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la solidarité scientifique et philosophique des générations successives, condition indispensable du progrès intellectuel de l’humanité. À deux reprises, il insiste sur cette idée. Parlant de l’édification des sciences logiques, il faut, dit-il, « que le chercheur suivant demande secours au précédent, jusqu’à ce que la connaissance en soit parfaite » (1). De même, parlant de la philosophie : « Nous n’atteindrons pleinement ce but, la connaissance des êtres, qu’en les étudiant successivement l’un après l’autre, et à condition que le chercheur suivant demande secours au précédent, comme cela a lieu dans les sciences mathématiques » (2).
Puis donc que la Loi religieuse elle-même ordonne, à titre obligatoire, d'étudier la logique et la philosophie, pour acquérir une connaissance de Dieu plus parfaite, et de les étudier en particulier dans les livres des Anciens, ce serait « le comble de l’égarement et de l'éloignement du Dieu Très-Haut » (3) que d'interdire l’étude de ces livres à quelqu'un qui y serait apte, sous prétexte que des gens mal préparés à les comprendre sont tombés dans l'erreur pour les avoir lus : ce serait « fermer la porte (de la spéculation) par laquelle la Loi divine appelle à la connaissance. véritable de Dieu » (4); ce serait « priver les hommes d'un bien essentiel pour leur éviter un mal accidentel. Autant vaudrait interdire à une personne altérée de boire de l’eau fraiche et bonne et la faire mourir de soif, sous prétexte qu'il y a des gens qui se sont noyés dans l’eau » (5). Toutes les sciences et tous les arts offrent, par accident, les mêmes inconvénients, en particulier la jurisprudence, dans laquelle la plupart de ceux qui la cultivent ne cherchent qu’un moyen de se débarrasser de leurs scrupules et de se
(Pannes relire (D}iParerms arr (3) Paze 1108!
(4) Page 24, 1. 5.
(5) Page 94, 1. 26.
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plonger dans les biens de ce monde (1). Est-ce une raison pour en interdire l'étude ?
S'il en est ainsi, si notre religion est vraie, et si c’est elle qui nous fait un devoir de philosopher, la spéculation fondée sur la démonstration ne peut donc en aucun cas conduire ceux qui savent la pratiquer à contredire les enseignements donnés par la Loi divine : /a philosophie ne peut jamais être en désaccord avec la religion; « car la vérité ne saurait être contraire à la vérité; elle s'accorde avec elle et témoigne en sa faveur » (2).
Cela posé, « si la spéculation démonstrative conduit à une connaissance quelconque d’un être quelconque, alors de deux choses l’une : Ou bien il n’est pas question de cet être dans la Loi divine », et en ce cas « pas de contradiction »; ou bien il en est question, et en ce cas le texte sacré se montre « ou bien d'accord avec les conclusions auxquelles conduit la démonstration, ou bien en désaccord avec elles. S’il est d'accord, il n’y a rien à en dire » (3). S'il apparaît en désaccord avec ces conclusions démontrées, alors qu'’arrivera-t-il? Des deux, qui faudra-t-il taxer d'erreur, la religion ou la philosophie? Que devra-t-on sacrifier, l'infaillibilité de la révélation ou l’évidence de la raison ?
Ni l’une ni l’autre selon Ibn Rochd : le conflit, à ses yeux, n’est jamais qu’apparent; la solution en est facile, et la théologie elle-même en fournit les éléments. Car, avant de surgir entre la religion et la philosophie, un conflit identique s'élevait déjà au sein même de la religion. Dans un très grand nombre de cas, pour expliquer des textes qui, si on les prend à la lettre, se contredisent entre eux,
(1) Page 24, au bas.
(2) Page 26, 1. 3. — On voit combien Siger de Brabant et les autres soi-disant « averroïstes » latins étaient mal fondés à placer sous l’égide d’Averroës leur thèse fondamentale des « deux ordres de vérité »., — Cf. dans Homenaje 4 D, Codera. Zaragoza, 1904, l’article de M, Miguel Asin : El averrotsmo teolôgico de Santo Tomäs de Aquino.
(3) Page 26, 1. 6.
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ou même, isolément, paraissent inconciliables avec le simple bon sens, les théologiens ont été obligés de distinguer dans ces passages déconcertants un sens extérieur où
apparent ( Pt dhähir) et un sens intérieur ou caché (bb bâthin). Ils lèvent alors chaque difficulté en recherchant sous le sens extérieur du passage embarrassant, un sens
intérieur c’est-à-dire métaphorique. Ils appellent ne ta’wil, c'est-à-dire interprétation (allégorique), ce procédé de conciliation. Rien n'empêche d’en étendre l'application aux rapports entre la religion et la philosophie (1). Il suffisait à mettre d'accord les textes sacrés, à concilier entre elles les vérités religieuses : il suffira de même à accorder les textes sacrés avec les conclusions de la démonstration, à concilier les vérités de la religion avec celles de la philosophie.
Ainsi donc, la vérité religieuse et la vérité philosophique ne peuvent jamais être en conflit. Lorsqu’entre un texte religieux et une conclusion démonstrative un désaccord apparent surgit, ce prétendu désaccord doit disparaître par l'interprétation allégorique de l’un des deux. Mais la démonstration, fondée, par définition, sur l'évidence rationnelle, présente la vérité comme à nu, elle n’emploie jamais aucune métaphore, elle ne recourt jamais à des symboles. Au contraire, de l’aveu même des docteurs de la Loi, théologiens et jurisconsultes, les textes religieux en font un très fréquent usage : ils ont souvent besoin d’être interprétés allégoriquement (2). Donc, en cas de
(1) Page 26, I. 23 à 1. 26.
(2) Les Musulmans, dit Ibn Rochd, ne sont pas tous d'accord pour décider si tel texte doit ou ne doit pas être interprété allégoriquement : les Ach‘arites, par exemple, interprètent tel verset qoranique ou tel hadîts que les Hanbalites entendent à la lettre (les Hanbalites, surtout en théologie, se confondent généralement avec les Hachwiyya. Sur les Hachwiyya voir plus haut, p.53,n, 2); mais tous les Musulmans tombent d'accord que, d’une manière générale, il y a des expressions de la Loi divine qu'il faut interpréter, et d’autres qu'il ne faut pas chercher à cinter à préter (p.27, 1 3 al, rr);