‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 254 sur 519 · SENS · texte numérisé non relu

SENS

Dieu bon! D’un crime imaginaire Pourrais-tu punir un enfant:'

Aux vœux d’un peuple suppliant Protège l’enfant et la mère. »

Mariage. — Le mariage des chrétiens français ressemblait davantage au mariage des théophilanthropes parisiens. Les deux époux étaient entrelacés de rubans ou de guirlandes de fleurs, dont les deux extrémités étaient tenues par de jeunes enfants. L’époux donnait Panneau à l’épouse. Le ministre s’écriait: « Jeunes époux, soyez toujours unis, aussi étroitement que le sont entre elles les deux parties de celte alliance. » 11 prononçait un discours sur ce thème: « Trois choses sont agréables avoir: des frères qui s’aiment, des parents bien unis, un mari et une femme qui s’accordent bien ensemble... » Puis on entonnait un hymne1 à Phyménée, où le célibataire, le prêtre en l’espèce, était assez maltraité:

i. En l’an VIII, Benoist-Lamothe remplacera cet hymne parle suivant, beaucoup plus gai et plus gracieux, dont il fit hommage au ministre de l’intérieur :

Le Chant de l’Hyménée Air : Français, laisseras-tu flétrir, etc.

Pour enchaîner nouveaux époux, Formons des guirlandes légères, Symbole des nœuds les plus doux Tendres amants, jeunes époux.

Goûtez des jours longs et prospères, Et chantez, chantez avec nous :

Vivre pour ce qu’on aime, Rendre heureux qui nous aime, C’est le premier devoir, c’est le

[bonheur suprême.

r.e peuple répète le refrain :

Vivre pour ce...

C’est dans le plus charmant des mois, Où de fleurs la terre est, ornée,

Où de l’amour tout sait la voix,

C’est dans le plus charmant des mois Qu’il faut célébrer l’hyménée.

Qu’il faut chanter ses douces lois.

Refrain.

Note ; Celte strophe convient particulièrement à la fête des Epoux que l'on célébra le io floréal.

11 n’est qu’un temps, un temps lieu- Où tout ce qui \ il et respire, [roux, De l’amour éprouve les feux.

Mais en tout temps, l’homme amou- Cède à la beauté qui l’inspire, |reux En tout temps, il peut être heureux.

Refrain.

Vous qui fuyez le noeud charmant, Que l’hymen offre à la jeunesse,

Ah ! quel est votre égarement !

Dans le plus triste isolement.

Un jour l’ennui de la vieillesse Deviendra voire châtiment.

Refrain.

Egoïstes, soyez confus,

Cédez, cédez à la nature,

Vous l’outragez par vos refus,

Vos sacrifices sont perdus,

Car l’hymen est la source pure Des vrais mérites, des vertus.

Refrain.

Dieu bienfaisant, qui, pour s’unir.

Daigna créer l’homme et la femme, Qui dans leurs cœurs mit le désir, Tu permets le chaste plaisir Qu’épure une innocente flamme,

Ah ! fais plus, daigne le bénir 1 Refrain.

(.Vrch. nat , F*' v 129(1.)

3(»(> Il HMiHim IM. plu CTIIMIU l>V.\S 1,1. S I >i I' UIIIM I rs

Dieu puissant, en ce jour.

Pour un couple qui t’iulorc,

Ma voix t’implore,

Bénis leur tendre amour.

Le l’roul célibataire.

Qui ne vil que pour soi.

En vain croit le complaire :

11 enfreint ta sainte loi.

Funérailles. — La cérémonie des funérailles rappelle en partie celle qui csl indiquée au Manuel de Chemin.

Dans le temple est suspendu un tableau, sur lequel sont inscrits ces mots: la Mari csl le commencement de l'immorlalilé.

Près du tableau, on dispose un rameau de cyprès orné d’un crêpe noir, si le défunt est marié, blanc dans le cas contraire. Le ministre ou un membre de la famille fait l’éloge du mort, sous la forme d’un « exposé sommaire et modéré de ses vertus ».

« Si, malheureusement, l’ensemble de la vie du décédé offre plus de vices que de vertus, on garde sur lui le silence: le respect est clù aux morts et il n’appartient qu’à Dieu de les juger. »

L’assemblée se sépare sur un hymne funèbre, qui promet un paradis nuageux et semble nier l’enfer:

Mourir est une loi commune Imposée à tous les étals,

Jeunesse, grandeur et fortune,

Bien ne peut soustraire au trépas (lus)

Mais que peut craindre en l’autre vie L’homme juste cl bon ciloyen,

Celui qui chérit son prochain Et qui servit bien sa patrie?

