‹ La Théorie d'Ibn RochdChapitre 27 sur 41 · RE SUCRE · texte numérisé non relu

RE SUCRE

il devrait répondre : « Dieu est partout ». Enfin, un homme de démonstration pénétrerait ce symbole du second degré aussi bien que celui du premier. Chassant de son esprit les derniers vestiges de représentation sensible, il comprendrait que répandre Dieu partout au lieu de le localiser au ciel, c’est toujours faire de lui un étre corporel. S’élevant donc à une seconde et dernière interprétation, il devrait répondre : « Dieu n’est nulle part, bien que son action s'étende sur tous les êtres répandus dans l’espace. Il est en soit. Le monde et l’espace sont en lui plutôt qu’il n’est dans le monde et dans l’espace. » On pourrait ajouter enfin : Mais il se dégage de ces trois formules échelonnées une commune vérité que nul ne peut interpréter sous peine d’infidélité, que tous doivent prendre au sens extérieur : Dieu est (1). — Telle est évidemment, sous sa forme complète, la pensée qu'avait Ibn Rochd en indiquant brièvement cet exemple (2). Nous comprendrons mieux tout à

(x) CE p. 39, L. 14 à 1, 29 : l'interprétation ne ‘porte jamais que sur la manière d'être de la chose interprétée; elle ne doit aller en aucun cas jusqu’à la négation de l’existence.

. (2) Notons, cependant, que dans un chapitre des Munähidÿj intitulé Ât<£\ à fél-djiha, De la direction [dans l’espace], Ibn Rochd prend, semble-t-il, le contre-pied de ce passage du Facl et de la doctrine qu'il

implique. Après avoir cité divers textes sacrés (par ex. : Qoran, XXXII,

4; LXX, 4; LXVIE, 16) où il est dit que Dieu est au ciel, qu'il dirige du ciel les affaires du monde, que les anges remontent vers lui, etc.), il ajoute : « Si on soumet ces textes à l'interprétation, la Loi divine tout entière sera objet d'interprétation, et si on dit qu’ils font partie des passages obscurs, la Loi divine tout entière sera obscure... Tous les savants sont d’accord que Dieu est au ciel, comme sont d'accord sur ce point toutes les religions » (Mandhidj, p. ‘0,1. ro à 1, 16 du texte arabe; p. 62, 1. 3 du bas, à p. 63, 1. 6 de la trad. allem,). — Mais la contradiction, peut-être, n’est qu'apparente, Lisons la suite du passage des Manähidÿ et nous en entreverrons la solution, [bn Rochd y établit que cette proposition « Dieu est réellement au ciel » n'implique nullement, comme on pourrait croire, la corporalité de Dieu, mais bien au contraire son incorporalité. Car au delà de la sphère suprême la science démontre qu'il ne peut y avoir aucun corps. De plus, cette surface extérieure du monde, Ibn Rochd établit ici longuement qu’elle ne saurait constituer un lieu, puisque, du côté extérieur, elle n’enveloppe pas de corps. Donc, si Dieu réside en dehors de cette surface, il est par là même incorporel et

l'heure pourquoi il s’est contenté de l’indiquer, par une allusion discrète, à l’intention de ceux-là seuls qui savent entendre à demi-mot; pourquoi ses principes mêmes lui interdisaient, par exemple, d'écrire en toutes lettres, de mettre, par conséquent sous les yeux du vulgaire, même

