‹ La Théophilanthropie et le Culte Décadaire, 1796-1801Chapitre 75 sur 519 · DUPONT DE NEMOURS · texte numérisé non relu

DUPONT DE NEMOURS

puissants, « des hommes d’un grand mérite ». Goupil de Préfelne, Bernardin de Saint-Pierre, Rallier, Sébastien Mercier et sans doute Dupont de Nemours, n’étaienl-ils pas parmi ceux-là qui donnèrent (^Chemin le conseil, qu’il ne suivit pas1, de présenter la religion comme une réforme du christianisme2 ?

Dupont de Nemours. — - L’économiste Dupont (de Nemours), qui figure avec le numéro treize sur la liste des membres du premier comité des théophilanthropes, par son âge et par ses travaux appartenait à la génération des « philosophes ». C’était un personnage considérable. Membre de l’Institut, rédacteur en chef de Y Historien, député au Conseil des Anciens dont il fut président en thermidor an Y, sa voix était très écoutée dans le monde de la bourgeoisie républicaine modérée. Ses idées politiques étaient sensiblement les mêmes que celles de Goupil, avec une nuance plus pâle encore.

Constituant, son idéal avait été la monarchie tempérée, telle ([uc l’avait organisée la Constitution de 91. Il fui un des protestataires contre le 20 juin 1792 et ses vifs regrets accompagnèrent la royauté dans sa chute.

Sous le Directoire, il accepte sans doute la République, mais parce qu’il croit une restauration impossible ou dangereuse. C’est un rallié, comme nous dirions aujourd’hui. Presque dès le début, il se préoccupe de restreindre les pouvoirs du Directoire, il craint que les Cinq 11e jouent au Comité de Salut public, il met les Conseils en garde contre leur dictature et pour sa part il exerce sur leurs actes un contrôle sévère. L’opposition le compte au nombre de seschefs. C’est bel et bien un clichien de la première heure et un clichien redoutable. Au 18 fructidor, il ne lut pas

1. Los Lhéophilanthropes refusèrent de s’appeler chrétiens primitifs, parce qu'ils voulaient donner à leur religion une base plus large <pie le christianisme. « Il y avait des disciples de la religion naturelle avant qu’il y eût des chrétiens. » (Qu’esl-cc que la lliéophilanlhropic? id.)

Dupont de Nemours blâmait l’appellation de théophilanthropes. O11 lit, en etlet, dans son journal L’ Historique, à la date du <) vendémiaire an \l (3o septembre 1797): « On a été étonné (au\ Etats- Unis) ([uc des Français aient cherché dans la langue grecque une si bizarre dénomination... »

LA PHEMIÎ5RE SOCIÉTÉ TIlÉOPIIlL.VNTimOPIQUE

arrêté comme Goupil, mais le Directoire supprima son journal. Courageusement, il n’en protesta pas moins contre le coup d’Etat, donna sa démission et se retira dans sa propriété de Chevalines, près de Montargis1.

Modéré en politique, Dupont de Nemours vivait en très lions termes avec son curé, ce n’était pas un sectaire selon la formule 2 ; mais il voyait dans le catholicisme un obstacle au progrès, un danger pour la société. Quelques mois avant l’apparition du Manuel, il avait exposé son système dans la Philosophie de l'univers, qui est un résumé synthétique, sans grande originalité d’ailleurs, dé ses idées sur le monde et sur Dieu.

La théophilanthropic dut lui paraître une tentative pour réaliser un rêve qui lui était cher. En contribuant de toutes ses forces à la fondation de la nouvelle église, il n’entendait pas sans doute faire œuvre de révolutionnaire, mais il crut au contraire servir la cause des mœurs, de

1. Après sa démission, le Directoire ordonna une enquête sur les laits et gestes, probablement avec barrière-pensée d’y trouver matière à des rigueurs. L’enquête, dont fut chargé le citoyen Saulnier, lieutenant de gendarmerie à Montargis, tourna entièrement en sa faveur. Voici quelques détails qu’elle nous donne sur le genre de vie de « l’cx-législaleur » : « Dans ses séjours habituels à (Jhevannes, il exerce gratuitement la médecine ; pendant le dernier, il s’est occupé de ses vendanges et n’a point reçu de visites. Il vil intimement avec le curé ; ce dernier est un vieillard de soixante et quelques années, assermenté, exact observateur des lois de la République sur le culte et n’ayant pas voulu un dimanche dire la messe, parce qu’un enfant avait tiré la corde de la cloche (La loi interdisait la sonnerie des cloches et rendait le curé responsable des infractions). Dupont est très aimé à Chevannes. — Montargis, il'r frimaire an VI. » (Rapport de Saulnier, Arch. nat., F7 G 1 43 . )

2. « N’imitons pas les querelles religieuses, disait-il ; ce que nous avons à dire est plus haut qu’elles. Soyons sans aigreur, mais combattons. Les vainqueurs et les vaincus s’embrasseront en frères. » Les bases de la morale. Observations lues, le 22 thermidor an VI, à la classe des sciences morales et politiques do l’Institut national, sur la question qu’elle avait proposée : Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d’un peuple? (p. 354 du Recueil d’Opuscules morales (sic) de Dupont de Nemours, Fonds Gazier).

