Michelet, éd du centenaire, t. \ , liv. XIV, ch
CONCLUSION. - LE l'KOULKME DE LA. DEMOCRATIE 7O7
Quinel sur l’éducation, Michelet, comme autrefois les babouvistes, sur des mesurés à caractère socialiste. Les uns et les autres s’accordent sur ce point fondamental : c’est qu’à l’ancienne conception, qui fait de la vie future la vraie vie et place le bonheur dans Pau delà, il faut de toute nécessité substituer une nouvelle doctrine, qui enseigne aux hommes qu ils portent en eux mêmes leur salut et (pic le bonheur dépend ici-bas de leur bonne volonté servie par leur raison.
C’est par là que les théophilanthrop'es rejoignent les républicains philosophes de notre époque. Ceux-ci ne songent plus à imaginer de nouveaux cultes. Ils n’ont aucune envie de fonder une église, mais ils n’ont pas renoncé à résoudre le problème de la démocratie. Si les moyens diffèrent, c’est que les circonstances ne sont plus les mêmes. Aujourd'hui que la fièvre révolutionnaire s’est calmée, que la République n’est plus un mol magique, plein de promesses merveilleuses, on attend l’avenir avec moins de liâte. Sous le Directoire, les républicains qu’enflammait encore le feu du combat, étaient plus pressés. Pour consolider leur œuvre, qu’ils sentaient chancelante, pour achever cette régénération de la France, à laquelle ils s’étaient voués tout entiers, ils ne pouvaient se résoudre à compter seulement sur le temps, sur l’éducation, sur le lent progrès des lumières.
Pour imprimer aux jeunes générations la marque républicaine, nous avons aujourd’hui 1 instruction laïque, gratuite cl obligatoire, pour conquérir ou retenir les hommes laits, nous avons les cours d’adultes, les conférences, les universités populaires, les œuvres post-scolaires, etc. Nos ancêtres de la Révolution, eux, croyaient accomplir la même besogne d’éducation républicaine en organisant un culte. Epris d'unité, nourris du Vicaire savoyard , habitués au symbolisme des loges maçonniques, ils n’avaient pas pour les formes religieuses nos répulsions. Ils aimaient au contraire à dire qu’il n'y avait pas de société possible sans religion. La seule pensée que la France pouvait être privée de tout culte leur causa en <j3
~üS LES DERNIERS JOURS DE LA THÉOPIIILANTHROPIE
« un fefTroi moral 1 ». Les cultes, qu'ils fondèrent en toute sincérité pour remplacer le catholicisme, ne furent donc pas des créations factices, des œuvres de circonstance. Le culte de la raison est sorti en droite ligne et presque spontanément des fédérations et des nombreuses fêtes civiques qui suivirent. Le culte de l’Etre suprême, le culte décadaire ne sont qu’une suite revue et corrigée du culte de la raison. La théophilanthropie n’est venue qu’après plusieurs autres essais ou projets de cultes déistes. La religion républicaine, dont tous ces cultes ne furent que l’expression sensible, ne disparut qu'avec la République elle-même.
Si, par son esprit général, la théophilanthropie se rattache aux autres cultes révolutionnaires, si elle est née des mêmes besoins, elle garde cependant une physionomie très originale. D’abord l'autorité n'est pour rien dans son existence. Elle est l'œuvre bien personnelle de quelques bourgeois éclairés qui ne comptent au début, pour la faire-vivre, que sur leurs ressources particulières. L'Etat ne la protège que pendant une très courte période, du 18 fructidor au 22 floréal, et cette protection lui fut peut-être plus nuisible qu’utile. Si elle dura, malgré la concurrence du culte décadaire, malgré l'ébranlement du 00 prairial et du 18 brumaire, si elle dura pendant cinq années, plus qu'aucun autre culte révolutionnaire, c'est qu’elle portait en elle des forces vives indéniables. Sans doute, elle ne groupa jamais autour de ses autels de très nombreux fidèles, mais elle fut la religion d'une élite, d’une élite convaincue et fidèle. Un adversaire, M. l’abbé Sicard, n'a pu s’empêcher de reconnaître que la théophilanthropie fut « le plus sérieux essai d'organisation de religion naturelle qui eut été tenté jusqu'alors2 ». Elle inspira des craintes justifiées aux cultes mystiques, au protestantisme comme au catholicisme. Elle eût peut-être été capable, si elle avait survécu, d’empêcher une partie
1. C’est le mol de Baudot dans ses Notes. Quinet le cite et le commente avec éloquence (II, jj. 76-77).
CONCLUSION
- LE PROBLÈME DE LA DÉMOCRATIE yOQ
de la bourgeoisie française de retomber sous la domination de l'Eglise romaine. Rome le savait. Elle obtint de Bonaparte l'arrêt de mort des théophilanthropes.
Je serais assez payé de ma peine si le lecteur, qui m’a suivi jusqu’ici, était persuadé maintenant que cette histoire méritait d’être écrite.