‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 47 sur 519 · IÎRESSY ET LE CULTE NATIONAL · texte numérisé non relu

IÎRESSY ET LE CULTE NATIONAL

d’autres instruments de musique donneront à la cérémonie la majesté et l'attrait du plaisir.

Le nouveau culte est facile à organiser. Son clergé existe déjà. Les officiers de santé, les médecins, les savants exerceront les fonctions de « ministre de la nature ». Une faible rétribution leur suffira, car leur métier habituel leur permet déjà de vivre. Ajoutons que « la confiance et l’ascendant, que leur donne leur art, les mettront à même d’inspirer au peuple ce' salutaire respect, qui lui fait adopter avidement les opinions de ceux dont il admire les lumières ».

11 y aura dans chaque canton un ministre delà nature. Dans chaque département, un institut, qui servira en même temps d’école centrale, nommera et instruira les ministres de canton. A Paris, une section de l’Institut national sera chargée de la surveillance générale du culte et communiquera aux instituts départementaux les découvertes nouvelles, etc.

Le projet de Bressy parut digne d’attention au ministre, qui remercia l’auteur et écrivit en margede son mémoire: « Quoique ces vues ne soient pas nouvelles, elles ne laissent pas que d’être utiles et rien n’empêche (si ce n’est peut-être l’impossibilité de faire tout le bien qu’on imagine) que le gouvernement ne crée dans chaque chef lieu de canton, d’après le projet de l’auteur, une école de physique expérimentale, qui pourrait devenir en même temps une école de morale et de relit/ ion, par les rapports établis et qu’il suffirait de démontrer entre ces trois objets: Merveilles de la nature, Existence de Dieu, Nécessité de la vertu. »

Bressy avait eu du moins le mérite de comprendre que l’ancienne religion ne vivait pas seulement par ses formes extérieures, comme beaucoup se l’imaginaient à tort, mais qu’elle tenait par de profondes racines dans l’àme populaire ; que pour la remplacer, il fallait plus que monter des fêtes même pompeuses, qu’il ne suffisait pas d’imiter gauchement l’appareil du catholicisme, mais qu’on ne pouvait se dispenser d’accomplir une opération

LES PRELUDES DE I, \ THEOPHILANTHROPIE

préalable et capitale, qui était de ruiner dans les esprits la croyance au surnaturel, fondement dernier des religions positives.

Les théistes. — Dans le culte naturel de Bressy, la théologie était reléguée à l'arrière-plan; la divinité n’apparaissait en somme que dans une pénombre assez vague; néanmoins elle apparaissait. Tous les autres plans de religion civique, éclos à cette époque, sont également déistes.

Les patriotes, même les plus « philosophes », en présence des progrès incessants du catholiscisme, se rendent compte que la formule déiste a plus de chance que toute autre de grouper les ennemis des religions révélées.

Déjà, le 5 floréal an III, la Feuille villageoise avait publié une profession de foi des théistes, qui ofl're une ressemblance frappante avec les déclarations des théophilanthropes. « Adorateurs d 'un Dieu, amis des hommes », s’appellent eux-mêmes ces théistes anonymes. Les théophilanthropes s’intituleront avec une simple variante : « Adorateurs de Dieu et amis des hommes. » Voici cet article :

Des théistes, ce qu’est et quelle est leur religion.

Le théiste croit non seulement à l’existence de Dieu, mais aussi que Dieu a daigné mettre un rapport entre lui et les hommes, qu’il les a fait libres, capables du bien et du mal et qu’il leur a donné à tous ce bon sens, qui est l'instinct de l'homme et sur lequel est fondée la loi naturelle. Cet homme a donc véritablement une religion et une religion beaucoup meilleure que toutes les sectes particulières, puisque seule elle est ou pourrait être universelle. Des cinq ou six cents sectes qui existent ou ont existé, il n’y en a guère eu qui n’ait fait répandre du sang et les théistes, qui sont pourtant si nombreux, n’ont jamais causé le moindre tumulte. C’est que le fond de leurs dogmes est l’amour de leurs semblables.

à oici la profession de foi des théistes. Qui est-ce qui oserait encore la regarder comme un crime après toutes les horreurs commises au nom de Dieu par toutes les autres religions? Adorateurs d’un Dieu, amis des hommes, compatissants aux superstitions même que nous réprouvons, nous respectons toute société, nous n’insultons aucune secte ; nous ne parlons jamais avec dérision, avec mépris de Jésus; au contraire, nous le

LES THEISTES

regardons comme un homme distingué entre les hommes par son zèle, par sa vertu, par son amour de l’cgalité fraternelle ; nous le plaignons comme un réformateur, peut-être un peu inconsidéré, qui fut la victime de fanatiques persécuteurs. Jésus n’est en somme qu’un adorateur de Dieu, qui a prêché la vertu, un ennemi des pharisiens, un juste, un théiste. Nous osons dire que nous sommes les seuls qui soient de sa religion, laquelle embrasse loul l’univers, dans tous les temps, et qui, par conséquent, est la seule véritable, etc.

