‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 270 sur 519 · PROTESTANTS ET THÉOPHILANTHROPES 3S · texte numérisé non relu

PROTESTANTS ET THÉOPHILANTHROPES 3S

ments conservés par les protestants, surtout par les calvinistes, sont en petit nombre et ont l’apparence de symboles, d’allégories, de commémorations plutôt que de signes de croyance. Dans le protestantisme, comme dans la théopbilantbropie, il n’y a point de saints, point de chef visible de l’Eglise, point d’évêques, point de prêtres, peu de l’êtes, point de pèlerinages, point de bénédictions, point de confession auriculaire, point de messe, etc., pas même, comme dans la théophilanthropie, d’inscriptions morales, point d’autels ni d’offrandes des productions de la terre. Dans le protestantisme, comme dans la théopbilantbropie, la langue vulgaire est la seule employée, ici, on chante les psaumes de David traduits par Marot, là, les belles odes de J. -11. Rousseau. Le discours moral est l’essentiel de l’office dans l’une et dans l’autre religion. « Ainsi les principes et les formes des deux cultes se rapprochent beaucoup. Les nuances légères qui les distinguent ne viennent que de la différence de caractère du siècle dans lequel chacun a pris naissance. » Et Chemin espérait qu’à l’avenir le protestantisme prendrait une teinte plus philosophique, ferait disparaître ses formules mystiques et finirait un jour par se confondre avec la théophilanthropie.

Les protestants libéraux, eux, se targuaient de l’espoir inverse. Ils croyaient que la théophilanthropie, toute pleine de christianisme, finirait par avouer ses origines, se réclamerait de l’Evangile et ramènerait peu à peu la France au protestantisme.

Gôricke. — Le pasteur de l’ambassade danoise à Paris, Gôricke, se laissait aller à ces illusions1. Ayant assisté à un office théophilanthropique, Gôricke n’avait pas assez d’éloges pour l’attention soutenue, le maintien silencieux des fidèles. Il avait vu sur leurs visages « une douce émotion et une joie rayonnante ». En un mot, il s’était « cru dans une assemblée de ses coreligionnaires ». Avec

i. Le traducteur allemand du Manuel des théophilanthropes, Dyk, a inséré, dans la préface de son deuxième tome, un long mémoire de Gôricke d’où je tire ce qui suit.

3qO LE 1. EN DEM UN HE FRUCTIDOR DANS LES DEPARTEMENTS

des accents lyriques, il célèbre l’œuvre des chefs théophilanthropes, qui se sont proposé d’endiguer l’immoralité et de propager dans le peuple la morale de l’Evangile. Sans doute, ils ne se sont pas réclamés du Christ, mais le pouvaient-ils, sans nuire à leur entreprise? — Si, par exemple, ils s’étaient appelés amis du Christ ou de Jésus, ils auraient éveillé les défiances de ceux mêmes qu’ils voulaient ramener au bien. La foule les aurait pris pour des protestants, pour des novateurs Arains et téméraires et ils auraient échoué. Si j’avais été à leur place, dit Gôricke, je n’aurais pas fait autrement. Et Gôricke croit que plus tard, quand ils n’auront plus rien à craindre de cet aveu, les théophilanthropes se réclameront de Jésus et prendront le titre de chrétiens. Il remarque que, dans leurs discours, ils citent déjà fréquemment l’Evangile. Il ne doute pas que la secte ne prospérera en France, car nulle part ailleurs le peuple n’est aussi libre sur les choses de la religion. Elle prospérera même dans les pays voisins, moins dans les pays protestants, où cette nouveauté est moins nécessaire, davantage dans les pays catholiques, où tous les hommes éclairés l’adopteront.

Allemagne. — Polémique entre protestants au sujet de la théophilanthropie. — En Allemagne, l’opinion des protestants sur la théophilanthropie fut partagée. Les partisans de la tradition la considérèrent comme une entreprise impie, les libéraux et les rationalistes comme une œuvre chrétienne, très digne de sympathie. Tandis que la Minerva d’Archenholz ', le Mercure allemand de

i. Minerva , Ein journal histoi'ichen und politischen Inhalls, herausgegeben von J.-W. Archenholz, vormals Ilauptmann in Koniglischen Preussichen Diensten... bei B. -G. Hoffmann in Ilamburg. La Minerva publiait dans chaque numéro un article consacré aux affaires de France parfois signé de noms connus, par exemple Lacretelle, Roederer, S. Mercier.