il n’est pas dans un lieu, mais seulement dans une direction, la direction du haut. — A travers ces formules et ces argumentations péripatéticiennes, il est aisé de reconnaître la doctrine aristotélicienne du contact entre Dieu et le monde : Dicu, bien qu’il meuve le monde par attrait, ne peut cependant le mouvoir que par contact; il {ouche donc le monde sans en être touché, et c'est par la surface extérieure de la sphère suprême qu'il le touche et le meut (Voir E. Zeller, Die Philosophie der Griechen, 3. Aufl., 2. Th.,2. Abth., p. 375, dern. 1., à p.378, 1. 16. Cf. ibid., p. 356, L 2, à p. 357, l. 7; p. 195, n. 6. — Cf. F. Ravaisson, La Métaphysique d’Aristote, t. 1, p. 569 au bas). — Dès lors, la contradiction disparaît. Dieu, pour notre aristotélicien musulman, est réellement au ciel, c'està-dire dans la direction du haut, en contact, d’ailleurs non réciproque, avec la surface extérieure de la sphère suprême, qu’il meut directement, tandis qu’il meut indirectement le reste de l’univers, par l'intermédiaire des sphères successives. Nul ne doit donc interpréter les textes sacrés qui disent : Dieu est au ciel, si l'on entend par ce mot la simple direction. Mais l’esclave noire et ses pareils, par le mot ciel, veulent évidemment désigner un lieu, ce qui implique que Dieu est corporel. Ainsi entendue, cette expression, Dieu est au ciel, comporte les deux interprétations échelonnées dont nous avons parlé : r° « Dieu n’est pas en un lieu; il est en fout lieu ». 2° « Dieu n’est en aucun lieu ». Mais il est dans une drrection, le ciel, le haut (par opposition au bas qui est le centre du Monde, de la l'erre), c’est-à-dire qu'il agit directement, par contact, à la périphérie de la sphère suprême. — Cette idée de contact non-réciproque manque évidemment de clarté chez Ibn Rochd comme chez son maître grec. De plus, comment peut-il soutenir qu’il n’interprète pas les textes qoraniques en question, qu’il n y cherche pas sous le sens apparent un sens plus profond, quand il y explique le mot ciel par la simple direction, au sens quintessencié de la physique aristotélicienne ? Ce point est, sans conteste, un point faible dans l’exposé de sa doctrine. — Voir en outre sur cette question : Aristotelis opera... cum Averrois... commentarus : Phys., liv, VIIT, tex. et comm. 84 (vol. IV, fol. 432 D à H); De Coelo, liv. I, tex. comm. 22 (vol. V, fol. 16 EH I; fol. 17 H à K); tex. comm, 96 (fol. 64 E à M); tex. comm. 99 et 100 (fol. 66 K à M., fol, 67 ADI à M); liv. Il, tex. comm. 2 (fol. D F à H); De gener. et corrupt., liv. I, tex, comm, 45 (vol, V, fol, 361 FK); Metaph., liv. IX, tex. comm, 22 (vol. VII, fol, 247 M, fol. 248 G); liv. XII, tex. comm. 39 (fol. 321 IL, fol. 322 C).

m7) te

en l’expliquant, une formule telle que celle=ci : « Dieu n'est nulle part ».

Nous avons vu qu'il est interdit aux hommes des deux catégories inférieures, sous peine d’infidélité ou d'hérésie, d'aborder les interprétations qu'ils ne peuvent comprendre. Cette interdiction en a une seconde pour corollaire : Il est interdit aux hommes des deux premières catégories de divulguer les interprétations qui leur sont réservées, à ceux d’une classe inférieure ; car ce serait « les inviter à l'infidélité. Or celui qui invite à l'infidélité est infidèle » (1). Ceux de la première catégorie ne doivent divulguer à ceux de la seconde que les interprétations dialectiques (2), et ceux des deux premières ne doivent révéler à ceux de la troisième aucune espèce d'interprétation. Aux hommes du vulgaire qui les interrogent sur des points délicats, ils doivent répondre « que ce sont là des choses obscures, et que... (selon la parole du Qoran) nul n’en connaît l’interprétation, si ce n’est Dieu » (3). « C’est pourquoi les interprétations ne doivent être exposées que dans les livres du genre démonstratif, parce qu’alors il n’y a que les hommes de démonstration qui puissent en prendre connaissance ; tandis que si on les expose dans d’autres livres... et au

(x) Page 39, 1. 29; p. 46, 1, 3.

(2) Cf. p. 44, 1. 27 à L. 32.

(3) Page 38, L. 12. — L’addition : « et les hommes de démonstration», bien que figurant dans tous les textes, pourrait n'être ici qu’une glose interpolée. Cf, p. 45, l. 12. Cependant voir plus loin, p. 118, 1. 4 à L. 10. — Dans le roman philosophique d’Ibn Thofaïl, Hayy ben Yaqdhän va plus loin : lorsqu'il a reconnu l'impossibilité de faire comprendre les - véritables interprétations au bon roi Salämän et à ses honnêtes compagnons, il se croit obligé, pour réparer le mal qu’il a fait en ébranlant leur foi simple et terre à terre, de pousser le mensonge pieux jusqu’à leur déclarer, après leur avoir demandé pardon de ses discours, « qu'il pense désormais comme eux, que leur règle de conduite est la sienne ». Il leur recommande d'observer rigoureusement leurs lois traditionnelles, de se mêler le moins possible des choses qui ne les regardent pas, de croire sans résistance aux vérités obscures... et de fuir les nouveautés ». (Hayy ben Yaqgdhän, roman philosophique d'Ibn Thofaïl, p. 115, 1226; à p. 116, 1. 6.)

