‹ La Théorie d'Ibn RochdChapitre 26 sur 41 · AS · texte numérisé non relu

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les remarquer, ces contradictions n’offrent aucun inconvénient; tandis qu’elles sont éminemment utiles pour « les hommes d’une science profonde » : «elles les avertissent d’avoir à les concilier par l'interprétation (1) », en retrouvant sous les symboles divergents, incohérents, les idées, qui s'accordent et s'éclairent l’une l’autre. Mais il y a plus : outre ces invitations indirectes à l'interprétation, Dieu a introduit encore dans le texte sacré, à l'intention de ceux qui savent les comprendre, des confirmations directes de ces interprétations. « Nous affirmons, nous dit l’auteur, que rien de ce qui est énoncé dans la Loi divine n'est en désaccord, par son sens extérieur, avec les résultats de la démonstration, sans qu’on trouve, en examinant attentivement la Loi et passant en revue toutes ses autres parties, des expressions qui, par leur sens extérieur, témoignent en faveur de cette interprétation, ou sont [bien] près de témoigner en sa faveur (2). »

Le raisonnement n’a porté jusqu'ici que sur deux grandes classes d’esprits, les hommes de démonstration et les hommes du vulgaire (3), correspondant à deux grandes classes d'arguments : démonstratifs et persuasifs. Mais les arguments persuasifs, nous le savons, se subdivisent en deux catégories d’inégale valeur : les arguments dialectiques et les arguments oratoires. La classification des esprits suivant le genre d'arguments qui est susceptible d'obtenir leur assentiment, comprend, en conséquence,

(1) Page 27, L 17.

(2) Page 26,1. 36, à p. 27,1. 3. — Cette dernière restriction ne semblet-elle pas indiquer qu’Ibn Rochd ne se sent pas absolument sûr de son fait? qu’il craint d’être mis au pied du mur? On dirait que pour certains cas embarrassants, qu’il avait sans doute rencontrés, et dans lesquels il ne trouvait point une confirmation suffisante des interprétations par lui proposées, il tient à se ménager une échappatoire. — Cf. Tahäfot et-

tahäfot, p. 11°, 3° 1, du bas; p. 111,1, 2; p. Ir, 1. 28.

(3) Les hommes de démonstration sont très souvent appelés les less khawäâcce, c’est-à-dire l'élite, par opposition aux hommes du vulgaire, les

ples ‘awämm.

MÉNATORRES

trois catégories : 1° les hommes de démonstration; 2° les hommes de dialectique; 3 les hommes d’exhortation, sensibles seulement aux arguments oratoires (1). Cette division tripartite va reprendre maintenant son importance.

Il est, dans la religion, certaines grandes vérités, claires et fondamentales, que tous les hommes doivent également reconnaître. Ce sont celles qui ont trait « aux choses à la connaissance desquelles conduisent également les [trois] méthodes diverses d’argumentation, et dont la connaissance est, de cette manière, accessible à tous: par exemple, la reconnaissance de l'existence de Dieu (2)..., de la mission des prophètes, de la béatitude ou des tourments de la vie future (3). Puisqu'elles sont accessibles à tous, elles n’ont besoin d’être enveloppées d’aucun symbole, elles sont connues par tous en elles-mêmes, elles n’ont pas de sens intérieur, tous doivent les prendre au sens extérieur, et elles ne comportent, en conséquence, aucune interprétation (4). Nul ne peut chercher à les interpréter sans tomber dans l’infidélité (5) ou dans l’hérésie (6), dans l'infidélité s’il s’agit des principes fondamentaux de la religion, dans l’hérésie s'il s’agit de « ce qui est subordonné aux principes » (7).

(Pages Mer IC PMp bn ln

(2) Cf. p. 25, 1. 5 : « Puisque... c’est notre divine Loi religieuse... qui rend attentif et convie à ce bonheur, à savoir la connaissance de Dieu, Grand et Puissant, et de ses créatures, il faut (je crois devoir modifier ici ma première traduction) qu’elle y convie [également] tout Musulman par la méthode de persuasion qu'exige sa tournure d’esprit et son caractère ».

(3) Page 36, 1. 17. é

(4) Page 37, L 7.

(5) L&S kofr.

(6) Âsws bid'a, innovation, hérésie.

(7) Page 37, L. 20. — Cf, p. 37, 1. 13 : Celui-là, par exemple, « est un infidèle », qui interprète le dogme de la rémunération future et « croit qu'il n’y a pas. de béatitude dans une vie future ni de tourments », que ce dogme est un symbole, « qu’il n’a d'autre but que de préserver les hommes les uns des autres dans leurs corps et dans leurs biens, qu’il est qu’un artifice et qu’il n'y a d’autre fin pour l’homme que sa seule existence sensible ».

