partiels de tout ce qui tient à la morale privée, à la délicatesse, au bonheur que les lois ne peuvent atteindre. Ils préviennent de certains maux, ils accordent les différends de famille, ils soignent les enfants et les vieillards. C’est une magistrature qui ne peut entrer dans l’ordre légal, mais dont l’union sociale a besoin. » Tels sont les ministres protestants.

a Jusqu’à présent les théophilanthropes n’ont pas en core choisi parmi eux des hommes qui, renonçant à jamais à toute autre carrière, se vouent uniquement à la morale, à la piété, à la douleur. »

Mais surtout le protestantisme l’emporte sur la théophilanthropie par un dernier avantage, plus important que les précédents. Pour qu’une religion réussisse, pour qu’elle puisse contribuer à refaire l’unité morale d’une nation, il ne faut pas qu’on puisse l’identifier avec un parti politique :

a Les théophilanthropes sont certainement des amis

M"' DF. STAFF DT FFS TIIFOPTIÏF AXTIIROPES 27I

ardents de la République. Créés pour la défendre, il n’est point à craindre qu’ils en désertent jamais la cause, mais il est peut-être trop évident aussi qu’ils ont une mission politique el le peuple les regarde jusqu’à présent comme des réunions de parti plutôt que comme des sociétés religieuses » « Le culte des théophilanthropes est trop

souvent traité par plusieurs de ses partisans comme un moyen politique el non comme une religion véritable1. » Enfin M"'° de Staël invoque un dernier argument en laveur de sa thèse, argument qu’on retrouve comme le précédent dans la polémique des catholiques :

« Les pays, où le culte protestant a été établi, ont été jusqu’à ce jour renommés pour leur moralité,... dans les rangs des théopbilanthropes, il s’est glissé des hommes souillés de sang. Si ce culte doit être la religion dominante en France, combien il a besoin de s’élever par sa morale, par la vertu de ceux qui le propagent, au-dessus des funestes souvenirs qui s’allient encore à son origine ! »

Les protestants, tout en étant aussi bons républicains que les théophilanthropes, ne prêtent pas aux mêmes critiques, ne soulèvent pas les mêmes partis pris :

« Les protestants sont amis aussi de la liberté et de l égalité, par l’organisation même de leur culte et de ses ministres, par les luttes qu’ils ont soutenues contre les catholiques, contre les épiscopaux anglicans, contre les doctrines du pouvoir despotique et de la hiérarchie, parles arguments qu’ils opposent aux catholiques, tous fondés sur l’empire de la vérité et l’absurdité de la puissance des hommes sur la raison des autres hommes. Peut-être que le culte protestant, ne rappelant en rien aucun parti, ses sectateurs seraient crus davantage en prêchant la République comme d’accord avec les idées religieuses. »

De ce long plaidoyer, consacré par la fille de Neckerà la défense du protestantisme, il faut peut-être retenir deux

1 . On reconnaît ici l’accusation favorite îles catholiques contre les théophilanthropes.

l.E lendemain DE FRUCTIDOR \ PARIS

choses: d’une part les inquiétudes que lui inspirait la théophilanthropie, et d’autre part certaines critiques souvent pénétrantes qu’elle lui adresse. 11 est certain en effet qu'une des principales causes du discrédit de la théophilanthropie c’est qu'à tort ou à raison l’opinion publique la considéra comme une entreprise plus politique encore que religieuse et qu’elle confondit volontiers les assemblées avec des clubs déguisés sous des dehors religieux. Il est certain aussi que le manque de traditions fut pour quelque chose dans l’insuccès final de la secte.

Première fête anniversaire de i.\ théophilanthropie. — En présence des résultats de leur propagande, des inquiétudes des catholiques et des protestants, les fondateurs de la théophilanthropie pouvaient être fiers de leur œuvre. Le 20 nivôse an YI, ils célébrèrent le premier anniversaire de l’exercice public de leur culte. Dubroca, qui prit la parole en leur nom ’, ne manqua pas d’opposer à la médiocrité de leurs débuts leur prospérité actuelle. Il eut soin de montrer que la théophilanthropie était fille de la philosophie du xvme siècle, et il paya aux ancêtres des théophilantropes un juste tribut de reconnaissance. 11 rappela les difficultés de toute sorte contre lesquelles ses amis eurent d’abord à lutter : « Suivant les uns, nous n’étions qu’une troupe de factieux, voulant làire servir une institution morale et religieuse à troubler l’ordre public et à démoraliser les consciences. Suivant d’autres, nous n’étions que les instruments aveugles de la puissance. Ici, on déclamait contre notre intolérance, et on nous supposait le dessein criminel de nous élever par la violence, sur la ruine des autres cultes ; là, on nous prêtait des vues plus odieuses encore, on nous chargeait des actions les plus atroces... » Mais que les temps sont changés, achevait-il en mesurant alors le chemin parcouru.

1. Le discours de Dubroca, qui ne figure pas dans le Recueil déjà cité, a été publié par L’Écho des théophilanlhropes (n° du i5 pluviôse an VI), et tiré à part sous ce titre : Discours sur l’anniversaire de la théophilanthropie, prononcé le 20 nivôse an VI de l’ère républicaine dans plusieurs temples du département de la Seine, s. d. in-8 (Bib. nat., Ld188 25).

LF, S RÉSISTANCES. - LFS CATHOLIQUES

La théophilànlhropie renouvellera le monde, puisqu’elle csl la religion primitive, que les prêtres n’ont pas encore souillée cl pervertie. « Oui, je ne crains pas de le dire hautement, c’est l’oubli de la religion naturelle qui a détérioré l’espèce humaine et qui l’a remplie de misères et de forfaits. . . »

Rapides succès et cuis d’enthousiasme. — La même note confiante et enthousiaste se retrouve dans les journaux patriotes; Y Ami des Lois constate avec satisfaction, le 24 brumaire an YI, les progrès de la théophilanlhropic, a le peuple prend goût à celte religion, la seule attrayante, la seule raisonnable, la seule qu’on puisse accoupler à une République. L’affluence est si grande les jours de réunion générale que la police envoie des troupes pour y maintenir le bon ordre. Le gouvernement protège celte institution et il fait bien ; elle tuera le fanatisme, les préjugés, les erreurs et purifiera la morale publique. »

Annonçant l’ouverture d’un nouveau temple d’une nouvelle colonie de théophilanlhropes, comme il dit, à Franciade (Saint-Denis), L Indépendant, s’écrieà son tour le i5 frimaire : « Il s’en établit partout, Dieu finira par chasser tous les diables ». — - Le Patriote Français exprimait les mêmes espérances, le i3 frimaire. « On calcule, disait il, qu’il n’y a pas une douzaine de cantons dans le département delà Seine, qui n’ait sa société théophilanihropiquc, tant on est las du prêtre marchand d’absolulions ! »

dette joie, ces cris de triomphe étaient prématurés : les théophilanthropes n’allaient pas tarder à s’apercevoir cpie la partie n’était pas gagnée, qu’ils n’étaient pas venus à bout de toutes les résistances.

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