ET
Piper
« Nul, si ce n’est Dieu, ne connaît l'interprétation des textes ambigus ». Au contraire, dans la première construcion, toute cette fin est déconcertante. Après avoir dit que les hommes d’une science profonde [les hommes de démonstration] connaissent, ainsi que Dieu, la véritable interprétation des textes ambigus, pourquoi le Qoran ajouterait-il : « Ils disent : « Nous y croyons [puisquel tout « cela vient de notre Seigneur. etc. »?11 faut doncconvenir qu’au point de vue de l’accord interne, de la liaison logique des idées, l'explication de ce passage donnée par Ibn Rochd, la construction par lui choisie, est quelque peu forcée. Il paraît s’en être lui-même aperçu : telle est sans doute la principale raison pour laquelle, dans sa citation, il a supprimé toute cette fin du verset.
Au point de vue de la spéculation religieuse, ne semblet-il pas que ce soit pis encore? Ibn Rochd pouvait-il se faire illusion ? Quel espoir légitime pouvait-il concevoir de prouver, par les textes mêmes de la Loi musulmane, de cette religion antirationaliste, que la raison donne la clef de tous les mystères? Comment faire admettre aux docteurs de l’islâm que les philosophes, armés de la seule démonstration rationnelle, sont, de par la Loi divine, les arbitres qualifiés pour trancher sans appel, sous l'invocation d’Aristote et autres païens, toutes les querelles théologiques ?
Telles sont les conclusions auxquelles conduit naturellement un premier examen de toute cette argumentation.
Mais un simple fait va nous montrer que, malgré la faiblesse grammaticale et logique de cette explication, l'argumentation qu'Ibn Rochd fonde sur elle conserve toute sa force au point de vue de la théologie musulmane; et ce fait, le voici : L’explication de ce verset, dont Ibn Rochd tire un si grand parti, ce n’est pas lui qui l’a inventée pour les besoins de sa cause, comme on pourrait le croire : il l'a trouvée chez les représentants les plus qualifiés de l’exégèse qoranique. Avant et après l'époque
de notre philosophe, nous voyons la plupart (1) des docteurs les plus réputés de l'islâm couper comme fait Ibn Rochd le verset en question, l’expliquer comme il l'explique, et l'accompagner des mêmes commentaires (2). Ainsi font, en outre d’une série de pieux personnages des trois premiers siècles, dont Thabari (3) donne la liste (4), de nombreux commentateurs, antérieurs ou postérieurs à Ibn Rochd, parmi lesquels Ez-Zamakhchari (né en 1074 après J.-C., m.en 1143), Fakhr ed-din er-Râzi (m. en 1209), El-Baïdhâwi (m. en 1286), etc.
Ce fait inattendu s'explique dès qu’on distingue de l’islâm primitif l’islâm, notablement postérieur, des exégètes, des théologiens et des jurisconsultes. Le premier seul, celui du Prophète et de ses compagnons, représente l’isläm pur, encore exempt de toute altération, de toute concession grave à l'esprit, diamétralement opposé, des races diverses que les armes arabes vont bientôt assujettir. Mais celles-ci, entrées à leur corps défendant dans le giron de l’islâm, prennent plus tard, dans une certaine mesure, leur revanche morale, en introduisant au cœur même de la nouveille religion quelque chose de leur esprit et de leurs tendances. Il se produit ainsi diverses réactions contre le
(1) Au témoignage d’'En-Nicäboüri (m, en 1015), telle était déjà, de son temps, c’est-à-dire bien avant l’époque d’Ibn Rochd, l'interprétation adoptée par « la plupart des motékallemin » (Commentaire à Qoran III, 5, éd. du Caire terminée en 1321 hég., en marge du Commentaire de Thabari, vol. II, p. 1£r, 1. 8 à 1. 10). — On retrouve la même phrase dans d’autres commentaires plus récents, par exemple dans celui d’'Er- Räâzi (m. en 1209), éd. du Caire, 1307-1309 hég., vol. IL, p. £r+, 5° 1, du
‘bas.
(2) Ils disent, par exemple, que l'obscurité des versets ambigus du Qoran a pour but d’enflammer le zèle des savants, de stimuler leurs efforts pour arriver à en comprendre le vrai sens, et de mettre ainsi en lumière leur supériorité (Commentaire d'El-Baïdhäwi, IL, 5). — Voir plus loin, p. 71, 1. 2 à L. 6.
(3) M. en 923 de l’ère chrét.
(4) Commentaire à Qoran Lil, 5 (voir ci-dessus n. 1), vol, II, p. 1+4 — Cf. Er-kRäzi, éd. du Caire, 1307-1309 hég., commentaire à Qoran III, 5, vol. Il, p. ér+, 1, 6 du bas et 1, 5 du bas,