« N’imputons point à Dieu les sottises des prêtres, ni à la République ou à la liberté les fureurs do Danton, de Robespierre et de Marat », disait-il encore (Id., p. 354)-

Il avait un des premiers élevé la voix « pour qu’on rendît à la religion ses temples antiques, dont elle avait été trop longtemps exilée » (son contradicteur Christianus le reconnaît dans une lettre publiée par L’Historien du i4 prairial an V).

Dt POINT DE Ni EMOI US

l’ordre eide la propriété. La morale lui paraissait, comme à eux, « le fonds de la religion1 ».

« Le surplus, disait-il, est delà métaphysique ou des cérémonies’2. » Aussi ne ménagea-t-il pas son appui à l’Eglise nouvelle. Il ne se borna pas à la défendre dans L Historien, même contre scs propres amis politiques 3. Il élabora à son intention un projet d'institutions religieuses à l’intérieur des familles et proposa une traduction nouvelle de l’oraison dominicale'*. C’est dans ces deux écrits qu’il donna la forme la plus précise à ses conceptions sociales.

Pour lui, comme pour tous les révolutionnaires, le but de la société est le bonheur commun. Mais comment préparer et réaliser ce bonheur? Par la législation ? L’erreur est grossière. « Les meilleures lois ne sont presque d’aucune utilité, clics sont éludées avec art ou transgressées impudemment, dès qu’elles ne sont pas appuyées par les bonnes mœurs... » Les lois sont impuissantes sur les mœurs. Comment donc agir sur les mœurs? « Qu’est-cc qui les fait? Les institutions domestiques, les habitudes à la fois raisonnables et religieuses contractées dès l’enfance. » Mais dira-t-on : « ’l a-l il des habitudes religieuses qui soient raisonnables ? Oui, toutes celles qui se bornent à rappeler les principes de morale, à ramener les hommes,

1. II est remarquable que Dupont de Nemours rejette le catholicisme, surtout pour des raisons pratiques : pour son insuffisance éducative, parce que ses oraisons sont dans une langue inconnue et ne peuvent par conséquent « être à la morale du peuple d’aucune utilité...», parce que le catéchisme vient trop tard, est trop dogmatique, trop confus, etc... Il se serait fort bien accommodédu protestantisme : « La supériorité marquée des peuples protestants sur les peuples catholiques quant à la raison, à la moralité, à l’élude et à la vigueur de l’esprit, tient à ce que les premiers demandent moins à la foi aveugle, plus h l’observation, au raisonnement, à ce que leurs offices religieux se font dans une langue familière aux auditeurs et sont principalement tournés vers la morale, et surtout à la prière domestique faite en commun » Sur les Institutions religieuses dans l'intérieur des familles, su b fi nem).

2. L’Ilistorien du 1 4 prairial an \, Réponse de Dupont de Nemours à Christianus.

3. Voir sa polémique à ce propos avec Christianus, L’Historien de prairial an V.

4- Recueil d'ouvrages de M. Dupont de Xemours, Fonds Gazier. n° 22 : Sur les Institutions religieuses à l’intérieur des familles avec un Essai de traduction nouvelle de l’oraison dominicale.

X I :> LA. l'RKMIKUE SOCIÉTÉ THÉOPXl 1LANTHROIHQUE

à des maximes, à des devoirs également sacrés pour tontes les nations, également prescrits par toutes les religions et par toutes les philosophies. »

Les principes religieux sont raisonnables, parce qu’ils sont universels et socialement nécessaires. « Dans le petit nombre des points où tous les hommes s’accordent, il y a quelque chose de divin et là se trouve le cachet de la Raison universelle . » Bien qu’il ait pour mission de faire le bonheur des citoyens, l’Etat ne doit pas cependant « se mêler des institutions religieuses », car celle intervention — qui fei’ait d’ailleurs plus de mal que de bien — serait illégitime. « La conscience religieuse de chaque homme doit être libre. 11 engage ses actions et non pas ses pensées à la société. » Très raresélaienl alors les hommes politiques aussi franchement partisans de la neutralité absolue de l’Étal.

Ce que les gouvernements n’ont pas le droit de faire, les pères de famille peuvent et doivent le tenter. C’est à eux « de préparer aux lois des citoyens dociles, des hommes disposés à ne faire à leurs semblables aucun mal, à leur faire au contraire tout bien ». Certes, on répondra à cela que l’instruction publique pourra, elle aussi, former des citoyens. Sans doute, mais « il ne faut pas croire que les hommes apprendront tout à l’école, où d’ici longtemps, le plus grand nombre d’entre eux n’ii’a point, où il ne sera jamais possible de les envoyer tous. Quant à ceux qui pourront y aller, même dans les pays qui jouissent à cet égard des circonstances les plus favorables, il s’écoulera peut-être encoi’e un demi-siècle avant que l’instruction puisse être assez bonne, assez aimable, pourque la majorité des enfants, à qui on aura voulu la donner, ne la prennent pas en dégoût et ne soient pas éloignés des préceptes qu’ils auront reçus par la gaucherie, la pédanterie, la tyrannie avec lesquelles on se sera efforcé de les leur inculquer. Enfin, nous ne devons pas nous dissimuler qu’à l’âge où l’on peut envoyer un enfant à l’école, la plus intéressante partie de son éducation ne soit déjà faite. On l’a dit d’ailleurs et c’est une grande vérité, un enfant

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