YLI.EMVG\E

A\ ieland, les Beitrage de Staüdlin1 rééditaient contre la secte les calomnies qui traînaient dans les gazettes cléricales françaises2, Dyk à Leipzig, sous ce titre significatif, Iîitucl des Nouveaux Francs 3, Friedel4 à Mayence, traduisaient en allemand les ouvrages des théophilanthropes, dont l’éloge paraissait dans le Nouveau journal des Prédicateurs publié à Altona (1798)- — Dyk, qui écrira plus tard une Histoire de la Passion du Christ et des Mémoires sur l’histoire de l’Église 5, accompagnait sa traduction de préfaces et de postfaces oi'i il développait les opinions de Goricke et réfutait les critiques de la Minerva et du Mercure.

A l’en croire, tous les réformés devraient avec lui « se frotter les mains » ( sic ) des périls que la théophilanthropie allait faire courir à l’Eglise romaine. Sans doute, la secte nouvelle n’obtiendra pas grand succès en pays protestant, mais ce qui se passe eu France est bon à méditer. Les pasteurs devraient rentrer en eux-mêmes, procéder à leur examen de conscience et se demander ce qu’ils auraient à faire pour éviter à leur culte un sort semblable à celui qui menace le catholicisme. « Nous fêtons chaque année, s’écrie-t-il, la fêté de la Réforme, mais l’esprit habite-t-il encore en nous qui l’institua6?»

1. Beitrage zur Philosophie u. Geschichlc der Religion u. Sitlenlehre iiberhaupt u. der verschied. Glaubensarten inbesonders, her. von Karl. Fr. Staüdlin. Lübeck, 1 797- 1 7t)() Staüdlin traduira plus tard en allemand Y Histoire des thcophilanthropes do Grégoire et la publiera dans son Mngazin fur Religions, \[oral. u. Kirchengeschichte.

2. Voir la Minerva d’août 1797, le Mercure de septembre 1797, les Beitrage de Staüdlin, t. III.

3. Gottesverehrungen der Nenfranken oder Ritualbuch der Theophi- Innthropen einen unlangst zu Paris enstandenen religiosen Gesellschafl ans dem Franzosischen nach der zweiten Aujlagen, Leipzig, 1797 et 1798, en 2 cahiers, in- 12 (Bib. nat , Ld1887). — Grégoire protesta contre « ce titre absurde en ce qu'il supposait que la France était devenue déiste »,

4. La traduction de Friedel ne m'est connue que par la mention de Grégoire, Histoire des Sectes, I, p. 448.

5. Dyk ou Dyck (Th. Jos ) auteur de die Hauptlehren Jesu u. Geschichte sciner letzen Leiden, naeh der Evangelislen , Leipsig, 1801 et de Notizen zur Vortrag der Kirchengeschichte (d'après le Lexique de Ivayser).

6 Dyk, Gottesverehrungen der Neufranken. ., icr cahier, p. 108,

3f)2 LE LENDEMAIN DE FRUCTIDOR DANS LES DÉpMTEMENTS

A ces sympathies littéraires ne se bornèrent pas les sympathies des protestants rationalistes allemands pour la il léopl lilan thropie.

Un temple à la religion naturelle s’ouvrit en 1798 à Hambourg dans la ville même où le discours de La Révellière avait déjà été traduit en allemand. — Ce ne fut sans doute pas le seul. En i8o4 encore, dit Grégoire, « à W urtzbourg quelques gens en place, peut-être d’après certaine inspiration venue d’une autre ville, tramaient sourdement pour y établir cette tentative. Déjà ils désignaient l’église qui pourrait leur convenir1 2 ». Des juifs de Berlin abjurèrent, et se firent théophilanthropes 3.

Angleterre. — Il aurait été surprenant que dans le pays par excellence des sectes religieuses, que dans celte Angleterre du vviii0 siècle, où les rationalistes étaient relativement nombreux, la théophilanthropie n’ait pas trouvé d’écho.

Un précurseur : David Williams - — Dès 1776, un ancien pasteur méthodiste, à qui la Législative décernera le titre de citoyen français et que Mme Roland comptera au nombre des habitués de son salon, David Williams, avait préludé à la théophilanthropie proprement dite en ouvrant à Londres une église déiste. Sa tentative mérite qu’on s’y arrête. Né dans un village obscur du pays de Galles, près de Cardigan, en 1788, David Williams avait d’abord débuté comme pasteur à Frome dans le Somersetshire, puis à Exe ter4. L’hypocrisie de ses ouailles répugna hien-

1. Grégoire dit à tort qu’à Hambourg l’établissement de la théophilanthropie resta à l’état de projet. D’après Gôricke (cité par Dyk, 2e cahier, p, 1 83), le temple de Hambourg était ouvert en 1798.

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