Moniteur, séance du 12 fructidor an 'NI
2. Par exemple, le ministre de la police, Duval, dans une circulaire du 2G frimaire an VII (Arcli. nat., ADXTU 23), invitait les administrations à dénoncer aux tribunaux les huissiers qui suspendraient une vente déjà commencée « pendant les jours consacrés à un culte quelconque », leur recommandait de faire jouer des pièces patriotiques pendant les réunions décadaires, expliquait que les mots : en vue de la \oie publique, inscrits dans la loi, devaient s’entendre « dans le sens le plus général», «c’est-à-dire que toute contravention qui est perceptible d’une manière quelconque par l’officier de police parcourant la voie publique doit être constatée par lui et dénoncée aux tribunaux...» Le ministre de la justice, Lambrechts, par une circulaire du 1er nivôse an VII (Arcli. nat., F1 G1 86), in\ila les commissaires du Directoire près des tribunaux à lui dénoncer les juges qui s’abstiendraient d’assister aux réunions décadaires.
3. Sur ce personnage, voir dans la Grande Encyclopédie l’article de Ch. Le Goffic. Notons qu’il avait déjà pris une part active au culte de l’an II en composant des couplets patriotiques. (Voir Aulard, Culte de la Raison, p. 101). Marbot lui reprochera aux Anciens, le 28 germinal an VII, d’avoir célébré Marat, Chalier et Robespierre, poursuivi jusque dans leur tombe l’ombre de Vergniaud et des autres victimes du 3i mai (Moniteur').
FRANÇOIS 1JË NEEFCII ATEAll J21)
exagération qu’il fut le véritable metteur eu scène du nou veau culte.
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François de Neufciiateau. — Redevenu ministre de l’intérieur, à sa sortie du Directoire en l’an VI François de Neufchâteau avait dans ses attributions tout ce qui concernait l’instruction publique, et par conséquent le culte décadaire, qui était avant tout une école pour les grandes personnes.
De sa plume élégante et facile, il traça le programme de chacune des fêles nationales. Sans effort apparent, son imagination brillante décrivit l’ordre et la marche des cortèges, combina les cérémonies, les symboles propres à chaque fête, sut introduire la variété dans la succession monotone des chants, des récitations et des discours. On lit encore, sinon avec plaisir du moins sans fatigue, ses nombreuses circulaires qu’il a eu soin de réunir en recueil’2. Les programmes de fêtes, qu’il élaborait pour être exécutées au Champ de Mars à Paris, étaient envoyés dans les départements, par les soins du « bureau des beaux-
En l’an \ll, il composa pour la fête de l’Agriculture un hymne qu’on chantai l sur l’air de la Marseillaise :
« Allons ! onlanls du labourage,
Poussez le soc avec vigueur.
Charmez les soins de votre ouvrage Par un chant qui parte du coeur.
Du sein de la moisson naissante A vos besoins l’espoir sourit.
Et sous vos mains partout fleurit La campagne reconnaissante.
Aux armes, laboureurs ! prenez vos aiguillons!
Marchez {bis), qu’un bœuf docile ouvre un large sillon, etc. »
L’hymne fut publié dans un Recueil de chants philosophiques, civiques et moraux, édité par Chemin (B de la V. de 1*. 3s4i.)
1. Il a\ait été nommé une première fois ministre de l’intérieur peu avant le 18 fructidor, il sortit du Directoire au renouvellement de l’an N 1, et il rentrait au ministère immédiatement après.
2. Sous ce titre Recueil des lettres, circulaires, instructions, programmes, discours et antres ach-s publics émanés du citoyen François (de Neufchâteau) pendant ses deux exercices du ministère de l’intérieur, au \I Bib. nat , Lf132 (), in-4°. C’est à ce recueil que nous emprunterons les programmes des principales fêles.
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arls cl des l'êtes nationales» et les administrations locales étaient invitées à s’en inspirer et même à s’en rapprocher le pins possible cl à n’y changer que les détails qu’elles ne pouvaient matériellement pas exécuter, faute de ressources. Ainsi, dans toute la France patriote, les cérémonies, célébrées le même jour, devaient être semblables les unes aux autres à quelques détails près, et le culte décadaire aurait une uniformité et une régularité qui manquèrent toujours aux cultes de la Raison et de l’Être suprême. Les cérémonies ne devaient pas seulement se ressembler par l’ordonnance extérieure, elles devaient être animées du même esprit. Les circulaires de François de Ncufchàteau avaient bien soin d’indiquer aux administrations centrales le thème des discours à prononcer et sur quels points les orateurs devaient insister particulièrement. Parfois même, le ministre s’étendait si longuement que sa circulaire fournissait avec le canevas du discours ses principaux développements1.
