AFFAIBLISSEMENT DU PATRIOTISME
faudra remplir lot ou tard, ne croit plus à la vertu de ses représentants ' . »
Le peuple ne croit plus à la vertu de ses représentants , voilà en effet Loul le changement. Le peuple croit de moins en moins à l’efficacité de la nouvelle organisation politique. Les patriotes doutent aussi qu’elle puisse jamais faire le bonheur des hommes, opérer cette régénération miraculeuse qu’ils ont trop désirée. Us commencent à comprendre que la nature humaine est moins malléable qu’ils ne le croyaient, que les lois sont souvent impuissantes contre les mœurs et contre les usages. Ils s’aperçoivent un peu tard que le progrès est œuvre de patience et ne s’improvise pas1 2. Très près encore de l’enthousiasme qui les transportait la veille, tous cependant ne se laissent pas tomber dans le scepticisme. Leur foi en l’avenir était trop sincère pour disparaître si vite, elle s’atténue et se transforme seulement.
Au lieu de heurter de front les anciens usages, les patriotes vont s’efforcer de les tourner et de les capter en quelque sorte. Jusque-là leur propagande était surtout patriotique, politique, elle devient de plus en plus morale3.
Les institutions politiques ont perdu leur prestige, on s’aperçoit de plus en plus de ce que valent les hommes et changer la forme du gouvernement apparaît une œuvre assez vaine tant que les hommes restent les mêmes. Aussi compte t on de moins en moins sur les pouvoirs publics pour opérer la transformation nécessaire et davan-
1. Lettre que Drouet se proposait d’envoyer à Carnot, et trouvée dans scs papiers lors de son arrestation comme complice de Babeuf en lloréal an IV, publiée à la suite du message du Directoire aux. Conseils, le 2a lloréal an IV.
2. « Les préjugés sont des maladies chroniques, la patience et le régime guérissent le malade, les remèdes extrêmes lui donnent la mort. La guerre redoutable aux préjugés est une guerre philosophique. Ces préjugés sont des opinions. On peut tuer les hommes, on 11e saurait tuer l’opinion... » M. .1. Chénier, Rapport à la Convention au nom du comité d’instruction publique sur les fêles décadaires, séance du 1er nivôse an III.
3. C’est sur la morale qu'insistent, en nivôse an III, presque tous les projets de l’êtes décadaires.
LE CULTE NATIONAL EN l’an IV
lage sur l’action individuelle, sur l’exemple des bons citoyens. On parle plus rarement des institutions républicaines et plus souvent des institutions domestiques .
Les institutions domestiques. — - Pour défendre, pour fonder la République, il semble que le meilleur moyen soil de créer dans la famille un esprit républicain, des mœurs républicaines, car la famille est, sous bien des rapports, la cellule sociale élémentaire.
La préoccupation morale. — Enfin le spectacle de la corruption thermidorienne, l’abaissement du niveau moral de la nation, ne laissent pas que de faire réfléchir lésâmes pures. Elles se demandent si le relâchement, dont elles sont témoins, n’est pas imputable en une certaine mesure à la diminution du sentiment religieux1. Sans se 1 avouer très nettement, elles ont peur que les coups portés contre les religions révélées n’aient atteint les bonnes mœurs par contre-coup; or, elles veulent bien détruire le catholicisme, mais elles n’entendent pas que le vice seul profite de sa destruction.
Pour arrêter les progrès du mal, beaucoup pensent à restaurer l'autorité du « père de famille », gardien naturel de la vertu. Aussi peu à peu le père de famille, l'homme privé, se substitue au magistrat, à l’homme public, dans plus d’un projet de culte civique et national.
Signification de la théophilanthropie. — A ces préoccupations nouvelles répondra la théoplulanthropic, qui ne sera en somme qu’une tentative privée pour reprendre
i. « La plupart des membres de la Convention étaient déistes, au moins le grand nombre de ceux que j’ai connus, mais ils jugeaient que, pour faire adopter ce dogme dans toute sa simplicité, il fallait une instruction plus généralement répandue que ce qui existait alors en France. Pour satisfaire donc les besoins de la population, ils auraient volontiers admis le culte réformé, comme le plus simple et le moins dispendieux. >' Baudot, Notes historiques, publiées par \lmoEdg. Quinet, p. i5; i8g3, in-8.
LES ENSTITUTIONS DOMESTIQUES 3<J
l’œuvre de moralisation et d’éducation populaires, dans laquelle les gouvernements ont échoué.
Mais il est intéressant de remarquer que ce ne fut pas une tentative isolée, sans racine dans la situation actuelle de la France; que la théophilanlhropie fut précédée par d’autres essais du même ordre, mais qui restèrent la plupart à l’état de projets. Ces curieuses ébauches, œuvres de particuliers, sont assez instructives pour qu’elles nous arrêtent un instant. Dues à des Jacobins et à des modérés, à des déistes et à des philosophes, la conscience religieuse des patriotes de toutes les nuances vient s’y rélléter.