RSS GRNET ES

moyen des méthodes poétique, oratoire, ou dialectique, comme le fait Aboùû Hâmid [El-Ghazälil, c’est une faute contre la Loi divine, et aussi contre la. philosophie » (1) : car c’est rabaisser d’abord la philosophie (2), et de plus, en faisant d'elle un usage illicite, lui attirer les Justes anathèmes des représentants de la religion (3). Par une tactique hardie, Ibn Rochd retourne ainsi contre son auteur l’accusation d’hérésie et d’infidélité dirigée contre les faläcifa par El-Ghazäli (Voir plus loin p. 98, 1. 16 à 1. 29). Notre doux philosophe ne recule pas devant un appel au bras séculier, pour interdire au vulgaire la lecture de pareils livres, plus dangereux pour la masse que les livres du genre démonstratif, qui eux, du moins, ne lui sont guère accessibles et ne sont guère lus que par des hommes d'esprit supérieur (4). Nous comprenons, maintenant, pourquoi il était impossible au théoricien d’une pareille doctrine d'indiquer ici, autrement que par voie d’allusion, les deux interprétations successives que nous avons exposées tout à l'heure du hadüts de la négresse. Car l’auteur ne considère pas son traité comme un écrit du genre démonstratif. Il lui vient même un scrupule. Peut-être l’accusera-t-on d’avoir un peu trop soulevé le coin du voile qui doit rester baissé devant les regards du vulgaire. Il éprouve le besoin de se disculper : « Voilà, dit-il, ce que nous avons jugé bon d'établir au sujet de ce genre de spéculation, je veux dire la question de l’accord de la Loi religieuse et de la philosophie, et les règles de l’interprétation en ce qui concerne la Loi religieuse. N'était la publicité de ce [sujet] er des questions que nous avons touchées, nous ne nous serions certes pas mis dans le cas d’en écrire un seul mot et d’avoir à nous en excuser auprès des hommes d'inter-

(1) Page 39, 1. 30.

(2) Page 4o, 1. 27, à p. 4r, 1 2.

(3) Page 4o, 1. 7.

(4) Page 4o, 1. 19 à L. 27.

Eh T0 ar

prétation ; car la place de ces questions est dans les livres du genre démonstratif » (1).

Ibn Rochd ne se lasse pas d’insister sur cette idée directrice de sa thèse : sur le danger que présente la divulgation des interprétations à des gens qui ne peuvent les comprendre, même si ces interprétations sont vraies: à plus forte raison quand elles sont fausses. Il se Fes à l’illustrer en dernier lieu par une sorte de parabole. C’est un genre dans lequel ont toujours excellé les auteurs musulmans, en particulier les falâcifa. Celle-ci mérite d’être citée en entier. Elle résume admirablement la pensée de notre philosophe. Il lui attribue d’ailleurs, nous allons le voir, une tout autre portée que celle d’une simple comparaison métaphorique.

« Nous avons vu, dit-il, des gens qui croyaient philosopher et percevoir par leur étonnante sagesse des choses contradictoires de tous points à la Loi divine (je veux dire qui n'admettent pas d'interprétation), et [qui croyaient] que c’est un devoir d'exposer ces choses au vulgaire (2). En exposant au vulgaire ces fausses doctrines, ils ont causé la perte du vulgaire et la leur, dans ce monde et dans l’autre.

Le rôle de ces [gens-là], par rapport au rôle du Législateur, est semblable à [celui d’]un [homme] prenant à partie un médecin habile (3) qui a pris pour

(1) Page 4x, 1, 4. — Ibn Thofaïl, à la fin du Hayy ben Yagdhän, se croit obligé, lui aussi, de s’excuser « d’avoir fait briller aux yeux du vulgaire quelques lueurs du secret des secrets ». Il explique les raisons qui l’y ont déterminé; et il ajoute que ces secrets, il a eu soin de les laisser enveloppés d’un dernier et léger voile, transparent seulement pour ceux qui ont la vue perçante, mais qui demeurera pour les autres opaque et impénétrable » (Hayy ben Yagdhân, p. 117, 1. 7 à L. 29).

(2) L'auteur vise, cette fois encore, les Ach‘arites et les Mo‘tazilites, surtout les derniers (Cf. p. 47, 1. 28, à P. 48, 1. 8). Il reproche plus loin aux Ach‘arites de professer qu'il n’y a qu’une méthode pour appeler indistinctement tous les hommes à la connaissance de Dieu et des vérités religieuses (p. 48, 1. 28).

(3) Cf. un passage presque identique des WManähidÿ, p. 19, 1. 9 (trad. allem., p, 66, L. 4).