Le i5 floréal, un élève de l’Ecole normale, J. Le Gaigneur1, développait des idées analogues dans le même journal et faisait un vif éloge des Quakers, que les théophilanthropes aimeront à se donner comme ancêtres :

« Si je réclame une bienveillance fraternelle pour l’homme imbu de préjugés superstitieux, je réclame en corc plus pour les apôtres de la raison... Un gouvernement sage doit encourager les efforts de la philosophie... Il ne doit jamais oublier que toutes les sectes, à l’exception des Quakers ou amis , ont tour à tour réclamé la tolérance et tour à tour été intolérants. Ou les prêtres seront soumis à l’État, ou l’État sera soumis aux prêtres... Il est une religion universelle on plutôt une morale indépendante des temps, des lieux et des gouvernements. Son principe fondamental et sacré c’est la bienfaisance. Bienfaisance est plus que justice. Être juste, c’est n’être pas méchant. Être bienfaisant, c’est être bon et sensible, c’est vouloir être utile aux hommes, c’est leur pardonner leurs erreurs et leur faiblesse. Enfin, c’est chercher son bonheur dans le bonheur d’autrui.

« Enfants du même Dieu, vivons du moins en frères.

i. Déjà, le 18 pluviôse an II (6 février 179/1). le même avait écrit à Ginguené une lettre publiée par la Feuille villageoise, dans laquelle il disait : « Je voudrais que les prêtres ne fussent que des professeurs de morale, mais de la vraie morale, qui ne consiste qu’à être juste et bienfaisant envers ses semblables, conséquemment à 11’honorer que les actions utiles, et à rejeter tous les contes bleus nommés miracles et mystères, à n'adorer dans Dieu que le père et le bienfaiteur du genre humain, et non un tyran implacable et féroce ; enfin à n’avoir d’autre culte que celui de la loi, de la pairie et de l'humanité... », etc. Le Gaigneur précisa probablement ses idées dans le cours que Bernardin de Saint-Pierre professa à l'Ecole normale.

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Cette religion-là n’a ni dogmes, ni rites, ni liturgie, etc... Mais elle est l’instinct du cœur, et l’inspiration de la nature. Moïse, ni Mahomet ne Font point révélée , mais tous les sages en ont donné le précepte et l’exemple... »

On peut dire que, pendant toute une année, les déistes se cherchèrent les uns les autres et essayèrent de se rencontrer pour former un groupe religieux.

Sobry. — En ventôse an IY, le citoyen Sobry, que nous retrouverons parmi les théophilanthropes de la première heure, apportait à son tour « sa pierre à l’édifice du théisme et de la philanthropie » , dans un ouvrage intitulé: Rappel du peuple français à la sagesse et aux principes de la morale h Mes recherches pour découvrir cette brochure ont été jusqu’à présent infructueuses, mais du moins on peut se faire une idée de son contenu par le compte-rendu que lui consacre le journal L’Ami des lois (i3 ventôse an IY, 4 mars 1796) :

Nous demandons depuis huit mois, à mains jointes, qu’on veuille bien nous donner la morale avec laquelle nous pourrions devenir l'honneur et l’admiration de l’Europe et nous passer du catholicisme, du mahométanisme (sic), protestantisme et autres cultes fabriqués par la main des hommes et présentés sous une enveloppe céleste. Nous avons prié tous les bons citoyens de s’occuper de cet important ouvrage et d’apporter chacun une pierre pour élever l’édifice du théisme et de la philanthropie.

Nous annonçons avec plaisir que le citoyen Sobry est venu apporter son offrande dans un ouvrage intitulé : Rappel du peuple français à la sagesse et aux principes de la morale, qui se vend chez l’auteur, rue du Sépulcre, n° 65a, et chez L’Ami du peuple. Nous ne jugeons point cette production sous le point de vue littéraire, mais nous l’avons trouvée très intéressante

1. En 1790, Sobry avait composé une « cantate patriotique », avec des observations préliminaires où je découpe ce passage (p. 12) sur les rapports entre la Religion et la Société :

« En détruisant le clergé, on a conservé soigneusement et autant qu’il le fallait la Religion. Elle est la base et le complément de toutes les institutions politiques et ceux qui osent avancer qu’elle est inutile montrent en cela bien plus d’ignorance que d’impiété. — Il faut reconnaître Dieu pour principe de toute moralité, de toute politique, de toute autorité... » (Bibl. de la V. de P., 8255.)

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