Oui, l’âme est immortelle, ô consolant espoir! \n-,\ Amis (bis), au sein de Dieu , nouspourrons nous revoir, etc. r

Les premières séances. — Immédiatement après le r 8 fructidor, Benoist-Lamothe demandait à la municipa-

SK NS 367

1 i te cl obtenait la chapelle du grand séminaire1. Le temple fut inauguré, le 5me complémentaire an Y. «Un peuple nombreux assista à cet office vraiment religieux, avec ordre, décence et recueillement2. » Une oriflamme tricolore était suspendue aux voûtes. Sur les murs, une seule inscription, mais « touchante » :

Adorez Dieu et aimez votre prochain.

L’autel, très simple; pour tout ornement, quelques vases de Heurs. « Le vêtement du ministre répondait à la simplicité de l'autel. Des chasubles et des étoles, des chappes à franges ou à broderies d’or et d’argent ne couvraient point son corps; une espèce d’aube de toile blanche, avec une écharpe violette était la seule marque distinctive de ses fonctions. Les mitres, les crosses, les bannières, les croix, une armée de prêtres noirs et d’enfants rouges ne l’accompagnaient point à l’autel, deux jeunes enfants vêtus en blanc formaient tout son cortège... »

La séance suivante du 3 vendémiaire (il une plus grande impression encore que la première. Les femmes et les hommes avaient été séparés, le silence le plus profond régna et Benoist Lamothe célébra pour la première fois un baptême selon son rite.

Critiques des « philosophes ». — Pourtant à ses éloges de la première heure, le journal patriote, I" Observateur , ne tarda [tas à mélanger quelques regrets.

Dès le i5 vendémiaire, il faisait remarquer la trop grande ressemblance du culte des chrétiens français avec le catholicisme. « Les vrais philosophes sont allligés de voir que le directeur de ce culte, estimable sous tant de rapports, ) ait encore mêlé plusieurs dogmes et dénonti-

1. Grégoire (Histoire des Sectes, I, p. 434) attribue à la société théophilanthropique d'Auxerre dos détails qui appartiennent à collede Sens, (l’est à Sens, non à Auxerre, comme il le dit, que le nouveau culte s’installa au grand séminaire, à Sens non à Auxerre que les sexes étaient séparés et que le ministre portait une aube de toile blanche, etc.

•>.. L’Observateur du 5 vendémiaire an \1 C’est à ce numéro que sont empruntés les détails qui suivent.

:>(>8 uc n:\nicMAiN bic i'iu ctinon n\Ss les dki>\utr\Iki'(TS

nations du culte catholique. » Et le rédacteur de l’article, comme pour donner plus de poids à ses propres critiques, les abritait derrière celle citation de la Clef du cabinet des souverains 1 : « Le Journal des campagnes et des armées nous assure qu’une société religieuse vient de se former à Sens sous le titre de théophildnthrmes ou chrétiens français. Cette dernière dénomination nous a paru un peu extraordinaire unie à la première, et nous n’entendons pas comment après avoir écrit sur les murs de leur temple: « La religion naturelle est la plus ancienne de toutes, c’est celle-là qui est vraiment la religion de nos pères », ces lliéopliilanlhropes se disent chrétiens, c’està-dire les enfants du Christ. » — La conclusion s’imposait, h’ Observateur invitait Benoist-Lamothe à adopter la « véritable théo philanthropie, plus rapprochée de la nature et de la raison», telle qu’elle était établie à Paris et dans le reste de la France.

Retour a la ïiiÉoriiiLANTimopiE. — Benoist Lamothe, poussé sans doute par ses amis, se rendit à l’invitation et mit son culte en harmonie avec la théophilanthropie proprement dite2. Pour remplacer son Office divin, désormais hors de service, il fit paraître un Recueil de cantiques, hymnes et ocles1, 2 3 , qui était la reproduction du

1 . N° 2 5 !\ . — lé lie ho des théophilartïhropes, dans son numéro 27 (fin frimaire an VI), exprima des regrels analogues dans une lettre signée Rolland : « Ce cpii m’a le plus allligé, c’est l’espèce de scission cjue j’ai remarquée entre les théophilanthropes de Sens et ceux de Paris. Un citoyen respectable sous plus d’un rapport s’est institué le chef des théophiïanthropes de Sens. Il a adopté l’aube des prêtres romains. Il n’ajoute rien, il est vrai, au cuite des théophilanthropes de Paris [?], mais il parait vouloir n’entretenir aucune relation avec eux ; en un mot, il s’est fait en quelque sorte le pontife de la théophilanthropie, .le ne sais comment les premiers fondateurs voient cette espèce de schisme ; je désire qu’ils emploient des moyens de persuasion pour le faire cesser. Au reste, je m’alarme peut-être mal à propos, il n’y a sans doute pas de schisme, là où il n’y a des dillérences que dans le rite. »

