LES DOGMES
réduits à deux, et encore sont-ils moins des dogmes véritables que des « croyances de sentiment 1 ».
« Les théophilanthropes croient à l’existence de Dieu et à l’immortalité de l’âme. » Ils ne chercheront pas à convertir ceux qui doutent de « ces vérités de sentiment que chacun trouve dans son cœur s'il y descend de bonne foi ». Ils s’interdisent en principe toute discussion métaphysique ou théologique2. Il leur suffît de savoir que les deux vérités essentielles de leur religion sont « nécessaires à la conservation des sociétés cl au bonheur des individus » . Elles sont vraies puisqu’elles sont socialement utiles, puisque « une nombreuse agrégation d’hommes qui ne reconnaîtraient pas de Dieu et qui croiraient leurs crimes ensevelis pour jamais dans le tombeau, serait bientôt une troupe de bêtes féroces ».
Sans doute, les théophilanthropes ne renoncent pas, le cas échéant, à faire usage des preuves classiques de l’existence de Dieu par les merveilles de la nature, par le cou sentement de tous les peuples, par le témoignage de la conscience, etc. Mais ils 11e se font pas d’illusions sur la valeur probante de ces démonstrations. Ils savent au fond qu’elles ne résistent pas à la critique et c’est parce qu’ils le savent qu’ils s’écrient : « N’y a-t-il de vérités (pie celles (pii sont soumises aux démonstrations rigoureuses des sciences exactes, et ce qui appartient au sentiment n’a-t-il pas aussi son évidence? » C’est pour cela aussi qu'ils invoquent comme suprême argument l’intérêt de la société.
1. « La tliéophilanthropie n’a pas do dogmes à proprement parler, mais des croyances de sentiment. » ( Qu’est-ce q ne la Théophilantliropie ? p. 5a .)
a. « Ce qu’est Dieu, ce qu’est l’Ame, comment Dieu récompense les bons, punit les méchants, les théophilanthropes 11e le savent pas, et ne portent pas jusque-là leurs recherches indiscrètes... » ( Manuel , ch. 1.)
Ils ne combattent pas directement les erreurs théologiques, la chose serait inutile, « ceux (pii ont adopté des opinions mystiques y croient sans examen ».
La lutte serait dangereuse, « les discussions théologiqucs ne sont bonnes à rien ; elles aigrissenl presque toujours les esprits et ramènent rarement un seul individu à la vérité ». (Qu’ est-ce que la théophilantliropie? p. 38.)
Un reconnaît une des opinions chères à Voltaire.
9 \ IV PREMIÈRE SOCIÉTÉ T IIÉOPH l LAN TU HOP [QUE
11 semble bien que ce déisme intéressé soit plus voisin de Voltaire que de Jean-Jacques *.
La morale. — La même préoccupation d’utilité sociale se retrouve dans la morale, qui est la partie essentielle, la raison d’être de la nouvelle religion.
Le théophilanlhrope n’adore pas Dieu par crainte ou par intérêt; sa prière n’est pas une sollicitation ou une excuse. Elle consiste simplement à reconnaître les lois naturelles, œuvre de Dieu, à se pénétrer de celle idée que tout ce qui arrive est nécessaire, que rien n’est en vain, que tout a une cause et que la chaîne des causes est d’ordre éternel. La prière du théophilanthrope, c’est en réalité l’intuition de cet ordre éternel et divin par la conscience. La conscience juge le bien et le mal.
Le bien, c’est « tout ce qui tend à conserver l’homme ou aie perfectionner ». Le mal, « tout ce qui tend à le détruire ou à le détériorer ». En dernière analyse, il y a identité foncière entre le bien et l’utile, entre l’intérêt individuel et l’intérêt général1 2. De ce principe découlent :
iu Les devoirs envers nos semblables. « Celui qui chérit ses semblables fait aux autres ce qu’il voudrait cju’on lui l it. »
2° Les devoirs envers la patrie. « C’est à la réunion des hommes qui nous entourent que nous devons notre sûreté et tous les avantages dont nous jouissons en société. »
La solidarité n’est que de l’intérêt bien entendu, car de la souffrance ou du bien-être de la société « dépend très immédiatement la souffrance ou le bien-être de chaque individu ». Voilà pourquoi les conscrits ne doivent pas déserter, mais volera la défense de la patrie, pourquoi les citoyens doivent acquitter de bon cœur leur part de contributions3. 11 faut avouer que ces préceptes étaient alors d’une singulière actualité.
1. La remarque a déjà été faite par M. Aulard, Histoire politique de la Hév. franç., p. 646.
2. Définir ainsi la morale, c’est ce que Chemin appelait se tenir « également éloigné de la sévérité du stoïcisme et du relâchement de l'épicurisme ». ( Manuel , p. 36.)
3. Chemin développa les principes de sa morale dans une sorte de catéchisme très méthodique et très clair, Y Instruction élémentaire