ENS DUMES

rôle (1) de conserver la santé de tous les hommes et de les délivrer des maladies en leur donnant des préceptes, susceptibles d'un assentiment général, sur l'obligation d'user des choses propres à leur conserver la santé et à les délivrer de leurs maladies, et [sur l'obligation] d'éviter les choses contraires. [S'il agit ainsi], c'est qu'il ne lui est pas possible de les rendre tous médecins : car connaître par les méthodes démonstratives les choses qui conservent la santé et celles qui délivrent des maladies, c'est [ce qui s'appelle] être médecin. Alors l'[homme dont nous parlons] se présente aux gens et leur dit : « Les méthodes qu'a «instituées pour vous ce médecin ne sont pas vraies » ; et il s'attache à les ruiner, jusqu’à ce qu’elles soient ruinées dans leur esprit; ou bien il dit qu’elles admettent des interprétations. Mais ils ne les comprennent pas, et ils ne leur donnent point leur assentiment dans la pratique. Crois-tu que les gens qui se trouvent dans ce cas feront aucune des choses qui sont utiles pour [conserver] la santé et délivrer des maladies ? Ou que celui qui leur a découvert la fausseté des croyances qu'ils avaient touchant ces [choses] pourra les employer en les [soignant], je veux dire les [choses qui servent à] la conservation de la santé? Non, il ne pourra les employer en les [soignant], etils ne les emploieront pas, et leur perte sera générale. [Voilà] ce [qui arrivera] s’il leur découvre des interprétations vraies relatives à ces choses, parce qu'ils ne comprennent pas l'interprétation ; et ce sera pis s’il leur découvre des interprétations fausses : ils en viendront à ne pas croire qu'il y âit une santé qu'il faille conserver, ni aucune maladie dont il faille se délivrer, bien loin de croire qu’il y ait des choses qui conservent la santé et délivrent de la maladie.

«Telest le cas de celui qui découvre les interprétations au vulgaire et à ceux qui n'y sont pas aptes, en ce qui con-

(:) L'auteur paraît jouer sur le mot à gacada, tendre vers, qu’il prend la première fois (avec &\ il) dans le sens d’attaquer, et la seconde dans celui de se proposer.

C4 12 tbe

PEL Del NS

cerne la Loi divine : il la corrompt et en détourne: et celui qui détourne de la Loi divine est infidèle.

« Cette assimilation, ajoute Ibn Rochd, est réellement évidente (1), et non poétique comme on pourrait le dire ; car la correspondance est exacte : le rapport du médecin à la santé des corps est [le même que] le rapport du Législateur à la santé des âmes. Je veux dire que le médecin est celui qui cherche à conserver la santé des corps quand elle existe et à la rétablir quand elle fait défaut; le Législateur est celui qui poursuit le même but relativement à la santé des âmes, et cette santé est ce qu’on nomme |lal crainte de Dieu (2) ; ...c'est sur elle que repose la béatitude de la vie future, comme sur son contraire les tourments de la vie future (3). »

Telle est la cause des maux dont souffre la religion. Elle git dans l’erreur où tombent certains spéculatifs, comme les Mo'‘tazilites et les Ach'arites, qui, méconnaissant la distinction des trois méthodes et des trois catégories d’esprits, croient qu’il faut appeler tous les hommes indistinctement par une seule et unique méthode, à la connaissance de Dieu et des vérités religieuses, et en con-

(1) (RAS yaginiyy, évidente, certaine, c'est-à-dire démonstrative, apodictique. Ibn Rochd veut dire que l’analogie entre le rôle du médecin et celui du Législateur étant parfaite, on peut raisonner de l’un à l’autre démonstrativement, avec une évidence, une certitude apodictique.

(2) KS98 taqwû, crainte de Dieu, piété, vertu.

(3) Page 45, 1. 23, à p. 47, L. 19. — De même, dans le roman philosophique d’Ibn Thofaïl, Hayy ben Yaqdhän et son ami Acçâl finissent par reconnaître « que pour cette catégorie d'hommes, moutonnière et impuissante (le vulgaire honnête), il n’y a pas d’autre voie de salut (que de prendre à la lettre tous les textes) ; que si on les en détournait pour les entraîner sur les hauteurs de la spéculation, ils subiraient dans leur état un trouble profond, sans pouvoir atteindre au degré des bienheureux, ils flotteraient désorientés et feraient une mauvaise fin; tandis que s'ils demeurent jusqu’à leur mort dans l’état où ils se trouvent, ils obtiendront le salut », sans atteindre cependant, dans la vie future, à un degré de béatitude aussi élevé que ceux qui parviennent, dès cette vie, au dernier terme de la connaissance, à l'unification aussi complète que possible avec l’intellect divin (Hayy ben Yagdhän, p. 116, L. 9).

Page 1