Se JEN es

Certains textes, au contraire, présentent sous une figure symbolique les choses dontils parlent : ils ont, en d’autres termes, un sens extérieur et un sens intérieur. En ce cas, « l'interprétation du sens extérieur est obligatoire pour les hommes de démonstration : ils ne peuvent le prendre à la lettre sans être des infidèles. Tandis qu’au contraire, pour ceux qui ne sont pas hommes de démonstration, le fait de l'interpréter, de le détourner de son sens apparent, est, de leur part, [selon le cas] (1), infidélité ou hérésie » (2).

Cependant, ilse présente des cas où, entre le sens purement extérieur et le sens vraiment intérieur, entre le pur symbole et la vérité pure, il y a place pour un symbolisme déjà plus raffiné, enveloppant la vérité d’un voile moins épais, et donnant lieu, par conséquent, à une interprétation du premier degré, propre à fournir une certaine approximation de la vérité, à défaut de la vérité absolue. Les arguments qui correspondent à des interprétations de ce genre ne sontencore que persuasifs, mais ils sont plus persuasifs que les arguments oratoires, qui correspondent au sens extérieur (3) : ce sont les arguments dialectiques. Il peut être alors un devoir pour les hommes du vulgaire dont les aptitudes spéculatives s'élèvent jusqu’à la faculté dialectique, de connaître ces sortes d’interprétations (4) et d’y donner leur assentiment. Au contraire, aucune des deux autres classes d'hommes ne peut y adhérer sans tomber, selon les cas, dans l’infidélité ou dans l’hérésie : les hommes d’exhortation doivent en rester au sens extérieur, les hommes de démonstration doivent s’élever jusqu'à l’interprétation du second degré, jusqu’à la vérité adéquate. — On pourrait résumer tout ce développement en disant

(x) Voir plus haut, p. 72, 1. 4 du bas à dern. 1,

(2)#Paget37, 1: 23.

(3) Page 43, av.-dern. L., à p. 44, 1. 4. Dans ce genre rentrent, dit l’auteur, certaines interprétations des Ach'‘arites, et surtout des Mo‘tazilites : ces derniers ont, en général, plus de solidité dans leurs argumentations (p- 44, 1. 7). Il revient souvent sur ce point dans le second traité,

(HrPase 5; p.44, L'a2,

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qu’en ce qui concerne l'interprétation, chacune des trois classes d’esprits, sous peine d'infidélité ou d'hérésie, est tenue à tout ce dont elle est capable et doit s’en tenir à ce dont elle est capable. v

Pour illustrer cet exposé, l’auteur a donné, chemin faisant, par voie d’allusion, trois exemples. Il cite, comme textes que seuls les hommes de démonstration peuvent et doivent interpréter, « le verset [(qoranique) où il est dit que Dieu] se dirigea [vers le ciel] (1) et le hadîts [selon lequel Dieu] descend [vers le ciel de ce bas monde] (2) ». Il ajoute enfin le hadîts suivant lequel le Prophète a dit de l’esclave noire qui lui répondait que Dieu est dans le ciel : « Qu'on lui donne la liberté, car elle est croyante ». C'est qu’elle n’était pas, conclut l’auteur, du nombre des gens de démonstration » (3). Les deux premiers exemples, ainsi complétés entre crochets, sont suffisamment clairs. Voici l'explication du troisième; il offre un intérêt particulier parce que, à la différence des deux précédents, il constitue, comme on va voir, un exemple complet. On raconte que le Prophète demanda un jour à une esclave noire convertie à l’islâm : « Où est Dieu? » — « Dans le ciel », répondit naturellement la simple croyante. Le Prophète se contenta de la réponse et la fit affranchir. C’est qu'elle appartenait à la catégorie des gens d’exhortation, qui doivent s’en tenir au sens extérieur des paroles révélées. Un homme de dialectique apercevrait le caractère symbolique de cette figure par laquelle on dit « Dieu est au ciel » pour faire entendre qu'il est bien au-dessus des infirmités et des faiblesses inhérentes à tous les habitants de ce monde. IL comprendrait que loger réellement Dieu dans le ciel comme dans une demeure, c'est faire de lui un être limité, et s'élevant à une première interprétation de ce symbole,

(x) Page 37, 3° L. du bas (Qoran, If, 27; XLE, ro; cf, VII, 52).

(2) Voir M. J, Müller, Philosophie und Theologie von Averroes, aus dem arabischen übersetzt. München, 1895, p. 8, n. r.

(3)NPase 37 M8; rap 138 lee

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