RE ARE
la plupart des docteurs musulmans admettentle syllogisme rationnel » (1).
Mais il est impossible qu'un homme, à lui seul, réinvente toute la logique. Nous trouvons d’ailleurs, dans les livres des anciens logiciens grecs, cette science toute faite. Ce serait évidemment bien mal nous conformer à l’ordre divin, ce serait renoncer à nous mettre jamais à la véritable besogne, que de consumer notre vie à fabriquer nousmême, sans espoir d'y réussir complètement, un instrument que le labeur des anciennes générations nous a légué tout fait. Qu'importe que ces Anciens ne soient pas des musulmans? L’instrument qui sert à légorgement (/e couteau) (variante : à la purification; en ce cas, le vase à ablutions) (2) ne rend-il pas valide l’acte religieux auquel il sert, pourvu que cet instrument remplisse lui-même les conditions de validité, soit qu’il appartienne ou non à un de nos coreligionnaires (3)?
Le même raisonnement vaut pour la philosophie ellemême. Ne serait-il pas digne de moquerie, l’homme qui prétendrait réinventer à lui seul toute l'astronomie, on mieux encoré, toute la science du droit (4)! Cela est évi-
1897, 3e section : Langues et archéologie musulmanes, l’article de G. van Vloten intitulé Les Hachwia et Nabita (pp. 99 à 123}. C'est la seule étude qui existe sur les Hachwiyya.
(x) Page 21,1. 9. — Sur ce point, voir plus haut, p. 48 au bas et n. 1.
(2) Voir les savantes observations formulées sur ce passage dans la Revue de l'histoire des religions (année 1909, n° 52, pp. 219 à 236 : L'Ecole Supérieure des Lettres et les Médersas d’Alger au XIVe Congrès des Orientalistes, p. 2925, 1. 19, à p. 226, 1. 2) par M. Goldziher, qui indique des raisons de préférer la leçon ASS « égorgement » à la lecon ÀSS « purification », :
(3) Page 2r, au bas,
(4) Ibn Rochd, on le voit, revient sur cette comparaison avec une prédilection marquée. Nous retrouvons neuf fois dans son traité, sous diverses formes, cette comparaison de la philosophie avec le droit : P. 20,123: p. 21,1. 3 et 1. 14; p. 2r, 1. 21; p. 21, av.-dern. 1. (comparaison entre la logique et un certain procédé relevant du droit rituel}; p. 23,1. 5 àl. tr: p. 24, x 34, à p. 25, 1. 4; p. 26, 1. ro; p.,26, 1. 23; p, 35 en entier et p. 36, L 5:
dent pour les arts pratiques aussi bien que pour les sciences théoriques. Que dire alors de cette science des sciences et de cet art des arts qui a nom philosophie (hëkma) (1)? Bien entendu, cette théorie scientifique de la démonstration et celte théorie systématique de l'Univers, que nous avons héritées l’une et l’autre des Grecs, nous ne les accepterons que sous bénéfice d'inventaire. « Ce qui sera conforme à la vérité, nous le recevrons d’eux avec joie et reconnaissance; ce qui ne sera pas conforme à la vérité, nous le signalerons pour qu’on s’en garde, tout en les excusant (2). » Ces belles paroles montrent ce qu’il faut penser de « l'admiration superstitieuse » si souvent signalée, d’Ibn Rochd, pour Aristote et les Anciens (3). On voitcombien ce grand esprit, en dépit de la légende, était éloigné de pratiquer la méthode d’autorité et de « jurer sur la parole du maître » (4). Il a d’ailleurs un sentiment très vif de
(rx) Pages 22 et 23.
(2) P. 23, 1. 25. — Ce passage d’Ibn Rochd paraît être inspiré, d’ailleurs, par une phrase d’Aristote, ept Vuyñc, 403 b 20.
(3) Voir Renan, Averr. et l’averr., p. 54, 1. rt.
(4) Bien qu’il ne connût pas encore ce passage d’Ibn Rochd (voir plus loin, Conclusion, 3° alinéa), Renan a très bien su faire dans cette légende la part de l’exagération. « Peut-être même, dit-il, ces éloges exagérés (donnés à Aristote par Averroès) ne doivent-ils pas être pris trop au sérieux. Ce qu'il y a de certain, c’est qu'Ibn Rochd distingue parfois entre son opinion et celle du texte qu'il commente..., etc. » (Averr. et l'averr., '° éd., p. 42, 1. 22; 3e éd., p. 56, L. 15. Voir tout ce$ VII). — Cette remarque peut s'appliquer, d’ailleurs, à tous les faläcifa. C’est Ibn Sinà, pour ne citer qu'un exemple, qui a porté sur une théorie d’Aristote cette dure appréciation : « Quant aux couleurs, je ne les comprends pas en vérité, et je ne connais pas leurs causes, Ce qu’Aristote en a dit ne me suffit pas, car ce n’est que mensonge et folie ». (Ibn Palaquéra, Moré ha- Moré, ou Commentaire sur le Guide des Egarés de Maïmonide, édit, de Presb. 1837, p. rog. Cité par Munk, Mél. de philos. juive et ar., p. 317, 1. xr.) — Comparer cette déclaration de Maïmonide, philosophe juif, mais disciple des falâcifa musulmans et qui écrivait en arabe : « Tout ce qu’Aristote a dit sur tout ce qui existe au-dessous de la sphère de la lune jusqu'au centre de la terre est indubitablement vrai... Mais à partir de la sphère de la lune et au-dessus, tout ce qu’Aristote en dit ressemble, à peu de chose près, à de simples coujectures » (Guide des Egarés, II, p. 179, L. 3 à L, 115 cf. ibid,, p. 194, 1, 4 à 1. 13),