Programme des principales fêtes. 9 thermidor. — Pour la fête de la Liberté ou du 9 thermidor, François de Neufchâteau imagina d’exposer à travers les rues de Paris, dans une procession triomphale renouvelée des Romains, « les objets des sciences et des arts recueillis en Italie » . Les fêtes durèrent deux jours et malgré le mauvais temps obtinrent un grand succès. Le premier jour, le cortège partant du Muséum, se rendit au Champ de Mars où il fut reçu par le ministre de l’intérieur, accompagné de l’Institut. Le lendemain, le Directoire se rendit au Champ de Mars et présida une cérémonie civique, littéraire, scienlilique et artistique. Le cortège comprenait trois parties. Dans une première division figurait Y histoire naturelle ; dans
I. Garat, prenant la défense do François de Neufcliàleau contre Marbot, fil un vif éloge de son activité et de zon zèle : « Ne voit-on pas que chaque jour il devance le soleil pour s’occuper des nombreuses attributions de son ministère ? Tout le monde connaît l’activité de François (de Neufcbàteau) et il n’est personne qui ne gémisse avec lui de l’impuissance à laquelle il est réduit de ne pouvoir exécuter les grandes vues qu’il a sur l’administration publique. » ( Moniteur , séance du 28 germinal an VU, aux Anciens.)
une seconde, les livres , manuscrits, médailles, mosaïques, caractères d'imprimeries de langues orientales ; la troisième était consacrée aux Beaux-Arts. En tête de la première division marchaient les professeurs du Muséum avec leurs élèves. Ils étaienL suivis de plusieurs chars où étaient exposés avec des inscriptions ad hoc. des minéraux rares, « Chaque jour y découvre des propriétés nouvelles » ; les pétrifications de Vérone, « Monuments de l’antiquité du globe » ; des graines de végétaux étrangers « Cocotier, bananier, palmier, etc. », des lions d’Afrique, un ours de Berne, deux chameaux et deux dromadaires, des outils agricoles en usage en Italie, « Cérès sourit à nos trophées ». — La deuxième division, séparée de la précédente par un détachement de troupes, était précédée d’un chœur de musiciens chantant des hymnes patriotiques, de députations d’artistes des thétâres, de typographes, des professeurs du collège de France et de l'école polytechnique, les premiers portant le buste d'Homère, des conservateurs des bibliothèques publiques, des professeurs des écoles centrales accompagnés de leurs meilleurs élèves. Six chars venaient ensuite chargés de manuscrits, de livres rares, de médailles, etc..., et naturellement surmontés d’inscriptions « analogues », par exemple : « 11 ne faut pas loger la science, il la faut épouser » (Montaigne), a Vivre ignorant, c’est être mort » (Sénèque) etc. — Un nouveau détachement de troupes et un nouveau chœur, et, en tète de la troisième division, s’avançaient les artistes, qui avaient obtenu des prix dans les écoles de peinture, de sculpture et d’architecture, les administrateurs des différents musées, les professeurs des Beaux-Arts accompagnés de leurs élèves. Puis venaient sur un dernier groupe de chars : les quatre chevaux antiques de bronze doré qui décoraient la place Saint Marc à Venise : « Us sont enfin sur une terre libre » ; des statues : Apollon et Clio : « Tous deux ils rediront nos combats, nos victoires » ; Melpomène cl l’halie : « L’une poursuit les crimes, l’autre les vices » ; Erato et Terpsychore : « Elles consolent et charment les mortels »; Calliope et
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Euterpe : « De Pindare et d’Horace, elles montaient les lyres » ; Uranie et Polymnie ; une vestale portant le l'eu sacré : « L’amour de la patrie est le feu sacré des Français » ; l’Amour et Psyché, la Vénus du Capitole, le Mercure du Belvédère, Vénus et Adonis, l’Antinous égyptien, l’Antinoüs du Belvédère, le Tireur d’épine, le Discobole, le Gladiateur mourant, Méléagre et une amazone, Trajan, l’Hercule Commode, Marcus Brutus : « Il frappa le tyran et non la tyrannie » ; Caton, Zénon, Démosthène, Posidippe, Ménandre, la Santé, Cérès, le Laocoon, l’Apollon du Belvédère ; puis des tableaux : la Transfiguration de Raphaël et quelques autres de ses chefs-d’œuvres, des toiles du Dominiquin, de Jules Romain, du Titien, de Veronèse. En queue du cortège venaient enfin le buste de Junius Brutus, porté par les défenseurs de la patrie, et les commissaires envoyés en Italie par le Directoire pour la recherche des objets des sciences et des arts, au chapeau une plume tricolore, à la main une couronne de laurier.
