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doués d’intelligence! » (1). Ce sont là autant de nagç (5, au pluriel (+) c’est-à-dire d’énonciations formelles (2) portant qualification d’un acte; et chacun de ces naçç qualifie d’obligatoire l'étude réfléchie de l'Univers. Ainsi se démontre la majeure, et par suite la conclusion qui en découle : L'étude de la philosophie est obligatoire de par la Loi divine elle-même.
Nous ne devons pas nous demander, bien entendu, si la critique moderne pourrait se déclarer pleinement satisfaite d’une pareille argumentation. Dans la dernière citation, par exemple, Ibn Rochd joue manifestement sur les mots. Le Qoran vient de proclamer que c’est Dieu qui a confondu et dispersé les Juifs rebelles au Prophète (3), et il termine le verset par cette exclamation à l'adresse de tous ceux qui seraient tentés de les imiter : Que cela vous serve de leçon, à vous qui savez comprendre! Ibn Rochd,
jouant sur Le double sens de l’expression arabe |,,:15 f- ‘tabiroü, exactement correspondante au latin Et nunc erudimini! veut y trouver cet ordre divin : « Instruisez-vous! », c’est-à-dire : « Cultivez la philosophie! » Mais quoi! pouvait-on s'attendre à rencontrer dans le Qoran un verset, ou dans la sonna un hadîts authentique, disant en propres termes : « Adonnez-vous à la falsafa! » 1 fallait donc bien, pour y trouver cet ordre, se résoudre d’avance à solliciter un peu les textes. Ainsi en va-t-il généralement quand un penseur prétend tirer d’un texte sacré, complètement étranger à ses préoccupations d’ordre spéculatif, la justi-
(x) Qoran, LIX, 2.
(2) Voir El-ahkâm es-soulthântya d’...El-Mawerdi, traduit et annoté. par le Comte L. Ostrorog. Paris, rgor,t. I, Introduction générale, p.21,
1. 3 (définition du nacc) : « L’énonciation est formelle ou nacc (La) quand à l'évidence du sens vient se joindre l'intention dans laquelle l’énonciation a été formulée » (suivent une explication et un exemple).
(3) Il s’agit des Juifs de Nadhîr, à trois milles de Médine : forcés dans leurs forteresses par Mohammed, ils se dispersèrent en Arabie, en Syrie et jusqu’à Hira. Voir les commentaires du Qoran, LIX, r et 2.
fication de ses propres doctrines scientifiques ou philosophiques. Pourtant, Ibn Rochd n’a pas désespéré de trouver dans le Qoran, quitte à jouer pour cela sur un second mot, le nom méme de la philosophie! non pas sans doute le terme spécifique de falsafa, mais son quasi-synonyme, le terme générique kikma. « Appelle, dit un verset, dans la voie de ton Seigneur, par la sagesse (Aïkma) et les exhortations bienveillantes et, en discutant, emploie les moyens les plus convenables (1). » Le mot s’y trouve : kikma, c'est la philosophie. Plus loin (2), il jouera encore sur un autre mot de la même racine, le mot kdkim, qu'il prendra dans le double sens de juge et de philosophe.
Cependant, malgré ces faiblesses, si nous réussissons à faire un instant abstraction des exigences de l'esprit moderne, nôus devrons conclure, je crois, que cette démonstration présente, en somme, dans l’ensemble, le degré de rigueur qu’on pouvait alors exiger de telles argumentations, et dont les docteurs musulmans les plus orthodoxes savaient parfaitement se contenter, par exemple, dans la plupart de leurs déductions juridiques.
La Loi divine fait donc une obligation d'appliquer la réflexion et la raison à l'étude de l'Univers. Or réfléchir, continue Ibn Rochd, c’est tirer l'inconnu du connu, ce qui se fait par le syllogisme. Il y a donc obligation d'étudier l'Univers par le syllogisme rationnel, et plus particulièrement par le syllogisme démonstratif, qui seul peut donner à cette étude sa forme parfaite. Pour nous mettre en mesure d’obéir à l’ordre divin, nous devons donc commencer par étudier les conditions de la démonstration, par conséquent la distinction des différentes espèces d'arguments (3),
(x) Qoran, XVI, 126. C’est à la page 25, au bas, que l’auteur fait usage de ce verset,
(2) Page 35. — Cf. infra, p. 105, av.-dern. L., à p. 106, L. 6, et p. 106, n. 2, 1. 19 et suiv.
(3) Ibn Rochd, dans son énumération des espèces d'arguments, ajoute ici aux syllogismes démonstratif, dialectique, et oratoire, le syllogisme sophistique. On en voit la raison : il importe avant tout au futur philo-
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la théorie du syllogisme, en un mot toute la logique, dont les procédés « sont pour la spéculation comme les instruments pour le travail » (1). Ainsi fait le jurisconsulte, qui trouvant dans les textes sacrés l’ordre d'étudier les dispositions légales, en infère l’obligation d'étudier préalablement le syllogisme juridique et ses espèces. A plus forte raison, de l’ordre d'étudier tout l'Univers, le philosophe doit-il inférer l'obligation de connaître au préalable le syllogisme rationnel.
Ibn Rochd va poursuivre, à son avantage, cette comparaison de la philosophie avec le droit. Dira-t-on que cette spéculation sur le syllogisme rationnel est une innovation (c'est-à-dire une hérésie)? Mais la spéculation sur le syllogisme juridique n'existait pas davantage aux premiers temps de l'islâm. D'ailleurs, « sauf un petit nombre de Hachwiyya (2), qu’on peut réfuter par des textes formels,
sophe d'apprendre à distinguer d’un argument vrai ou probable l’argument purement sophistique,
(1) Page 20.
(2) Les Hachwiyya sont les anciens orthodoxes, d'avant la réforme semi-rationaliste opérée par Aboùû ’l-Haçan el-Ach‘ari {mort en 935 de notre ère). Ces orthodoxes de la première manière, esprits étroits et fanatiques, repoussaieut toute interprétation rationnelle, toute innovation, prenaient à la lettre toutes les métaphores des textes sacrés et tombaient ainsi dans un grossier anthropomorphisme, prêtant à Dieu des mains, un visage, etc. Leur nom peut s’expliquer, selon les étymologistes arabes, par trois ou quatre étymologies, toutes excellentes malheureusement. Il
peut venir soit de sxù> hachw, bas peuple, ou encore remplissage, d’où (9
o<| Jai ahl el-hachw ou À qu hachwiyya, hommes sans valeur, parleurs inconsidérés, qui parlent pour ne rien dire; soit du verbe Lis. hachä, bourrer, farcir, parce que, à l'encontre des Mo‘attila, qui, comme leur nom l'indique, vidatent d’attributs la notion de Dieu, c’est-à-dire niaient tout attribut divin positif, ils bourraient la notion de Dieu d’attributs de toute sorte; soit enfin de ce que, dans ses leçons, le célèbre théologien Haçan el-Bacçrî (mort en 728 de notre ère), excédé de leur étroitesse d'esprit, les aurait relégués, des premiers rangs qu’ils occupaient, aux côtés Lsèles hawächit (pluriel de An ble häâchiya) de la salle. (Voir Le livre de Mohammed Ibn Toumert, mahdi des Almohades... Introduction par I. Goldziher, p. 65, n. 1.) — Sur les Hachwiyya, voir dans les Actes du XI° Congrès international des Orientalistes, Paris,