2. Ch. Moiset ne dit rien de celte évolution, pas plus d'ailleurs que Grégoire.

3. <1 Recueil de cantiques, hymnes cl odes pou ?• tes fêtes religieuses cl iiioi'ales des théophilanthropes ou adorateurs de Dieu cl amis des hommes, 3e édition, corrigée et considérablement augmentée ; prix: huit sous ; à Sens, chez Alexandre. L’an A I de la République. » ln-12, 36 pages. Bib d’Auxerre.

Manuel de Chemin avec quelques addilions et suppressions. Dans l’introduction, Benoist-Lamothe et son comité déclaraient qu’ils avaient voulu rapprocher leur culte de celui qui était « le plus généralement adopté » et qu’en conséquence ils avaient apporté des réformes à leur précédent rituel. Désormais, disaient ils, leur culte, « dégagé de toutes expressions mystiques et de tout mélange hétérogène, conservera l’unité et la simplicité du dogme et delà morale et n’offrira plus rien de contraire à l’uniformité du rite ». — Et de fait, les réformes étaient profondes. Plus d 'Introït, de Gloria, etc., rien qui rappelât le catholicisme. Benoist-Lamothe avait fait amende honorable et se résignait à copier le rituel de Chemin. En un point pourtant, il restait original; il adoptait bien la plupart des hymnes des théophilanthropes parisiens, mais il les mettait sur des airs populaires. Par exemple le chœur de Racine :

« Grand Dieu dans ta gloire adorable Duel mortel est digne d’entrer. »

était chanté suul’air de la Marseillaise, ainsi que l'hymne de Desorgues :

« Père de l’univers, suprême intelligence... »; L’hymne :

a O Dieu dont l’univers publie Et les bontés et la grandeur... »

se chantait sur l’air de Veillons au salut de l’Empire.

Et l’ode :

« Suprême auteur de la nature Pour t’aimer tu fis les mortels... »

sur l’air du vaudeville de X Officier de fortune , etc.

C’était là une innovation heureuse, car ces airs connus Mathiez. 24

3~0 LE LENDEMAIN DE l'RUCTIDOR DANS LÈS DÉl’AUT’KM EN'J'S

permettaient aux assistants de participer réellement à la cérémonie et lui donnaient de la xfie1 2.

Ce changement mis à part, tout le reste du recueil était rendu conforme à l'orthodoxie théophilanthropique. Benoist-Lamothe sacrifiait son baptême et son mariage et son rite des funérailles; il ne conservait que le tableau : « La mort est le commencement de l’immortalité. » Le sacrifice dut lui être pénible, mais probablement le concours des républicains sénonais était à ce prix. Benoist- Lamothe du moins eut la satisfaction de voir que ses sacrifices n’étaient pas vains. Il fut récompensé par la prospérité croissante de son église.

Prospérité du nouveau culte. — Le Mage de Soucy, comme on l’appelait, fut alors vraiment prophète ‘en son pays. Le Journal politique cl littéraire du département de l'Yonne, dans son numéro du tfi fructidor an Y, nous a laissé de lui ce portrait, où l’intention satirique s’allie à la bonhomie : « En ce temps-là, je rencontrai su rie chemin de Jéricho à Samarie un grand homme maigre, sec et brun, qui portait à la main un grand bâton de pasteur cl sur le dos une pannelière. . . Et alors le rabbin, qui portail aussi le nom de Mage de Soucy, relevant la perruque noire qui couvrait sa prunelle, et remontant le pantalon de siamoise qui obombrait les plus nobles parties de son individu se tourna vers l’Orient et dit... Et comme le Mage de Soucy avait la figure assez douce et les manières obligeantes, j’allai avec lui à Samarie et je le priai de me conduire vers le véritable temple des enfants de Jacob. .. »

En dépit des railleries du journal dichien, nombreux furent ceux qui se rendirent au « véritable temple des enfants de Jacob ». Les femmes y venaient régulièrement, parées de leurs plus beaux atours, portant suspendus à leur cou leurs bijoux anciens, croix d’or et crucifix".

1. La remarque fut laite par l 'Observateur, n° 47, 25 germinal an VI.

2. Celte présence des signes de la superstition excitait l’étonnement indigné de l 'Observateur : « Puisqu’elles ont renoncé; écrit-il le 2Û llorcal an VI, en parlant des délinquantes, aux jongleries de la religion chrétienne, elles ne doivent donc point porter le signe carac-

Page 1