Au Champ de Mars, où un amphithéâtre circulaire avait été élevé pour les autorités, les chars se rangèrent sur trois lignes, le cortège entoura l’autel de la patrie. Le conservatoire de musique exécuta le Carmen seculare d’Horace mis en musique par Philidor, puis une ode de Lebrun, musique de Lesueur1. François de Neufcliâteau harangua l’assistance, rendit grâces à la philosophie, qui avait aboli les temps odieux, où a les rares productions du génie des artistes, ces marbres animés par les contemporains de Praxitèle ou de Phidias, enfin ces prodiges antiques, déshonorés par le triomphe d’un insolent consul ou d’un César usurpateur suivaient honteux et consternés le char d’un conquérant ». Non, les temps n’étaient plus où ces merveilles « venaient dans les murs de Rome repaître l’ignorant orgueil de ces praticiens, qui avaient ravi ces dépouilles sans en connaître la valeur et qui ne sentaient,
i. Ce « chanl dithyrambique » de Lebrun a été reproduit dans Anlard, Esprit public, V, p. y.
en effet, dans leur possession que la jouissance odieuse de l’asservissement des peuples et de l’esclavage du monde. Un autre esprit anime la pompe du 9 thermidor. Avant d’arriver parmi nous, ces chefs-d’œuvre, témoins des exploits des Français, ont vu l’émancipation d’une partie de l’Italie. Ils laissent ces beaux lieux peuplés d’hommes heureux, ils n’abandonnent point les murs qu’ils habitaient comme indignes de leur présence, ils viennent prendre seulement la place qui leur était due, en décorant ici le berceau de la liberté de tant de nations... » Et le ministre concluait par celte étonnante prosopopée : « Ah ! s’il est vrai qu’il soit dans l’homme quelques sensations qui puissent survivre à la tombe, il est doux de penser que cette pompe solennelle a pour spectateurs invisibles tout ce que la Grèce, l'Egypte et les deux Rome enfantèrent de grands maîtres dans les beaux-arts. Il semble que les siècles redescendent les temps pour célébrer un si beau jour et pour remercier la grande nation d’avoir su arracher les superbes conceptions des artistes célèbres qui les ont honorés, à la rouille où les tinrent longtemps ensevelis les préjugés religieux et l’ignorance monacale. Mânes fameux, divins génies, dont les admirables travaux sont réunis dans cette enceinte, répondez à la faible voix, qui croit être entendue de vous, dites, lorsque vous éprouviez le tourment de la gloire, aviez-vous le pressentiment du siècle de la liberté ? Oui, c’était pour la France que vous enfantiez vos chefs-d’œuvre ».
Le lendemain, une nouvelle fête recommença au Champ de Mars. Le Directoire couronna de lauriers le buste de Brulus ; son président (Merlin) prononça un discours auquel succédèrent des chants et des hymnes, notamment l’hymne du 9 thermidor de M.-J. Chénier. Il y eut une parade militaire. I 11 aérostat, orné de guirlandes et d’inscriptions, « enleva dans les airs les attributs de la liberté et des arts et des drapeaux tricolores ».
10 août. — Pour la fêle du 10 août, François de Neufchâteau prescrivit de décorer les allées latérales du Champ de Mars de tapisseries des Gobelins. Devant le Directoire,
Mathiez. 28
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il fit porter le faisceau représentant l’union de tous les départements de la République. Le Conservatoire exécuta des chants variés et la réunion se termina au Champ de Mars par des courses. Le soir un feu d’artifice, au milieu duquel ou brûla les attributs de la royauté, fut tiré sur la terrasse du palais des Cinq-Cents1.
Aux Cinq-Cents2, Lecointe-Puyraveau qui présidait, prononça un grand discours sur les crimes des rois et des prêtres : « Pour sentir la faiblesse des rois, il suffit de savoir par quels moyens ils étayèrent leur puissance ; presque tous inventèrent des prêtres pour se faire proclamer au nom de la divinité. La Minerve de Pisistrate, la nymphe Egérie de Numa, la montagne en feu de Moïse, le pigeon de Mahomet, la pièce de monnaie de César, et parmi nous la sainte et ridicule ampoule, sont des preuves de ce que j’avance, enlevons aux rois l’appui de la divinité, qu’on n’attribue point à l’auteur de la nature les sottises des hommes, que chacun devienne le prêtre de son culte, et les rois sont dans le néant3 !... »
18 fructidor. — Le premier anniversaire du 18 fructidor devait être célébré avec une pompe particulière4. Sur l’obélisque élevé au Champ de Mars en face de l’autel de la patrie, François de Neufchâteau fit graver ces deux inscriptions : « Au 18 fructidor, jour de justice et de clémence » et « Le salut du peuple est la loi suprême ». Non loin, un génie de la liberté, « un foudre à la main », dominait un « trophée formé de couronnes, de sceptres brisés et des débris des autres attributs de la royauté et de la superstition ». Sur un piédestal, une Justice tenait le glaive levé, qu’arrêtait la Clémence, montrant du doigt l'Occident (la Guyane où les clichiens avaient été déportés).
1. Le compte rendu détaillé de celte fête, ainsi que de celles qui suivirent, parut dans le Rédacteur. Les consulter dans Aulard, Esprit public.
2. Les Conseils avaient décidé de .célébrer les fêtes nationales dans leur sein. Ces jours-là, la séance commençait au bruit du canon, et des orchestres entrecoupaient les discours.